A l'origine du culte du Précieux
Sang de Fécamp,
le Saint Voult de Lucques.
On the origin of the cult of Holy Blood of Fecamp,
the Holy Face of Lucca
Résumé : Après la crucifixion,
Nicodème, en compagnie de Joseph d'Arimathie, reçoit
le corps du Christ et procède à son ensevelissement.
Nicodème est un des derniers hommes à avoir eu un contact
physique avec la dépouille mortelle du Christ -- il l'a vue
et touchée. De ce fait, il est à même de devenir
un pourvoyeur de reliques. Il sculpte, inspiré par Dieu, le
visage du Christ : cette œuvre, le Saint Voult, passe de Terre
Sainte à Lucques. Dans une autre tradition, il recueille des
particules ou des gouttes de sang christique qui, à la suite
d'un périple miraculeux, seront portées, dans le tronc
d'un figuier, jusqu'au rivage où doit s'élever l'abbaye
de la Sainte-Trinité de Fécamp. Les deux corpus historico-légendaires
ne sont pas indépendants l'un de l'autre. A certains indices,
nous pouvons supposer que les clercs et les laïcs de Fécamp
qui ont composé le récit de la translation du Précieux
Sang, ont mis à contribution la tradition du Saint Voult de
Lucques.
Mots-clés : crucifixion, Evangile, Fécamp,
iconoclasme, image, incarnation, jongleurs, poèmes épiques,
reliques, Sang (Précieux), Voult (Saint).
Abstract: After the Crucifixion, Nicodemus, accompanied
by Joseph of Arimathaea, receives and buries the body of Christ. Nicodemus
is one of the last people to have been in physical contact with Christ's
mortal remains, which he saw and touched. Because of this he is in
a position to become a provider of relics. Inspired by God he chissels
the face of Christ. This sculpture, the Holy Face, travels from the
Holy Land to Lucca. According to a second tradition, Nicodemus receives
the 'particules' or drops of Holy Blood, which, following a miraculous
journey, shall be carried inside the trunk of a fig tree to the coast
where in due course the monastery of Holy Trinity at Fécamp
will arise. The two semi-historical traditions are not independent
of each other. Several aspects suggest that the clergy and laity at
Fécamp responsible for the translation narrative of the Holy
Blood may also have made a contribution to story of the Holy Face
of Lucca.
Keywords : crucifixion, gospel, Fécamp, iconoclasm,
image, incarnation, jongleurs, epic poetry, relics, Blood (Holy),
Face (Holy).
A quelques détails près, l'histoire
légendaire du Précieux Sang de Fécamp prend sa
forme définitive à la suite de la découverte,
le 19 juillet 1171, dans les ruines de l'abbaye de la Sainte-Trinité,
de deux étuis de plomb renfermant des particules du sang du
Christ.
De cette tradition littéraire, il nous est
parvenu un texte latin en prose et deux poèmes en octosyllabes
rédigés en langue vernaculaire qui en sont une adaptation.
Ces œuvres étaient destinées, pour leur instruction
et leur édification, aux clercs et aux laïcs visitant
le sanctuaire. Prévoyantes, les autorités monastiques
avaient ménagé des moyens d'information qui tenaient
compte des différents niveaux de culture.
Au demeurant, ces écrits qui ont été
élaborés entre 1171 et 1210 environ ne sont pas le lieu
d'une totale innovation. Depuis le début du XIIe siècle
circulait, du moins oralement, dans le cadre de l'abbaye, la notice
historique d'une relique du sang du Christ, emmurée derrière
une colonne de l'église abbatiale et qui guérissait
malades et infirmes. Baudri de Bourgueil, qui avait rendu visite aux
moines de la Sainte-Trinité entre 1107 et 1130, dans une lettre
de remerciement à eux adressée, écrivait :
« Le monastère se glorifie de posséder
le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, inhumé par Nicodème,
comme l'atteste saint Jean, sang qui a été recueilli
sur ses membres : solennellement et en grand nombre, les pèlerins
se pressent pour se rendre sur ce lieu »1.
Cette référence à Nicodème
devait être reprise et amplifiée par les anonymes qui,
à partir de 1171, élaborèrent la tradition historico-légendaire
du Précieux Sang, en y incluant des éléments
d'origine locale.
Dans cette tradition, Nicodème s'impose comme
un personnage clef. Des quatre évangélistes canoniques,
seul saint Jean parle de lui : juif, pharisien, de rang social élevé,
il a rejoint en secret les rangs des chrétiens. Associé
à Joseph d'Arimathie, il procède à la mise au
tombeau du Christ. étant, avec Joseph d'Arimathie, le dernier
homme à avoir tenu le corps du Christ, il deviendra, selon
ses hagiographes, un pourvoyeur privilégié de reliques.
Ce rôle sera d'autant plus reconnu que lui fut attribué
un évangile apocryphe, en fait rédigé au IVe
siècle et qui mentionne, de façon circonstanciée,
ses activités de la Passion à la Résurrection.
En plaçant Nicodème à l'origine
du périple qui devait amener la relique du Précieux
Sang de la Palestine antique à Fécamp, les autorités
de l'abbaye de la Sainte-Trinité n'innovaient pas : elles se
référaient à Nicodème, car il était
susceptible d'avoir recueilli le sang du Christ. Certes, une telle
initiative pouvait provenir directement, comme un prolongement abusif,
de l' Evangile de saint Jean. Il est cependant probable que, conjointement,
les moines de Fécamp disposaient de textes hagiographiques
qui montraient comment Nicodème avait été, en
se livrant à un travail de sculpteur, un propagateur de l'image
du Christ. De nombreux sanctuaires, à cette époque,
s'enorgueillissaient de posséder un crucifix qui portait une
représentation, considérée comme fidèle,
des traits du Christ : l'attribution de l'œuvre à Nicodème
était une garantie de son authenticité. Citons, entre
autres, les crucifix de Sainte Marie de Najère et de Rüe
; mais, de toutes ces sculptures, la plus célèbre était
le Saint Voult de Lucques, conservé et honoré dans la
cathédrale Saint-Martin de cette ville. Ce qui fait du Saint
Voult de Lucques un archétype des crucifix attribués
à Nicodème, c'est l'ancienneté de son culte,
qui semble avoir précédé tous les autres, et
la littérature fournie dont il a été l'objet
; c'est aussi la richesse et le rayonnement de la ville de Lucques
qui ont fait connaître cette relique dans tout l'Occident chrétien.
Selon une tradition locale qui s'est développée à
Lucques et qui est attribuée au chroniqueur Leboinus, c'est
en 782, le premier vendredi après Pâques, que le Saint
Voult est reçu dans cette ville. Des chrétiens l'avaient
caché en Palestine afin de le soustraire aux atteintes des
musulmans. Il fut trouvé à Ramla, dans la cave d'une
demeure appartenant à un chrétien, Seleucus, par l'évêque
Gualfredus qui était venu d'Italie. C'est à Ramla que
Nicodème s'était retiré dès qu'il était
devenu suspect à la communauté juive2. La date de 782
peut sembler bien précoce ; ce n'est qu'au Xe siècle
que le Saint Voult est installé dans la cathédrale de
Lucques et que s'élabore, à son sujet, une tradition
littéraire étendue. Mais cette date n'a pas été
choisie au hasard : c'est en effet à la fin du VIIIe siècle
que s'intensifie, dans l'Occident chrétien, en réaction
aux excès iconoclastes byzantins, le culte des images et que
se mettent en place des procédures de récupération.
De cette période date l'arrivée à Rome de l'image
du Christ du Sancta Sanctorum ; jetée à la mer par le
prêtre Germannos qui voulait la sauver de la destruction, elle
est alors portée miraculeusement sur les flots jusqu'à
Rome, où le pape Grégoire II la recueille3. Cette image
avait été, dit-on, confectionnée par Saint Luc
et achevée par un ange. Dans les années ou les siècles
qui ont suivi, sur ce modèle, s'est élaborée
la légende du Saint Voult : saint Luc est remplacé par
Nicodème ; mais, selon Leboinus, l'intervention divine, qui
se manifeste en la personne de l'ange, n'est pas totalement absente
de cette reprise de la légende : Nicodème a sculpté
« le très saint visage en mettant en œuvre un art
qui n'était pas le sien, mais celui de Dieu »4.
Gervais de Tilbury, qui a voyagé en Italie
à la fin du XIIe siècle, s'est peut-être rendu
à Lucques et, certainement, sur le site de Luni. A Sarzana,
il a pris en main et examiné l'ampoule du sang du Christ qui
était jointe à la relique du Saint Voult. De cette reproduction
même du Christ en croix, il donne, au chapitre XXIV de ses Otia
imperialia , un aperçu de ses origines et de son histoire qui
reprend la tradition qui avait cours localement5.
Toutefois, simultanément, le corpus légendaire
du Saint Voult se dilate : au début du XIIIe siècle
paraît un poème en langue d'oïl, de facture épique6.
Il est composé en triptyque : découverte de la Croix,
histoire du Saint Voult, miracle et martyr du jongleur Genois, en
qui nous pouvons voir une adaptation de la figure de saint Genest.
Dans ce texte, la légende primitive du Saint Voult est profondément
remaniée. Nicodème et l'empereur de Constantinople David
sculptent trois crucifix qu'ils jettent dans la mer de Grèce.
Nicodème en a sculpté un, qui parviendra à Lucques
; les deux autres, œuvres de David, iront l'un à Rome,
l'autre à Rüe. Le Saint Voult est victime de son succès.
Certes, seule la cathédrale de Lucques possède le crucifix
le plus authentique, mais cela n'exclut pas que, sur les conseils
de Nicodème, deux images du Christ en croix de même type
ont été créées. L'église Saint-Vulphly
de Rüe peut se recommander de la possession d'une de ces représentations.
A ces œuvres littéraires contribuant
à la célébrité du culte du Saint Voult,
il convient de joindre les allusions apparaissant ponctuellement dans
les poèmes épiques des XIIe et XIIIe siècles.
Elles connotent la dévotion particulière que les jongleurs
– créateurs ou simples récitants des œuvres
concernées – portent au Saint Voult. Citons, par ordre
autant que possible chronologique, Aliscans (v. 4760-9), Ogier le
Danois (II, laisse 367), Raoul de Cambrai (v. 4208-9).
En milieu anglo-normand, l'existence du Voult de
Lucques était bien connue. Comme l'attestent successivement
Guillaume de Malmesbury, Ordéric Vital et Wace, le roi Guillaume
le Roux, qui meurt en 1100, jurait par le Voult de Lucques. Ses interlocuteurs,
comme lui-même, connaissaient bien le sens de cette formule.
Parmi eux, se trouvait son principal conseiller Herbert de Losinga,
évêque de Norwich, ancien moine de Fécamp, qui
continuait à entretenir des relations avec son monastère
d'origine. Il serait étonnant que les moines de Fécamp
n'aient pas compris ce qu'un ministre, issu de leurs rangs, était
appelé à comprendre. En outre, l'empereur Henri V est
un protecteur du sanctuaire de Lucques qu'il visite en 1100. Quelques
années plus tard, il signe un diplôme qui confirme les
privilèges de la cathédrale7. Or, Henri V est un allié
d'Henri Ier Beauclerc, dont il épouse la fille en 1114 : de
nouveau, la dynastie anglaise a l'occasion d'être renseignée
sur le Saint Voult.
Plus généralement, Lucques était
un des lieux les plus réputés pour la fabrication des
tissus de soie utilisés à la fois par l'aristocratie
et, surtout, par l'Eglise. Les marchands lucquois qui se déplaçaient
dans toute l'Europe ont certainement diffusé les vertus attachées
au pèlerinage de Lucques, l'éclat des cérémonies
qui s'y déroulaient, les miracles produits par le Saint Voult.
Le souvenir du Saint Voult à Fécamp
est aussi bien présent pour des raisons théologiques.
C'est l'Iconoclasme qui, à la fin du VIIe siècle, provoque
l'exportation, depuis l'empire byzantin vers la chrétienté
occidentale, d'images du Christ, de la Vierge et des saints. La tradition
légendaire relative au Voult de Lucques est tributaire d'un
mouvement iconodoule qui s'était établi dans la partie
latine de la chrétienté. L'Incarnation justifiait la
représentation de Dieu fait Homme et de ceux qui avaient participé
à son activité terrestre. Elle rendait caducs, sur ce
point, les interdits de l'Ancien Testament8. Comme l'image du Sancta
Sanctorum, la représentation du Christ en croix attribuée
à Nicodème s'affirmait comme un manifeste anti-iconoclaste.
Les jongleurs – musiciens, chanteurs, récitants,
compositeurs, mimes – dont nous avons souligné l'attachement
au Saint Voult, sont des gens du spectacle, donc de la représentation.
Leurs activités sont condamnées par les autorités
ecclésiastiques, comme frivoles, obscènes, dégradantes.
Seuls trouvent grâce auprès du clergé ceux qui
chantent les exploits des héros épiques et chrétiens
et, dans le cadre même de l'abbaye de Fécamp, les musiciens
et les chanteurs. Si nous en croyons le texte d'un vidimus de 1402,
ceux-ci ont été organisés en confrérie
dès l'époque de Richard II et de Guillaume de Volpiano,
et cette organisation fut renouvelée sous les abbatiats d'Henri
de Sully et de Raoul d'Argences9. Par l'intermédiaire des jongleurs,
la tradition du Saint Voult dont ils étaient porteurs avait
connu un regain de notoriété. Participant aux activités
médiatiques de l'abbaye, ils ont vraisemblablement été
sollicités pour diffuser la légende du Précieux
Sang ; peut-être ont-ils participé à sa composition,
si ce n'est directement, du moins en informant et en influençant
les membres de la collectivité monastique.
Le poème du Saint Voult de Lucques en langue
vernaculaire, édité par W. Foerster, est une œuvre
de jongleur. Sa troisième partie constitue une apologie, face
au mépris et à l'avarice du clergé, des mérites
d'un chanteur qui s'accompagne de sa vielle. Un texte latin du XIIe
siècle, conservé à Lucques et formant une annexe
au récit de Leboinus, racontait aussi comment un ménestrel,
honteux de ne pouvoir faire une offrande au Saint Voult, se mettait
à chanter devant lui en son honneur, en s'accompagnant d'un
instrument qui était vraisemblablement une vielle. Pour le
récompenser, le Saint Voult avait projeté sur sa poitrine,
in gremium , un de ses souliers d'argent.
L'expression de la bienveillance divine envers les
jongleurs est encore plus nettement marquée dans le poème
du Saint Voult en langue vernaculaire. Ce texte du début du
XIIIe siècle, dont la langue est proche de celle qui devait
être parlée non loin de Fécamp, relève
de leur répertoire. Notons d'abord une sorte de signature :
quand Hélène est invitée par son époux
David à se retirer d'un combat, elle refuse, disant : «
Ne nus jongleres mauvaisement n'en chant » (v. 227). C'est un
motif traditionnel de la création épique dont les jongleurs
sont, par excellence, les propagateurs. Par ailleurs, le poème
emprunte sa forme à l'épopée : une succession
de laisses assonancées en décasyllabes.
Cette œuvre, qui reprend la tradition latine
du Saint Voult, s'en éloigne en plusieurs endroits, et ces
écarts sont révélateurs, car ils signalent les
mouvements d'une inspiration originale. Le Saint Voult est envisagé
en lui-même ; en effet, il n'est fait nulle mention de l'ampoule
ou des ampoules de sang du Christ dont il est porteur. Sa sainteté
et sa signification propres s'en trouvent accrues. Ce n'est plus dans
une barque soigneusement calfeutrée qu'il vogue vers l'Italie.
Les personnages jettent des crucifix dans la mer, les confiant au
soin de la Providence. Certes, ce comportement s'explique par la finalité
et la destinée des reliques : il est nécessaire qu'elles
parviennent respectivement à Lucques, à Rome et à
Rüe. Mais l'indication de la mer de Grèce, donc du littoral
byzantin, alors que David et Nicodème se trouvent en Terre
Sainte, renvoie à la persécution iconoclaste : ils réitèrent
le geste du prêtre Germannos.
Il n'est pas fortuit que se soit établie,
en l'occurrence, une relation entre le thème du Saint Voult
et la condition de jongleur. Il existe entre ces deux entités
un rapport logique. Le jongleur est un support de représentations
– musicales, chantées, récitées, composées,
dramatisées – ; il peut, à ce titre, revendiquer
sa dignité que le clergé met en cause. En revenant à
l'origine de la dispersion des images du Christ en agonie, il produit
une explication et une justification de sa condition.
Le culte des images peut être tempéré
: il est un moyen de commémoration et de méditation.
A ce niveau déjà, se trouve légitimée
la fonction du jongleur. Mais il peut être beaucoup plus radical
quand l'image est investie des vertus mêmes de la personne qu'elle
représente. Elle devient un facteur de médiation. Les
auteurs de la légende du jongleur Genois vont jusque là
: alors qu'il chante devant le Saint Voult, le saint Esprit vient
animer la sculpture :
« Devant le Vous commencha a chanter,
Li sains Espirs commenche à avaler
Qui le Vous fait parler et remüer » (v.
439-41)
Il s'en retire quand le jongleur a obtenu satisfaction
des autorités ecclésiastiques :
« Li sains Espirs s'en estoit retournés,
Con li solauz resache sa clarté
Et comme iaues rentrent toutes en mer ». (v.
476-8)
En associant, en des termes aussi précis,
ce miracle à l'activité d'un jongleur, le texte pose
le problème de la transcendance des images, de leur pouvoir
médiatique et du statut de ceux qui participent à l'élaboration
des représentations. La présence des jongleurs à
Fécamp appelle la référence au Saint Voult et,
réciproquement, les références littéraires
à la relique lucquoise impliquent dans bien des cas la participation
des jongleurs. Leur action, en synergie avec celle des moines bénédictins
a présidé à la composition de la légende
du Précieux Sang.
Ce faisceau de renseignements historiques et idéologiques
convergents montre avec certitude que la communauté religieuse
de Fécamp, lorsqu'elle s'apprête à donner une
histoire définitive à la relique du Précieux
Sang, connaît bien celle du Saint Voult de Lucques.
Que le corpus historico-légendaire ait été
déjà bien élaboré, alors que la relique
était encore dissimulée dans une colonne murale du sanctuaire,
ou qu'il se soit formé après que cette relique eut été
dégagée, la recherche d'une structure narrative qui
conduisait à la Passion et, par là, à l'activité
de Nicodème, découvrait comme modèle la légende
du Saint Voult.
Le sang du Christ, en effet, n'est pas absent du
crucifix que les habitants de Lucques et ceux de Luni découvrent
sur le rivage. Comme beaucoup de crucifix miraculeux, l'image du Saint
Voult porte, selon les traditions, une ou deux ampoules de sang christique.
Dans un monde germanisé, il est possible aussi qu'une confusion
entre vult et blutt ait orienté l'attention d'auditeurs qui
pressentirent, sous le visage, la présence du sang. Ce phénomène
d'attraction linguistique, sous une forme différente, s'exerce
aussi à Rüe où l'église de saint Vulphly
– vraisemblablement à l'origine un saint Loup –
accueille un crucifix sur lequel figure le Saint Voult.
La nécessité d'expliquer l'origine
d'un culte du sang du Christ qui, en Normandie, pouvait seulement
être l'effet d'une translation, d'un périple miraculeux,
trouvait, dans la navigation du Saint Voult, un précédent
intéressant. Toutefois, la barque étanche qui portait
le Saint Voult devint tronc de figuier, parce que préexistait
au culte du Précieux Sang un culte populaire et païen
de l'arbre et qu'un phénomène de fausse étymologie
faisait de Fécamp, Fiscannum , lieu riche en poissons, une
plaine, un champ du figuier, fici campus 10.
La légende du Saint Voult présente
donc des principes de fonctionnement que les conteurs de Fécamp,
clercs et laïcs confondus, vont adapter à une réalité
locale qui trouve un nouveau sens, sans perdre totalement son originalité.
Quant au texte qui naît, il se ressent, par
endroits, de cette imitation. Le point principal qui dénonce
le phénomène de réemploi est le geste de Nicodème
raclant de son couteau le corps du Christ pour en détacher
des morceaux de sang coagulé qui y adhèrent. Cette initiative
brutale ne peut s'expliquer que par le geste du sculpteur sur bois
ayant formé le Saint Voult. Les moines de Fécamp auraient
pu retenir l'image d'une réception, plus noble, celle du sang
du Christ au pied de la croix.
Peut-être ont-ils adapté le motif du
transport de la relique du Saint Voult sur un char tiré par
des bœufs. L'évêque de Lucques, Jean, voulant neutraliser
les prétentions des habitants de Luni à retenir chez
eux le Saint Voult, le fait placer sur un char, escomptant que la
Providence déciderait de la direction vers laquelle s'orienterait
la relique. L'attelage s'engagea sur le chemin de Lucques. Le tronc
du figuier qui contient la relique du Précieux Sang connaît
également un transport miraculeux. Alors qu'il est impossible
de l'arracher de la terre pour le hisser sur un chariot, un mystérieux
personnage va, sans peine, s'acquitter de cette tâche. Dieu
conduit alors l'attelage là où devait s'élever
l'église de la Sainte-Trinité. A cet endroit, le tronc
prend un tel poids qu'il écrase le chariot. Le pèlerin,
avant de disparaître, recouvre le tronc d'un tas de pierre.
L'imitation semble évidente ; toutefois, comme les transports
d'objets rituels, de statues de divinité sur des chars appartiennent
aussi à un patrimoine mythologique général, il
n'est pas exclu que, sur ce point, nous soyons en présence
d'une tradition locale ravivée par la légende du Saint
Voult. Signalons enfin que l'homme à qui Nicodème, à
la fin de sa vie, confie le Saint Voult est un de ses amis, Isaccar,
personnage qui, dans la tradition du Précieux Sang, deviendra
son neveu, Isaac.
Il est évident que le corpus historico-légendaire
du Saint Voult de Lucques précède chronologiquement
l'établissement du corpus qui, à Fécamp, lui
correspond. Il y a bien, du premier au second, un processus de reprise
et d'imitation. Toutefois, ce mouvement est limité. Les clercs
et les laïcs de Fécamp qui s'intéressaient au passé
de l'abbaye disposaient en effet de moyens qui leur permettraient
de s'affranchir de cette tutelle, à savoir le modèle
que fournissaient, par ailleurs, d'autres récits de translation,
d'Orient en Occident, de la relique du sang du Christ et vraisemblablement,
sur place, la préexistence d'un culte de l'arbre qui se renouvelle
dans le motif du tronc du figuier. La tradition du Précieux
Sang, qui s'impose comme syncrétique, tire en partie son originalité
d'éléments locaux. Ainsi se trouvaient ménagées
la persistance d'une pratique indigène et son adaptation au
monde chrétien. D'où le maintien d'un potentiel de sacralité
qu'une procédure d'imitation totale aurait émoussé
ou même, anéanti. Un grand sanctuaire, alors qu'un modèle
célèbre appelait les pèlerins, ne pouvait se
contenter d'une reproduction.
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1. Baldrici, Itinerarium sive Epistola ad Fiscannenses,
Patrologie Latine, CLXVI, Paris, Jacques-Paul Migne, 1894, col. 1182.
Nous avons donné une traduction du texte latin de l'histoire
légendaire du Précieux Sang, d'après l'édition
de H. Omont De Inventione sanguinis Christi in Gouttebroze, Jean-Guy,
Le Précieux Sang de Fécamp, origine et développement
d'un mythe chrétien, Paris, Honoré Champion, 2000, p.
68-78.
2. Voir sur ces points Almerico Guerra, Notizie storiche
del Volto Santo , Lucca, Tipografia arciv. s. Paolino, 1881, p. 36-40
et 53.
3. F. de Mely, « L'image du Christ du Sancta
Sanctorum et les reliques chrétiennes apportées par
les flots », Paris, Mémoires de la Société
des Antiquaires de France , tome LVIII, 1902, p. 113-144. Le local
du Sancta Sanctorum, ainsi nommé par référence
au Saint des Saints du temple de Jérusalem, renferme, dans
la basilique du Latran, les reliques les plus précieuses de
la Chrétienté.
4. « Sacratissimum Vultum, non sua, sed divina
arte disculpsit », cité d'après Almerico Guerra,
Notizie storiche... , p. 16.
5. Gervais de Tilbury, Otia imperialia , in Scriptores
Rerum Brunswicensium , éd. Leibniz, Hanovre, 1707, p. 967-8.
6. Le Saint Vou de Luques , éd. W. Foerster,
Mélanges Chabaneau, Romanische Forschungen , Erlangen, Verlag
von Fr. Junge, 1907.
7. Almerico Guerra, Notizie storiche ..., p. 104.
8. Exode , 20, 4, Deutéronome , 5, 8.
9. Sur ce point, voir Jean-Guy Gouttebroze, Le Précieux
Sang..., p. 39-49.
10. Ibid