INTERET DU "De
Magistro" POUR LA REFLEXION PEDAGOGIQUE, LINGUISTIQUE, LA COMMUNICATION
EN UN MOT
Pour ceux qui s'intéressent de près ou de loin à
l'éducation, aux problèmes touchant le langage, c'est-à-dire
aux domaines de la communication en général, le DE MAGISTRO
fournit la matière d'une réflexion féconde. Sa
manière de rapprocher langage et enseignement par le biais
du " signe ", l'examen du rôle et des limites de ce
dernier dans la transmission du savoir, ainsi que dans la recherche
de la valeur de vérité du discours: tous ces traits
qui nous font passer insensiblement de la grammaire à la linguistique,
puis de cette dernière à la philosophie de la connaissance
pour enfin aboutir à une véritable ontologie du savoir
dans la doctrine du " Maître intérieur ", offrent
plus d'un intérêt à la réflexion contemporaine.
.point de vue historique
Tout d'abord, du simple point de vue historique,
ce dialogue montre que la fin du monde antique et le début
du Moyen Age sont loin de cet obscurantisme qu'on leur prête
parfois hâtivement. Comme l'ont bien montré H.I. Marrou
(Saint Augustin et la fin de la culture antique, De Boccard, Paris,
1983) et P. Riché (Education et culture dans l'occident barbare,
Le Seuil 1967), la réflexion religieuse naissante ne correspond
nullement à un appauvrissement de la pensée classique.
Décadence politique et déclin économique - le
père de Saint Augustin est un petit agriculteur dont la propriété
foncière fut écrasée d'impôts, peut-être
au point de l'obliger à interrompre les études de son
fils - ne correspondent pas non plus à une décadence
intellectuelle. Analyse grammaticale du langage, rhétorique
et réflexion religieuse, loin de pousser à une quelconque
ignorance, conduisent la réflexion éducative de Saint
Augustin vers une théorie de la connaissance originale conciliant
l'héritage philosophique antique et le christianisme nouveau.
.valeur du "signe"
Ensuite, de manière plus interne, ce dialogue
montre que toute réflexion sur les signes, supports à
la fois du langage et de l'enseignement, si elle se laisse conduire
jusqu'à ses derniers principes, ne peut se satisfaire d'en
rester au niveau des méthodes et procédés où
prétend l'enfermer une analyse purement formelle ou technique.
Parler c'est " faire signe ", enseigner c'est " montrer
par signes " nous rappelle Saint Augustin: cela signifie-t-il
que le signe est le fin mot du langage et de l'enseignement ? Enseigner
se réduit-il à transmettre des signes, communiquer,
informer ? D'où le signe tire-t-il sa valeur de signe ? De
quoi exactement est-il le signe? Impossible d'éluder le débat
si on veut donner un quelconque contenu informatif au langage et à
l'enseignement : Saint Augustin a le mérite de ne pas tenter
de l'éviter. Remontant aux conditions de possibilité
même du signe, il développe une théorie de la
connaissance qui met en rapport l'homme et le monde, l'activité
intellectuelle et le contenu intelligible qu'est censé véhiculer
le signe.
.enseigner le "vrai"
Enfin, une fois ce contenu atteint, parler ne consiste
pas à dire n'importe quoi à son propos, enseigner à
transmettre le vrai pour le faux et le faux pour le vrai. Saint Augustin
nous rappelle que le maître n'a pas pour tâche d'enseigner
ses propres idées, mais le vrai. Parler, c'est parler de quelque
chose; enseigner, enseigner quelque chose qui en dernier ressort peut
être vrai ou faux, accepté ou refusé par l'auditeur.
Lorsque le langage désigne des choses matérielles, I'objet
se voit comme repoussé à l'infini. Le signe est signe
d'un autre signe dans une extériorité absolue, la chose
réelle semble alors inaccessible. Lorsque le langage désigne
des notions, idées correspondant à des signifiés
purement conceptuels, nous sommes renvoyés à une intériorité
qui demande à son tour une garantie. En fait, quels que soient
les "signifiables" pour reprendre le langage de Saint Augustin,
l'extériorité langagière renvoie à une
certitude interne, et cette dernière, à moins de rester
en suspens dans un scepticisme définitif, se fonde dans une
véritable ontologie du langage. Un discours n'est vrai, il
n'y a de communication possible entre les hommes, que parce que le
"Maître intérieur" peut en garantir le fondement.
Les hommes ne parlent, ne communiquent entre eux, n'enseignent, que
parce qu'ils participent du même Etre, qui n'est autre, ici,
que Dieu. Parler la même langue ne suffit pas pour communiquer
et se comprendre, il faut encore une référence commune
aux interlocuteurs, maîtres ou disciples. Toute la problématique
du dialogue tourne autour de ce constat: nous ne pouvons être
disciples les uns des autres que parce que nous sommes condisciples
d'abord d'une même vérité. L'ontologique précède
en droit le pédagogique et le fonde. La science de la communication
par les mots se subordonne à un ordre qui la dépasse,
celui des vérités qui en garantissent la pertinence.
C'est le seul moyen de distinguer le savoir du délire, c'est-à-dire
l'enseignement du vrai de l'hallucination magistrale. La pensée
éducative dans son entier est suspendue à l'existence
d'un ordre interhumain de vérité universelle qui rend
possible la communication enseignante et en garantit la justesse.
Examinons ces points, de plus près.
LE CONTEXTE INTELLECTUEL ET POLITIQUE
Plus que l'univers politique au sein duquel naît l'œuvre
de Saint Augustin, univers qui reste celui d'un empire en déclin
que se partagent des factions en lutte, c'est l'itinéraire
intellectuel de l'auteur du De Magistro qui nous éclaire sur
son œuvre. La polémique en effet s'y trouve constamment
tempérée par une éducation de grammairien et
de rhéteur, formé aux auteurs anciens. Malgré
la méfiance que Saint Augustin ne manquera pas de manifester
à l'égard de disciplines vouées au "bavardage"
et au camouflage de "l'erreur" (Confessions, IX,2), il reste
imprégné de culture classique, même au plus fort
des analyses religieuses.
Quel est cet itinéraire ?
Augustin Aurélius naît à Thagaste
(Souk-Ahras) en 354. C'est un citoyen romain qui assiste aux efforts
de Rome pour survivre aux incursions barbares, à la fois comme
romain et comme chrétien. Il est contemporain de la prise de
Rome par les Wisigoths d'Alaric (410) et assiste à l'entrée
des Vandales en Afrique (429). A cette époque l'empire est
officiellement chrétien; le christianisme est même la
seule foi autorisée et la doctrine s'affirme enfin contre la
déviation majeure, le manichéisme, qui fut une tentation
de St Augustin.
Mouvement religieux très important au IIIe
siècle de notre ère, le manichéisme propose une
religion de type dualiste afin d'expliquer l'origine du mal et en
innocenter le créateur. La doctrine repose sur l'affirmation
qu'à l'origine, existent deux natures antagonistes, subsistant
à part, l'une absolument bonne, I'autre absolument mauvaise:
Dieu et la Matière. Ces substances, inengendrées, vivant
dans des régions séparées, se contentent de coexister.
Notre histoire est celle du mélange catastrophique des principes,
véritable perversion de l'âme. La tâche de cette
dernière est dès lors de retrouver sa place dans la
lumière du principe bon. Mais comment cela serait-il possible
si l'âme ne conservait, enfouie en elle, la trace de son origine
? Même dans le manichéisme, l'ascèse implique
l'existence de la vérité en nous, au moins sous forme
de désir, c'est-à-dire de manque et de nostalgie.
Il ne faut pas oublier que c'est au sein de la polémique
qui oppose le manichéisme à la fidélité
aux textes par l'exégèse la plus classique que la philosophie
de Saint Augustin prend corps. Son but restera toujours de conserver
à l'Etre son unité première.
Cet art subtil, de l'analyse, où l'a t-il acquis ?
Bien qu'élevé dans un univers familial,
chrétien par sa mère, Sainte Monique, Saint Augustin
poursuit durant sa jeunesse le cycle traditionnel du jeune citoyen
romain.
Cette culture qui forme la base de l'éducation
libérale marque profondément Saint Augustin. Plus littéraire
que philosophique elle consiste en l'étude des grands modèles
classiques latins: Virgile, Cicéron, puis dans le développement
approfondi de l'art majeur, celui de parler en public, de convaincre,
de plaider, de remporter la victoire dans une joute oratoire: la rhétorique.
Grammaire comme étude théorique des règles du
langage, véritable discipline rationnelle qui s'exerce sur
des auteurs éprouvés, et rhétorique, comme art
du bien dire, constituent la base de l'éducation qu'a reçue
Saint Augustin. Contrairement à d'autres, sans doute parce
que plus pauvre, il ne fera pas ce voyage à Athènes,
véritable " brevet d'hellénisme " comme dit
H.I. Marrou qui permet d'accéder aux sources de la culture
philosophique. D'où peut-être ses difficultés
en langue grecque et sa méfiance constante à l'égard
de la dialectique, dernière discipline du trivium. C'est en
lisant l'Hortensius de Cicéron qu'il découvre la réflexion
critique alors qu'il a tout juste dix-neuf ans.
Orphelin très tôt, pour faire vivre
sa famille, il ouvre une école, devient professeur de rhétorique
à Carthage, puis à Rome, enfin à Milan, alors
capitale de l'empire romain d'Occident. C'est peut-être là
qu'il découvre le néo-platonisme à travers la
prédication de l'évêque Ambroise, l'amitié
de Simplicius, un prêtre, et les conversations avec Mallius
Théodus, un intellectuel païen. Surtout, avec les Ennéades
de Plotin, il rencontre, dès cette époque, une philosophie
qui tente de justifier rationnellement la croyance religieuse tout
en conservant à l'Etre son unité.
La carrière politique et mondaine le tente,
mais finalement l'inquiétude métaphysique l'emporte.
A trente-deux ans, il se convertit et demande le baptême. Son
effort va être de montrer que la Bible n'est pas ce livre "barbare",
irrationnel, en tout point opposé à la sagesse antique,
comme le pensent les intellectuels de son temps. Le De Magistro date
de cette période où St Augustin revient à Thagaste
avec quelques fidèles, dont son fils Adéodat, après
la mort de Monique.
Cependant, cette vie contemplative ne dure pas. Les
Chrétiens d'Hippone (Annaba) sentant leur vieil évêque,
Valère, décliner, élisent Saint Augustin coadjuteur.
A la mort de Valère, en 395, il devient chef de l'Eglise de
la seconde ville d'Afrique et le reste jusqu'à sa mort malgré
le poids de ce qu'il appelle son "fardeau épiscopal".
Il a charge en effet de régler les conflits religieux, mais
aussi civils; son activité juridique est importante. Il doit
défendre les pauvres, assumer le tutorat des orphelins. Surtout
il lui faut prêcher et lutter sans cesse contre les menaces
de schisme ou d'hérésie toujours présentes, car
Donatistes et Pélagiens menacent l'unité de la foi.
C'est de cette époque que datent les grandes œuvres: les
Confessions (397-401), le De Trinitate, le De Doctrina Cristiana.
Le trait dominant des écrits augustiniens
reste leur caractère polémique. Mais si on a pu parler
à son propos de "théologie occasionnelle",
c'est que l'urgence était pour lui de réfuter. C'est
pour repousser les moralistes païens qui rendaient la morale
chrétienne responsable de la chute de Rome que Saint Augustin
entreprend La cité de Dieu (415-427), mais c'est aussi contre
l'intransigeance des donatistes, pour lesquels il ne saurait y avoir
rien de commun entre l'Empereur et l'Eglise, le pouvoir spirituel
et le pouvoir temporel.
Le donatisme se présente en effet comme une
tendance extrémiste qui vise à redonner à l'église
sa pureté originelle, contre les compromissions de certains
évêques avec le siècle, en particulier lors des
persécutions des chrétiens en 300. Intégristes
avant la lettre, leur intransigeance les conduit à retrouver
la véritable église, en rupture certes avec les autorités
politiques mais aussi avec les autorités ecclésiastiques.
La pureté évangélique s'oppose à la hiérarchie,
laissant, comme ne manque pas de le souligner Saint Augustin, le pouvoir
temporel sans finalité idéale et le pouvoir spirituel
sans réalisation concrète possible. Ici encore c'est
l'unité même de l'être qui se trouverait remise
en question. C'est donc elle qu'il s'agit de préserver.
Les dernières années de St Augustin
se passent en luttes théologiques contre le représentant
religieux des Goths, Maximin, chargé par Rome de défendre
l'Afrique contre les Vandales. Il accomplit jusqu'au bout sa tâche:
enseigner, prier, aider dans Hippone assiégée. C'est
durant le siège qu'il tombe malade et meurt le 28 août
430. Les Vandales s'emparent de la ville et la mettent au pillage,
respectant la bibliothèque et le tombeau de Saint Augustin.
Ce bref résumé n'a pas seulement pour
fonction d'expliquer la vie de Saint Augustin, mais de montrer combien
il fut confronté, tout au long de son existence, à des
questions de polémique. Son univers religieux, politique, intellectuel
est un univers de controverses, de discussions et de disputes. C'est
dans cette situation intellectuelle conflictuelle que Saint Augustin
tente de se faire comprendre. Ce n'est alors peut-être pas gratuit
si le De Magistro s'ouvre sur un débat portant sur la valeur
et les limites des signes.
.questions sur la communication
Rhéteur, enseignant, prêtre, évêque
dans une église en proie aux dissensions, négociateur
auprès des religieux dissidents, Saint Augustin doit non seulement
se faire comprendre, mais aussi comprendre les autres, s'assurer qu'il
en est compris et qu'il les a compris. Comment une telle garantie
est-elle possible ? D'où vient l'incertitude dans la communication
? Comment éviter les mésinterprétations et les
déformations ? Toutes ces questions sur l'ambiguité
de la communication posent plus radicalement celle de la possibilité
de l'authenticité de l'échange: comment se fait-il que
le discours d'une personne puisse correspondre à une même
signification pour une autre ? Qu'y a t-il de commun entre elles qui
assure qu'il y a bien échange et non dialogue de sourds ?
C'est à ces questions que s'attaque le De Magistro. Certes
l'existence de Saint Augustin n'explique pas tout. Pourtant elle permet
peut-être de comprendre qu'il ait été conduit
à se poser de manière précise et aiguë des
questions portant sur l'authenticité de la communication.
On pourrait objecter que ces questions sont à
l'époque banales. En effet, elles correspondent aux figures
classiques de la rhétorique et de la grammaire, rabâchées
dans les écoles supérieures. Pourtant Saint Augustin
passe outre à cette banalité. Il prend ces questions
suffisamment au sérieux pour en composer l'intégralité
de la première partie de son "traité sur l'éducation".
C'est peut-être que la recherche sur la communication et ses
difficultés n'est pas si banale. Elle apparaît comme
un passage obligé pour atteindre la doctrine fondamentale du
"Maître intérieur". En effet, c'est au travers
de cette recherche sur les "signes" que Saint Augustin parvient
à sa découverte essentielle: il n'y a d'enseignement
possible que si se trouve à la fois chez le maître et
le disciple, et commun aux deux, un fond identique de signification
qui puisse garantir l'échange. On ne se comprend que parce
que les références ultimes de nos discours sont fondamentalement
les mêmes: l'unité extérieure de l'Etre renvoie
à l'unité intérieure de l'esprit: nous ne nous
comprenons que parce que nous sommes condisciples d'un même
maître qui est Dieu. Ici enfin, l'unité même de
l'être garantit la possibilité d'un échange authentique
par le langage entre les hommes. Comment Saint Augustin parvient-il
à le montrer?
Examinons de plus près le texte même
du De Magistro.
LE TEXTE
Le De Magistro est composé très probablement durant
la période qui suit le décès d'Adéodat,
emporté par la maladie durant sa seizième année,
en 389. Dans les Confessions (IX, 6. IX, 12. p. 186 et 197 Garnier-Flammarion,
1964), Saint Augustin nous rappelle que dans ce dialogue, c'est bien
son fils qui lui sert d'interlocuteur: "Il y a un de mes livres
qui a pour titre "Le Maître". Adéodat s'y entretient
avec moi. Or, vous savez, toutes les pensées que je fais exprimer
par mon interlocuteur sont les siennes, quand il était dans
sa seizième année. Et par expérience, je sais
de lui bien d'autres traits plus étonnants encore". Adéodat
était né à Carthage en 372 et Augustin l'avait
toujours gardé auprès de lui, le faisant participer
à toutes les discussions, partageant les mêmes études
littéraires.
On s'est demandé si tout ce que dit Adéodat
dans ce dialogue, conformément à l'indication de Saint
Augustin, est bien de lui, si ses propos sont une transcription fidèle
d'une discussion ayant réellement eu lieu, ou s'il n'est qu'une
adaptation tardive rassemblant des discussions antérieures
éparses? En réalité, historicité parfaite
ou fiction totale, il est difficile de trancher. Que Saint Augustin
ait mis en forme littéraire des conversations réelles,
qu'il n'ait retenu que l'essentiel de discussions diverses est en
fin de compte peu important pour le lecteur moderne qui recherche
en sa compagnie quelques lumières sur le rôle et les
limites du langage dans l'éducation. L'important est qu'il
y expose avec une précision et une clarté exceptionnelles
les questions et les problèmes tournant autour des signes.
De ce point de vue ce n'est pas seulement en historien qu'il faut
lire le De Magistro, mais en élève qui cherche à
comprendre, aujourd'hui, ce que signifie: "signifier", c'est
à dire, à quelles conditions la communication est possible
entre les hommes, mais aussi avec soi-même, et avec l'Etre.
.enseigner, c'est faire "signe"
Le De Magistro s'ouvre par une véritable leçon
de grammaire dans la tradition scolaire classique la plus pure. Après
avoir ramené le fait de parler à celui d'enseigner,
puis celui-ci à celui de "faire signe", Saint Augustin
se demande ce que signifient ces signes, c'est-à-dire ce qu'ils
montrent exactement. Mais au lieu de poser directement la question,
il commence par conduire Adéodat à découvrir
qu'on ne peut rien montrer sans signe. A partir d'un exemple judicieusement
choisi puisqu'il ne contient que des mots pour lesquels il est impossible
d'exhiber une chose signifiée témoignant qu'on les a
compris (si, nihil, ex ..), Saint Augustin conduit son élève
à découvrir que pour expliquer un mot, il a fallu, en
fait, se servir d'autres mots. C'est donc par des signes qu'on explique
des signes. Ainsi, l'enquête proposée au départ,
qui consistait à découvrir exactement de quoi les signes
sont signes, aboutit à montrer qu'ils désignent des
connaissances, des notions, des représentations et non des
choses singulières et concrètes.
Mais d'où viennent ces connaissances, ces notions? Sont-elles
données par les choses mêmes auxquelles elles correspondent,
nous viennent-elles grâce aux signes, c'est-à-dire par
l'enseignement, oral ou gestuel, du maître. Ont-elles une autre
source ?
Ce que montre St Augustin, dans un second moment, c'est qu'en réalité
ce n'est jamais par les mots que notre connaissance progresse. Pour
ce faire, il distingue deux types de connaissances, et c'est cette
distinction qui justifie les deux grandes parties du dialogue. La
première qui porte sur la connaissance de ce qu'on peut montrer
par les sens: les corps matériels; la seconde qui traite des
"incorporalia" et conduit à la doctrine du "Maître
intérieur".
Que nous apprend l'analyse du signe dans la connaissance des choses
matérielles ? Tout simplement que les mots n'ont de sens pour
nous que si nous connaissons par avance les choses qui leur correspondent.
C'est dans cette correspondance que réside d'ailleurs l'apprentissage
de la parole; " J'ai le souvenir, et depuis j'ai compris comment
j'avais appris à parler. Rien d'un enseignement où les
grandes personnes m'auraient instruit des mots avec ordre et méthode,
comme plus tard on fit des lettres de l'alphabet ... Je captais par
la mémoire les noms que j'entendais donner aux choses ... Je
retenais que l'objet avait pour nom le mot qu'on proférait
quand on voulait le désigner " (Confessions I,8 p.23).
Ce qui est vrai de l'apprentissage de la parole est vrai de son usage
général: les mots ne nous apprennent rien. En eux-mêmes,
ils ne sont que des signaux permettant à ceux qui connaissent
déjà les choses correspondantes de communiquer entre
eux. Le verbe sans objet n'est que " son de voix " sans
signification; il ne devient véritablement "mot"
que lorsqu'il est conjoint à une connaissance apportée
par les sens.
Qu'en est-il alors lorsque les mots ne renvoient pas à des
choses corporelles mais à des idées, des représentations
abstraites, des concepts ? Peut-être qu'ici le signe contient
l'idée et transporte jusque dans l'interlocuteur son contenu
?
En réalité, le problème est
le même que dans le cas où les signes sont signes de
connaissances de choses matérielles. Pour que des hommes puissent
communiquer par des signes verbaux, et au sein de cette connunication
se comprendre, il faut ici encore que les signes correspondent pour
tous aux mêmes réalités. Pour que l'auteur comprenne
le signe que je lui fais, il faut que son sens, la réalité
conceptuelle qu'il signifie, soit déjà connue de lui.
L'analyse des choses ou des idées conduit à une même
conclusion: les signes qui servent à les désigner présupposent
une connaissance préalable, une notion première qui
n'est pas apportée par le signe, mais au contraire sert de
référence à ce signe.
Dès lors, on doit en conclure que les signes
n'apprennent rien. Adéodat se trouve dans cette situation paradoxale
où l'on montre d'une part que les mots sont nécessaires
à l'enseignement, qu'on ne peut se passer d'eux, mais d'autre
part, qu'ils n'enseignent rien.
Jusqu'à ce niveau de la discussion, le dialogue s'est poursuivi
avec ordre. Fidèle à l'exégèse traditionnelle,
Saint Augustin a examiné en cours de discussion tous les genres
de mots: noms, adjectifs, verbes, adverbes, conjonctions, pronoms
etc...; conformément aux principes mêmes de sa méthode,
nous sommes passés des "corporalia" aux "incorporalia";
les exemples grammaticaux ont permis cette "exercitatio animi",
entraînement de l'intelligence qui constitue l'exercice préparatoire
à toute analyse intellectuelle; la récapitulation centrale
a mis en jeu la mémoire et la capacité de synthèse
de l'élève. Mais tout cela n'est qu'un entretien préparatoire,
conduisant à une situation aporétique, et invitant à
une complète conversion. C'est ce que voit très bien
G. Madec (Œuvres de St Augustin, vol 6, Desclée de Brouwer,
1976, p. 20. Analyse du De Magistro, in Revue des études augustiniennes,
21, 1975, pp. 63-71) : après avoir constaté que cette
longue première partie du dialogue conduit à montrer
que les signes, n'enseignent en fait rien, il poursuit: "Le paradoxe
met l'esprit en condition pour comprendre la thèse du Maître
Intérieur".
Il ne saurait y avoir une démonstration progressive et continue
jusqu'au bout. Devant l'aporie, il faut un véritable saut,
un renversement dans l'analyse si on veut poursuivre la recherche.
Une croyance est ici nécessaire, celle au moins qui consiste
à supposer que pour les connaissances intellectuelles, le processus
de la compréhension est le même que pour les connaissances
portant sur des choses matérielles. Le signe n'a de sens que
si en nous se trouve déjà un signifié à
quoi il puisse correspondre, sinon il ne voudrait rien dire, comme
dans l'exemple des "sarabares" repris au § 37, paragraphe
charnière essentiel. Pour que le langage ait un sens, il faut
supposer qu'une lumière intérieure éclaire les
objets de la connaissance abstraite, tout comme la lumière
extérieure éclaire le regard et permet d'assigner au
signe une connaissance correspondante matérielle. Cette lumière
intérieure, cachée au plus profond de notre âme,
c'est l'évidence et ce à quoi elle correspond, c'est
la vérité même de l'Etre. De même que le
langage qui traite des choses suppose une connaissance antérieure
lui servant de référence apportée par les sens,
le langage qui traite de notions abstraites implique une référence
conceptuelle apportée par une autre source.
. un saut dans la métaphysique
Nous sommes donc passés progressivement de
la grammaire à la philosophie du langage, puis devant le paradoxe
auquel nous conduit cette dernière, il nous faut faire un véritable
saut dans la métaphysique. Comment expliquer ce dépassement
en restant dans ce texte d'Augustin ?. On ne peut le comprendre qu'en
examinant de plus près les acquis de cette première
partie et principalement l'idée fondamentale que les signes
s'ils n'apprennent rien, indiquent, orientent cependant les yeux dans
telle ou telle direction, nous invitant à voir ce qui jusque
là échappait à notre regard. Comment Saint Augustin
en est-il venu à cette conclusion ?
C'est la découverte que la relation d'enseignement
est une relation triadique qui conduit Saint Augustin à établir
sa doctrine de la " vérité intérieure ".
Le disciple ne se contente jamais d'admettre ce que dit le maître,
mais " examine toujours en lui-même " si ce que dit
le maître est vrai. En ce sens le signe ne transporte ni information
ni vérité, il permet seulement d'orienter la vision
du disciple, de telle manière que ce dernier découvre
intérieurement si on lui dit bien la vérité.
Le signe émis par le maître extérieur renvoie,
si on veut en apprécier la valeur de vérité,
à un critère d'évidence qui se trouve en nous.
Tout comme l'extériorité renvoie à l'intériorité,
le signal verbal renvoie à une connaissance qui elle-même
a son objet dans ce qu'Augustin appelle le " Maître Intérieur
".
. la communication n'est jamais "horizontale"
En ce sens le De Magistro ne correspond pas plus
à une démarche " incertaine et confuse " qu'il
ne conduit à montrer l'impossibilité de la communication
en général, c'est-à-dire de l'enseignement en
particulier, étant entendu depuis le départ du dialogue
que ce dernier suppose un contact signifiant entre des personnes.
Au contraire, ce bref texte s'interroge sur les conditions mêmes
de possibilité de tout dialogue, c'est-à-dire de tout
enseignement. Ce que montre Saint Augustin, c'est que la communication
n'est jamais "horizontale" qu'en apparence, et seulement
au niveau des signes, en réalité elle contient toujours
une dimension verticale (J. PÉPIN, Note nouvelle sur la communication
des consciences chez Plotin et Saint Augustin, Revue de Métaphysique
et de Morale. 1951. 56. p. 316-326)
De même qu'au niveau des signes portant sur des réalités
matérielles, il n'existe de contact possible entre les hommes
que parce qu'ils jugent les signes en fonction d'un monde commun,
unique auquel ils participent mutuellement, il n'existe de rapports
au niveau des idées entre les hommes que parce qu'ils sont
tous unis à une vérité identique. C'est l'union
commune à cette vérité qui garantit la possibilité
de l'échange verbal. Sinon, même avec un code commun,
les signes n'éveilleraient aucun sentiment de certitude. C'est
la présence en chacun d'entre nous d'une lumière semblable
qui fait que nous pouvons communiquer. A la limite, la théorie
de la connaissance de Saint Augustin nous renvoie à un système
impliquant la commune participation des hommes à une même
vérité. Plus qu'à une doctrine de la communication,
c'est à une théorie de la communion que nous avons à
faire. C'est parce que nous communions dans un même Etre que
nous pouvons communiquer. Le discours de quiconque est toujours mesuré
à l'aune de ma propre expérience, que ce discours porte
sur des réalités sensibles ou intelligibles. De même
que nous voyons les mêmes objets matériels sous une lumière
identique avec des yeux semblables, nous appréhendons les idées
identiques, illuminées dans le même être divin
grâce à un intellect semblable.
Donc non seulement, tout échange verbal est
vertical, mais de plus il est "triangulaire" (G. MADEC,
Op. cit. p. 34). Pour dialoguer il faut être trois et non deux
comme une analyse superficielle pouvait le laisser croire: le maître,
c'est-à-dire celui qui fait signe, l'élève qui
le perçoit, et surtout la vérité commune qui
fait que la connaissance est reconnue pour certaine ou au contraire
fausse. Dans l'enseignement, cette vérité, n'est pas
seulement en l'un, bien qu'il soit le maître, elle se trouve
présente aussi dans l'élève, sinon comment ce
dernier pourrait-il reconnaître la vérité de ce
qu'on lui enseigne ?
. la théorie du "Maître intérieur"
C'est l'accès à cette vérité
unique, universelle puisqu' elle habite tous les hommes, même
ceux chez qui elle est la plus enfouie, que rend possible la lumière
du "Maître intérieur". Cette théorie
n'est pas accidentelle, propre au De Magistro, elle parcourt tout
l'augustinisme: dans le Libre Arbitre (II 12, 33), Saint Augustin
parle d'une "lumière secrète et publique à
la fois"; "nous pouvons tous en jouir à égalité
et en commun, elle enseigne au dedans " (Il 14, 37-38). Les Confessions
nous rappellent que si deux personnes reconnaissent vraie une affirmation,
ce n'est jamais parce que la première apporte une vérité
à l'autre, ni l'autre à la première, mais parce
qu'elles la voient toutes deux dans "l'immuable vérité
qui est au dessus de leur esprit" (Confessions Xll, 25, 35).
Cette théorie du "Maître intérieur"
ou de l'illumination interne s'applique non seulement au domaine de
la connaissance théorique, mais aussi à celui des principes
moraux. Le "Maître intérieur" instruit dans
le domaine du cœur et des préceptes pratiques (Confessions,
IX, 9, 21). Ici encore, il faut distinguer dans l'enseignement l'audition
pure et simple, de la compréhension et de la reconnaissance
par le disciple de la valeur du discours du maître. Ce dernier,
comme le dit Saint Augustin, est l'auteur des signes, mais qui est
l'acteur de leur compréhension? Le maître extérieur
parle à l'oreille pour que l'élève entende, mais
qui parle à son intelligence pour qu'il comprenne, à
son cœur pour qu'il sente, aime ou haïsse les principes
de la moralité ?
En fait, toute compréhension suppose qu'il
existe une vérité première en nous. Le signe
se contente de nous la révéler à nous-même
en orientant notre regard dans sa direction. Le signe ne transporte
donc rien; il invite simplement l'auditeur à faire intérieurement
la démarche de découverte. Le sens ne circule pas, c'est
l'évidence, comme sentiment interne de certitude qui reste
l'ultime signe de la vérité. On devine que l'une des
questions essentielles sera celle de la garantie de cette évidence.
. l'intérêt de la théorie du
"Maître intérieur"
Mais auparavant, voyons ce que la théorie
du "Maître intérieur", but et fin du De Magistro,
apporte en retour à la première partie du dialogue et
si elle permet de lever l'aporie soulevée: rien ne s'enseigne
sans signe, mais les signes n'enseignent rien !
La doctrine du "Maître intérieur",
objet de la seconde partie du dialogue éclaire d'un jour nouveau
l'analyse première portant sur les signes et leur rôle
si paradoxal. Comment concilier en effet le fait qu'ils soient en
même temps nécessaires à toute communication,
et impuissants à transmettre le moindre contenu réel
de savoir?
La raison en est qu'enseigner, c'est-à-dire
"faire signe" étymologiquement, ainsi que le rappelle
Saint Augustin au début de l'entretien, n'est jamais inculquer,
communiquer, transmettre une information dont l'auditeur serait auparavant
vierge. Il n'y a, pour parler un langage d'aujourd'hui, aucun transfert
ou transport d'information dans la communication enseignante. Enseigner,
c'est indiquer seulement vers où porter son regard, de telle
manière que le savoir vienne intérieurement, c'est-à-dire
comme on le verra, revienne à la conscience de celui qui en
perçoit le signal.
Le savoir n'est donc pas apporté du dehors dans un auditeur
comparable à un réceptacle passif et vide de tout contenu.
Il est tout au contraire entièrement intérieur à
cet interlocuteur. Le signe (mot ou geste, parole ou mime) n'a d'autre
fonction que d'inviter l'auditeur à reconnaître par lui-même,
en lui-même, la vérité à laquelle son sens
renvoie. L'enseignant ne transmet pas, il éveille. Le vrai,
conformément à l'étymologie grecque (alétéia),
ne se transporte pas, il se " dévoile " en nous.
La véritable question éducative n'est donc pas: comment
remplir l'enfant d'un savoir qu'il ne possède pas, mais comment
l'éveiller à ce mouvement intime le conduisant à
l'usage de sa propre pensée ? Comment conduire l'enfant du
sommeil de l'entendement à son usage et de celui-ci à
la lumière du "Maître Intérieur"?
Est-ce à dire que l'école peut se passer
de langage, de signes, de maîtres ? Le mot n'aurait-il aucun
rôle dans l'enseignement ? L'intériorité pure
serait-elle suffisante ? Saint Augustin refuse cette hypothèse.
A dire vrai, l'existence même d'un dialogue portant sur l'éducation
contredit l'idée d'inutilité du dialogue. Ne serait-il
pas contradictoire d'enseigner, grâce aux mots, que les mots
sont inutiles à l'enseignement ? Méprise-t-on autant
les signes lorsqu'on s'occupe d'en faire l'analyse grammaticale et
logique avec précision et rigueur ?
En réalité parmi les signes, il en
est un qui présente l'avantage d'être l'outil par lequel
l'intelligence s'éveille et s'oriente vers le vrai: c'est le
mot. Par lui, le maître se contente de signaler, de montrer
du doigt, symboliquement grâce au langage.
Le signe verbal, mot écrit ou prononcé,
lu ou entendu, apparaît alors comme l'instrument le plus apte
à éveiller l'esprit parce que le plus abstrait des signes
que l'esprit peut rencontrer. Même si le mot ne peut tout donner,
quand bien même il ne contient pas l'information (par définition
il reste la marque présente d'un signifié absent), il
contraint, en raison de sa généralité et son
abstraction, l'entendement à un usage purement rationnel. Les
mots renvoient à des notions, c'est-à-dire à
des idées.
Le privilège du mot, par rapport aux autres
signes possibles (choses, images, symboles, indices, signaux matériels)
c'est que, contrairement à ces derniers, il n'est pas seulement
sensible. La chose touche les sens de manière directe, les
images de même. Leur défaut est d'en rester à
un niveau sensible. Le mot aussi touche les sens, l'ouïe ou la
vue; mais il contient une dimension qui invite à dépasser
l'usage sensible. Contrairement aux autres signes, il n'enferme pas
la pensée au niveau de la sensibilité; il renvoie à
une représentation plus générale et plus abstraite.
Son signifié est toujours plus large que l'exemple que peut
tenter de fournir l'objet ou l'image destinés à le représenter.
Même lorsqu'il s'agit d'un mot désignant un objet matériel,
sa signification déborde l'image que l'on pourrait tenter de
proposer pour en rendre compte. Saint Augustin montre qu'en dernier
ressort, la signification d'un mot est quelque chose de simplement
intelligible et non un objet réel, une image copiée.
Le mot est le signal concret d'un contenu abstrait, le signe sensible
particulier d'un sens général. Cette position en tiers
du mot en fait l'instrument indispensable de la pensée. Certes
l'outil reste imparfait; il ne donne pas tout. Cependant, c'est le
seul que nous ayons pour nous hausser à l'état d'homme.
En éveillant dans l'enfant la faculté de penser, le
mot le conduit ensuite par une sorte d'ascèse intérieure,
à la reconnaissance du vrai. Etape obligée de l'intelligence
qui s'éveille, le mot reste l'instrument privilégié
de l'enseignement.
C'est ensuite à l'élève d'entreprendre
sa propre démarche le conduisant à l'évidence.
Le signe indique, invite à s'orienter vers la recherche d'un
objet matériel ou conceptuel sans lequel il resterait un son
dénué de signification. Passage obligé de l'enseignement,
le signe n'en est cependant ni l'essentiel, ni la fin. L'essentiel
reste le signifié. Quant à sa fin, elle nous renvoie
toujours à une conversion vers l'intériorité,
c'est-à-dire la reconnaissance de cette vérité
de l'Etre que seul le "Maître intérieur" peut
nous faire découvrir.
Ce n'est donc pas pour elles-mêmes que Saint
Augustin faisait de la grammaire et de la rhétorique au début
du dialogue. Il n'étudiait pas les signes pour le plaisir de
jouer avec les signes, mais pour tenter de cerner la vérité
qu'ils peuvent aider à découvrir. Dans la Doctrine chrétienne,
ce sont les vérités de la foi qui sont visées
à travers l'étude du discours qui sert à les
formuler, dans le De la trinité, on montre que le symbole religieux
n'est qu'un outil pour tenter de percer à jour le sens caché
du verbe divin. De même, dans le De Magistro, les éléments
de sémantique qui sont développés avec complaisance
n'ont d'autre objectif que de faire comprendre à Adéodat
que l'enseignement, quel qu'il soit, repose entièrement sur
la possibilité de l'activité interne de l'intellect,
c'est-à-dire d'une pensée capable de reconnaître
intérieurement la vérité ou la fausseté
de qui se dit. On ne peut enseigner qu'à un être capable
de jugement, et enseigner c'est seulement l'inviter à exercer
par lui-même son propre jugement. En lui réside le principe
même d'activité de la pensée et le critère
permettant d'apprécier la
valeur des idées représentées,
c'est-à-dire le vrai comme sentiment d'évidence.
. la marque de l'universalité
En ce sens, les conditions de possibilité
de l'enseignement, ne sont pas seulement externes, matérielles,
linguistiques ou métalinguistiques; elles sont d'ordre métaphysique
et reposent sur une théorie de la connaissance impliquant la
participation commune des esprits à une même vérité.
Si nous comprenons, c'est que nous sommes en fait condisciples d'un
même Maître, que notre être est fondamentalement
le même, malgré des différences accidentelles
individuelles ou culturelles (De Magistro, Xll, 44, à propos
d'un mot punique).
C'est l'idée de raison qui porte la marque
de l'universalité en nous: " Que Dieu nous garde de penser
qu'il haïsse en nous ce en quoi il nous a créés
supérieurs aux autres animaux! ... Nous ne pourrions pas même
croire si nous n'avions pas des âmes raisonnables ... C'est
la raison qui veut que la foi la précède... Si donc
il est raisonnable que la foi précède la raison pour
accéder à certaines grandes vérités, il
n'est pas douteux que la raison même qui nous le persuade précède
elle-même la foi: ainsi il y a toujours quelque raison qui marche
devant " (Lettre I 20, I(2-3) trad. Dubois).
Il ne fait aucun doute que le De Magistro est entièrement
orienté vers la doctrine du Maître intérieur,
c'est-à-dire vers la doctrine de la présence en nous
du divin. La raison est la marque de Dieu dans son ouvrage. C'est
alors la conversion vers l'intériorité qui, paradoxalement,
permet l'accès au véritable savoir: sorte de méta-pédagogie
qui conduit au dépassement de soi. Cette théorie de
la connaissance comme reconnaissance conduit de la métaphysique
à la théologie. Car le Maître intérieur
n'est rien d'autre que le divin en nous. La doctrine spirituelle de
l'Illumination fait de la raison une faculté divine. Le vrai
et le bonheur, buts véritables de toute éducation se
trouvent dans cette conversion vers l'intériorité. Le
souverain bien, vérité et bonheur réunis, réside
dans la reconnaissance de l'être éternel, immuable, parfait,
infini.
Contrairement à certaines critiques psychologiques
ou psychanalytiques qui placent Saint Augustin du côté
de l'égotisme, voire de l'égoïsme, sa doctrine
de la connaissance n'invite ni à l'introspection, ni au solipsisme.
Au contraire, son Cogito (Du libre arbitre 11, 3- 7. De la Trinité,
X, 10(15-16). La Cité de Dieu, Xl, 26) comme sa doctrine du
Maître intérieur nous invitent à nous oublier
comme individus particuliers. Si la conversion intérieure est
nécessaire c'est tout simplement parce que c'est en nous que
réside l'universel. L'éducation augustinienne repose
donc tout entière sur la reconnaissance en nous de cet être
infini qui nous permet de nous arracher à nous-mêmes
comme individus égoïstes et solitaires. Elle ne nous invite
à entrer en nous que pour mieux nous arracher à notre
singularité. C'est ainsi que H.I Marrou peut parler d'"
une dialectique de dépassement à contenu extatique "
(St Augustin et l'augustinisme, Le Seuil, 1955, p.71.
Il s'agit de rechercher sur quelles théories
à la fois anthropologiques et métaphysiques se fonde
cette doctrine de la connaissance. En effet, cette dernière
ne va pas sans poser de nombreux problèmes; ce sont eux qu'il
s'agit d'examiner maintenant.
LES FONDEMENTS
La thèse de St Augustin semble reposer sur l'idée fondamentale
que ma vérité d'individu, comme celle de tous les autres
pris individuellement n'est vérité, que parce qu'elle
est consubstantielle à l'unique et absolue Vérité
qui habite chacun de nous. Ce n'est pas parce que les signes nous
sont communs que nous dialoguons, c'est d'abord parce que l'esprit
est le même partout. On comprend mieux la double injonction
de Saint Augustin: "Dieu et l'âme, voilà ce que
je veux savoir " (Soliloques I, 7), " Ne t'en va pas au
dehors, entre en toi-même; au cœur de la créature
habite la Vérité" (De la vraie religion, XXXIX,
72), qui pourrait servir d'exergue au De Magistro. Le Maître
intérieur est le même dans chacun d'entre nous. Son identité
dépasse les différences individuelles accidentelles.
Ce qu'il faut comprendre c'est d'abord comment il
se fait que cette vérité intime soit comme étouffée
au fond de l'âme, d'où vient la distance qui s'est établie
entre nous et cette lumière qui est cependant en nous ? Pourquoi
avoir besoin du signe pour l'éveiller de nouveau ?
A cette question de l'oubli, répond celle
de l'unité de la vérité. Comment expliquer que
cette vérité absolue, indivisible, chacun de nous la
possède cependant en lui-même toute entière ?
De plus, si cette vérité est en nous,
comment la conservons-nous depuis un temps où nous n'étions
pas encore nés ?
Enfin, puisque par le "Maître intérieur",
c'est le Christ qui seul enseigne, comment y a-t-il commune mesure
possible entre l'absolu et le relatif, le temps et l'éternité,
entre l'homme et Dieu ?
Si la doctrine du " Maître intérieur
" résout la question de la communication enseignante,
elle pose en revanche d'autres problèmes qu'il faut aborder
maintenant.
Le premier problème est donc celui de la distance entre le
vrai et la connaissance que nous devons en prendre, comment comprendre
que cette vérité intime, qui n'est autre que la présence
de l'éternel en nous, reste en sommeil, comme étouffée
et en simple attente de dévoilement? Pourquoi la transparence
absolue de la vérité ne définit-elle pas la condition
humaine dès le début, puisqu'elle reste son projet suprême.
Le souverain Bien augustinien consiste dans l'illumination de l'absolue
vérité dont nous jouissons en Dieu. Pourquoi cette distance
absurde, ressentie comme injuste, à laquelle l'homme se voit
condamné ? Si Dieu est présent en nous, pourquoi s'est-il
masqué à notre propre regard ?
Nous avons en effet besoin de signes extérieurs
pour nous convertir à l'évidence interne. Comment fonctionne
cette présence-absence ? La réponse de Saint Augustin
est directement métaphysique et religieuse. Ce serait sans
doute trop simplifier que de chercher entre les lignes une solution
calquée sur le modèle platonicien. L'inquiétude
et la nostalgie expliquent certes l'insatisfaction actuelle de l'âme,
mais ne nous autorisent pas cependant à concevoir la connaissance
à travers le mythe d'un passé pré-empirique de
l'âme contemplant des réalités éternelles,
puis les oubliant dans sa chute (Platon: Phèdre 247 c, ssq.
Ménon, 81 d, 86 a. Phédon, 72 e. Timée, 43 a)
tout en conservant leur trace en creux; l'éducation n'étant
qu'une maïeutique fondée sur la réminiscence (Théetète,
197 b. Ménon 80 ssq). Il ne faudrait pas non plus rattacher
cette distance interne à celle d'un Mal radical lié
à l'existence d'un principe matériel mauvais, pas plus
qu'à une responsabilité divine quelconque.
Si nous sommes éloignés de la Vérité,
nous n'avons à nous en prendre qu'à nous-mêmes.
Il y a une liberté pour le mal dont nous sommes responsables
et c'est notre propre orgueil qui nous a chassés de cet état
de bonheur où la vérité était en l'homme
comme puisée à une source immédiate. Le Vrai,
le Bien éclairaient spontanément l'intimité de
notre être. C'est l'orgueil qui nous a placés à
distance de cette vérité en entraînant notre déréliction.
Le prix à payer est celui de la perte de l'immédiateté.
Désormais, il faut passer par le sensible pour atteindre l'intelligible,
par le temps pour entrevoir l'éternité. Nous avons besoin
des paroles extérieures pour retrouver le cheminement de cette
vérité interne, encore enfouie en nous, mais non plus
sous une forme directement saisissable. Le cheminement du sensible
à l'intelligible n'est pas fermé, il s'est seulement
obscurci.
Comme chez Platon l'évidence intérieure
n'est pas épuisée, elle a besoin de paroles, de signes,
de l'enseignement extérieur pour se révéler en
nous, à nous. Telle est l'explication qu'avance Saint Augustin
contre les manichéens qui tendaient à le réduire
au dualisme et nous aide à comprendre que l'éternité
puisse se trouver en nous sans nous.
Il ne s'agit pas ici d'entamer un débat théologique
et de se demander si Saint Augustin parvient à concilier l'existence
d'un dieu tout puissant avec celle du mal, mais seulement de montrer
comment il tente de rendre compte métaphysiquement de cette
distance à soi qu'implique la théorie de l'illumination
intérieure.
De ce dernier point de vue, il ne fait aucun doute
que le matériel et le spirituel ne s'opposent pas comme deux
entités irréductibles. Si les signes "charnels"
sont devenus un passage nécessaire pour atteindre la vérité
spirituelle interne, c'est que l'Etre ne se révèle plus
directement à l'homme. C'est seulement grâce aux signes
externes que les traces conservées en nous de cette vérité
première se révèlent désormais. L'aporie
du signe n'est donc qu'apparente. En fait elle recouvre une simple
ambiguïté. Le signe n'apprend rien que nous ne sachions
déjà. Il se contente de révéler à
l'esprit ce qu'il contenait sans en avoir clairement conscience. L'expérience
sensible, le langage, le maître extérieur ne sont donc
pas essentiellement négatifs, leur rôle est d'être
des rappels, des " commémoratifs ", des invitations
à retrouver le vrai en nous.
Le mouvement de l'extérieur vers l'intériorité,
du sensible vers l'intelligible, du temporel vers l'éternel,
du médiat vers l'immédiat est alors conçu comme
une véritable conversion, et on comprend mieux ce saut que
constitue dans le De Magistro le passage de la première partie
à la seconde partie et tient lieu de pierre d'achoppement de
toute la doctrine éducative de Saint Augustin: la théorie
du "Maître intérieur". C'est le Christ, présent
en nous qui permet de passer de l'extériorité à
l'intériorité qu'il constitue de fait. En dernier lieu,
le langage extérieur ne se justifie que parce qu'il invite
à cette conversion (Du libre arbitre, Il, 14, 38,111, 10, 30)
qui compose le processus méthodologique par excellence de toute
éducation véritable.
Nous sommes donc renvoyés à notre second problème:
comment cette vérité absolue qui est une, indivisible,
éternelle, peut-elle se trouver présente en chacun d'entre
nous de telle manière que chacun la possède tout entière
et qu'en même temps elle reste une et identique à soi
? Ce qu'il nous faut comprendre, c'est que l'Etre, éternel
et immuable, puisse se trouver présent dans les hommes, êtres
multiples faits de temporalité et de devenir (J. GUITTON, Le
temps et l'éternité dans la philosophie de Plotin et
de Saint Augustin).
La réponse à cette question se trouve
dans les Confessions, lorsque Saint Augustin se demande à quoi
nous reconnaissons que nos paroles sont vraies (Xll, 25, pp 304 305).
Cette question présuppose déjà la présence
de l'absolu dans la créature livrée au temps, puisqu'elle
montre que cette créature ne saurait se satisfaire du relatif
et du temporel. Elle aspire à une stabilité dont il
n'est aucun exemple ici-bas. Chaque homme, comme individu, est constitué
ainsi. "Seigneur... votre vérité n'est ni mon bien
ni celui de tel ou tel: elle est le bien de nous tous; et vous nous
appelez publiquement à la partager, avec cet avertissement
terrible de ne la point posséder comme une chose privée,
de peur que nous en soyons privés nous-mêmes ".
C'est qu'une idée n'est pas d'ordre matériel, elle ne
se partage pas comme une chose, perdant une partie de son être
dans ce partage; elle est et reste la même en autant de représentations
que l'on peut en prendre. En ce sens la représentation est
vraie pour chacun et pour tous, car elle est identique dans tous les
esprits qui la pensent. Ce n'est pas dans son unité matérielle
que réside sa vérité, mais dans son universalité,
comme concept.
On voit alors que si, en tant qu'idée ou concept,
la vérité peut être une et néanmoins se
trouver présente en chacun, de même l'homme, en tant
que créature liée au temps, dépendante d'un devenir
contre lequel elle ne peut rien, voué au relatif, possède
cependant un accès possible à l'universalité.
Dans la créature se trouve, outre cette inquiétude qui
la pousse à dépasser le relatif, la trace même
de l'Etre et le moyen de le retrouver. Si l'inquiétude et la
nostalgie restent les témoignages affectifs d'un dépassement
possible, c'est l'entendement qui en permet la reconnaissance universelle.
Cette vérité, on peut donc la posséder
sans en priver les autres. En ce sens l'Etre est bien en nous, mais
par son universalité, nous pouvons l'approcher à égalité,
chacun de son côté, et en commun cependant, parce qu'il
est le même pour tous. Ainsi se comprend la reconnaissance du
vrai comme vrai par l'élève. Ce dernier ne se contente
pas en effet de recevoir passivement le discours du maître,
il en juge la valeur, et ce jugement n'est possible que parce que
l'élève dispose, au-dedans de lui-même, d'une
lumière sans laquelle cette reconnaissance serait impossible.
A la question: comment l'homme, être livré
au temps, au devenir, au passager et par là-même coupé
de l'éternité, peut-il accéder à la connaissance
de l'Etre immuable, éternel, infini, identique à soi?
La réponse augustinienne est que la coupure n'est peut-être
pas si radicale. L'homme, être du temps, porte en lui la trace
en négatif de l'éternel. La coupure d'avec le divin
n'est pas si absolue puisque nous pouvons penser cette éternité,
la regretter, la désirer. C'est sa présence, en creux,
dans l'âme qui est au point de départ aussi bien de l'amour
en général que du désir d'apprendre. Il existe
au point d'origine de la conversion éducative une nostalgie
de l'Etre qui explique à la fois la poursuite du savoir et
l'illumination de la reconnaissance du vrai.
La question qui se pose alors est celle de la nature de cette présence
en nous d'une vérité comme en attente de dévoilement.
Sous quelle forme le vrai se maintient-il? Faut-il supposer à
chaque nouvelle génération l'intervention de Dieu, comme
une véritable création continuée? Il ne s'agit
plus seulement d'expliquer la présence en nous du vrai comme
critère ultime des signes, c'est-à-dire de justifier
l'idée selon laquelle l'homme reconnaît la vérité
en lui-même, les indications du maître n'étant
que l'occasion de cette reconnaissance, il s'agit de concilier la
succession des générations avec l'éternité
du vrai. Comment se fait-il que la vérité reste identique
à soi alors que les générations se succèdent,
changent, se diversifient ?
La théorie à laquelle Saint Augustin
fait appel pour résoudre ce problème appartient à
la tradition philosophique grecque. Plotin (Ennéades Il 3,
12-17. et III. I, 7) à qui Saint Augustin l'emprunte, la reprend
peut-être aux stoïciens. Ce qui est sûr, c'est qu'à
l'époque de Saint Augustin, cette théorie est devenue
courante chez les néoplatoniciens (E. GILSON, op. cit p.l69),
c'est celle des " raisons séminales ". Dans la tradition
médico-religieuse, elle permet de comprendre l'idée
que le monde ait été créé d'un coup, avec
toutes les choses et les êtres qui se développeront,
se reproduiront au cours de l'histoire, conciliant ainsi le fait unique
de la création qui fixe l'univers en une sorte d'éternité
et le devenir de cette création qui présuppose le temps.
Selon Saint Augustin, ces "raisons séminales"
(De genesi ad litteram, Vl, c 10. et De Trinitate, III, c 8-9) se
composent de toutes les forces actives ou passives, qui se trouvent
présentes dans la création. Ces puissances déposées
une fois pour toutes, sont les seules causes par lesquelles les créatures
produisent des effets naturels dans la suite du temps.
On les appelle "séminales" parce
que les effets sont contenus originairement dans ces forces causales,
présentes au départ comme possibilités sous forme
de semences, et "raisons" parce qu'elles permettent d'expliquer
les causes.
Il n'y a donc de cause réelle première
que Dieu. Tout ce qui arrive par la suite, tous les événements
de l'histoire sont contenus, enveloppés dans ces "raisons"
contemporaines de la création. Le devenir des choses dans le
temps est compris dans ces semences premières. Tous les événements
de l'histoire sont simultanément posés dans l'être
par un acte unique de Dieu. Quelle conséquence peut avoir cette
doctrine sur la théorie de la connaissance ?
. La science préexiste dans l'élève
Le savoir, comme effet d'un enseignement, n'est pas
déposé de l'extérieur dans l'âme de celui
qui apprend. La science préexiste dans l'élève,
non comme effet réalisé ou cause active, mais comme
" semence ", graine de raison. Cette conception a pour conséquence
le fait que les notions, principes généraux théoriques
ou pratiques, dont la connaissance va se composer sont déjà
disposés en nous sous forme latente. Le mot, le signe, le langage,
apparaissent alors comme l'occasion d'une fécondation de ces
semences. Le signe éveille, invite, oriente le regard, il ne
crée, à proprement parler, rien de nouveau dans l'élève.
La parole n'informe pas plus qu'elle ne communique ou transmet un
savoir, elle se contente de stimuler le développement interne
de ce qui était enveloppé dans l'auditeur. Son action
est et reste extérieure.
La reconnaissance d'un signe vrai par nous, on l'a
vu suppose la présence, en nous, d'une vérité
à laquelle le signe doit se conformer pour être reconnu
vrai. Le sentiment d'évidence repose entièrement sur
cette supposition d'une vérité présente en nous,
en attente de révélation. L'idée de "raison
séminale" permet de rendre compte de manière plus
précise de cette présence latente de la vérité
interne.
On comprend mieux aussi combien malgré les
rapprochements légitimes que l'on peut faire à partir
de leur idée commune de réminiscence et de maïeutique,
la distance reste grande entre Platon et Saint Augustin. L'ouvrage
pédagogique de ce dernier, en apparence grammatical, repose
entièrement sur l'affirmation de la nécessité
du détour divin. Tout acte de connaissance est acte de reconnaissance,
il traduit la présence de l'Etre en nous. En ce sens, les avertissements
au début du De Magistro (I, 2: références aux
Corinthiens, Ephésiens, Psaumes et surtout St Matthieu ; 2,
8-10 : "Il n'y a qu'un Maître, le Christ") ne sont
pas de simples références scriptuaires, placées
là comme fleurs de rhétorique, elles indiquent clairement
l'intention et le fondement de l'ouvrage. Ce texte montre qu'en tout
acte d'intelligence, c'est Dieu qui nous instruit et nul autre. Dès
le commencement du dialogue cette affirmation est posée comme
programme (I,2) et il se termine par un avertissement nous invitant
à écouter le "Maître intérieur"
qui n'est autre que le Christ, c'est-à-dire la vérité
même, dans son éternité et sa stabilité.
La fin de l'éducation, son but ultime, c'est la conquête
de cette stabilité absolue où l'individu participe enfin
de l'éternelle et absolue stabilité de l'Etre. Le seul
bien qui mérite d'être désiré pour lui
même, c'est Dieu. Où le trouver ? Où rechercher
cette jouissance intime de l'absolu ? Nulle part ailleurs qu'en nous-mêmes
(De vera religione XXXIX, 72). Le retour à Dieu et le retour
à soi sont en fin de compte une démarche identique qui
apparaît comme une sorte de cohérence enfin reconquise.
La paix de l'âme est la fin de la vie humaine, c'est donc la
fin par excellence de l'éducation.
Mais alors un problème se pose, problème qui tient à
la présence en l'homme, non plus d'idées vraies enfouies,
mais de la divinité elle-même. Car ce "Maître
intérieur", ce n'est pas un simple savoir déposé
en nous, un ensemble d'idées multiples comme dans le platonisme,
c'est, ainsi que le montrent les "raisons séminales",
le Christ dans son unité. Quelle commune mesure peut-il y avoir
entre Dieu et l'homme ? Si les vérités (qu'elles soient
logiques, naturelles, morales) sont le reflet de l'absolu divin et
si c'est en nous qu'il faut les chercher, sous quelles formes allons-nous
les reconnaître ? En fonction de quel critère vont-elles
se laisser découvrir ?
C'est au niveau de la psychologie rationnelle que
Saint Augustin explique comment se manifeste en nous cette présence
de la vérité divine. Il ne faudrait pas la rechercher
dans quelque image matérielle, objet anthropomorphique ou marque
repérable de l'éternité présente dans
certaines idées et non dans d'autres, pas plus que dans un
signe affectif par lequel Dieu montrerait sa présence (Confessions,
XX, 25, p. 228): " Vous n'êtes ni l'image d'un objet matériel,
ni une affection d'être vivant... Vous n'êtes pas non
plus l'esprit lui-même puisque l'esprit change et que Dieu est
immuable. "
Mais si Dieu n'est pas l'esprit de l'homme, il ne
lui est pas cependant tout à fait étranger. La vérité
est dans l'homme parce que ce dernier est constitué à
l'image de Dieu. Ce n'est pas sur une participation réelle,
mais peut-être sur une ressemblance, que repose la possibilité
d'une conversion à l'intériorité. Il y a dans
l'homme des analogies avec la divinité. Non qu'il subsiste
des traces de divinité en nous, sortes de restes matériels
ou spirituels de présence réelle, mais parce que, dans
sa structure, même l'âme humaine présente une ressemblance
fondamentale avec la manière dont la divinité se manifeste.
D'abord l'homme est triple, son âme est tripartite, comme le
divin. Cette structure triadique ne permet certes pas de comprendre
Dieu, mais d'entrevoir que nous sommes à son image. De plus,
dans l'homme, Saint Augustin découvre partout des composantes
trinitaires qui sont autant de reflets de la divinité: esprit
-connaissance -amour; mémoire -intelligence - volonté,
avec leurs actions correspondantes: souvenir -perception et attente.
Dans sa structure même l'homme est perçu, et se perçoit
lui-même, comme ternaire. " Je suis, je connais, je veux.
Je suis celui qui connaît et qui veut. Je connais que je suis
et que je veux. Et je veux être et connaître. Combien
dans ces trois choses la vie forme un tout indivisible, l'unité
de la vie, l'unité de l'intelligence, l'unité de l'essence,
l'impossibilité de distinguer des éléments inséparables
et pourtant distincts, comprenne cela qui peut" (Confessions,XII,
II, p.322). Certes, comme le rappelle Saint Augustin, ces trois choses
"différent grandement" de celles qui composent la
Trinité, et une simple analogie ne permet pas de "comprendre
l'Etre immuable"; mais elle permet à tout le moins d'orienter
notre regard de telle manière que nous puissions entrevoir
en nous l'image même de l'éternité. C'est parce
que l'homme est l'image de la Trinité qu'il peut retrouver
en lui des marques de vérité. L'illumination intérieure
est le signal de cette parenté divine.
Analyse grammaticale, déduction logique reposent
donc en dernier lieu sur la garantie d'une évidence intérieure,
fondée métaphysiquement en Dieu. Si nous pouvons reconnaître
intérieurement l'évidence de la vérité,
et si cette dernière est garantie dans son authenticité,
c'est parce que l'être humain est constitué à
la ressemblance de la divinité. En nous l'âme est tripartite
et cette tripartition reproduit symboliquement la tripartition divine.
C'est dans la reconnaissance interne de l'analogie que l'homme acquiesce,
retrouve son unité et sa parenté divine.
Il ne s'agit pas ici de discuter la portée
philosophique du raisonnement analogique de Saint Augustin, mais de
tenter de comprendre dans quel univers intellectuel s'enracine sa
doctrine éducative, quel système métaphysique
lui sert de fondement. Or, de ce point de vue, il ne fait aucun doute
que si nous sommes tous condisciples d'un même maître,
si nous ne pouvons jamais nous dire disciples les uns des autres,
c'est qu'il existe en chacun d'entre nous une vérité
qui est la même, vérité à la fois commune
et particulière rendant possible l'action des signes. Comme
le rappelle J. Châtillon: le rôle de celui à qui
on donne communément le nom de maître, dans l'enseignement
se réduit "à avertir son disciple, à éveiller
son attention, afin que celui-ci tourne son regard, au-dedans de lui-même,
vers cette lumière intérieure dont il est illuminé,
celle du verbe, seul capable de lui faire découvrir et voir
ce que le maître voulait lui montrer. " (préface
au De Magistro de Saint Thomas d'Aquin, Vrin, 1983, p. 8).
Le processus éducatif est de l'ordre de l'intériorité
parce que le vrai ne se trouve nulle part ailleurs que dans l'âme,
entendue comme mémoire de soi. Comme chez Platon, dont Saint
Augustin reste malgré tout héritier, l'angoisse, l'inquiétude,
ne sont rien d'autre que des signes d'insatisfaction actuels par lesquels
la présence de l'absolu se manifeste en nous. L'insatisfaction
devant la multiplicité des "vérités"
relatives est le signe manifeste que le but de la vie reste bien dans
la saisie d'un absolu sans mélange ni dispersion.
On voit alors que la doctrine éducative renvoie à la
fois à une théorie du langage et des signes permettant
la communication et à une conception de la connaissance impliquant
un retour à l'intériorité. Qu'il s'agisse de
choses matérielles ou d'idées, les signes n'ont valeur
de signe que s'ils renvoient à une réalité commune
aux interlocuteurs. Dès que se pose la question de savoir où
se trouve en quoi consiste cette réalité de référence,
la discussion prend une autre tournure; de la réflexion sur
le langage, nous sommes renvoyés à une réflexion
sur l'Etre. Il ne s'agit plus de "grammaire" mais d'ontologie.
Si deux interlocuteurs peuvent se comprendre, ce n'est pas seulement
un prob1ème de signes, de code, de métalangage, c'est
une question de participation commune à une communauté
identique. L'Etre dont traitent les discours reste fondamentalement
le même et c'est à lui que se mesure en dernier lieu
la vérité des signes, supports matériels de contenus
intellectuels.
Si pour le linguiste la langue est un simple système,
pour le philosophe, elle renvoie à la réalité
même qu'elle désigne, réalité consubstantielle
en quelque manière à l'ensemble des sujets parlants.
Les structures formelles ne suffisent alors plus. Il faut se demander
pourquoi la valeur du signe n'est pas dans ce qu'il apporte comme
connaissance puisqu'il est lui-même mesuré en fonction
d'une connaissance préalable qui constitue l'être même
de la connaissance. Comment se fait-il que sous l'apparence de donner
ou de recevoir un enseignement dogmatique, nous soyons en fait condisciples
d'une même vérité ? Pour résoudre toutes
ces questions, qui sont encore les nôtres, Saint Augustin prend
pour modèle, certes Platon, mais surtout la Bible. Sa réponse
marquera tout le Moyen Age, et Saint Thomas, lorsqu'il rédigera
son propre De Magistro quelques neuf siècles plus tard adoptera
pour point de départ de sa réflexion, la référence
qui reste constamment celle de Saint Augustin " Ne vous faites
pas appeler maître, parce que vous n'avez qu'un seul maître,
le Christ " (Matthieu. 23. 8-10). Cette réponse, tout
imprégnée de tradition religieuse peut certes apparaître
comme une réponse historiquement située, sans doute
discutable, il n'empêche que la question qui la motive reste
encore aujourd'hui la nôtre: c'est celle des conditions de possibilité
de l'enseignement, et au-delà, de toute communication faisant
appel à des signes en général et plus particulièrement
à ces signes privilégiés que sont les mots.
Il n'est pas nécessaire d'opérer un
bien grand détour pour être frappé par la conséquence
politique d'une telle doctrine.
La théorie augustinienne de la connaissance et de la communication
conduit à l'idée que chacun possédant l'outil
de sa libération intellectuelle et morale peut et doit pouvoir
faire son propre salut. Point de maître, de chef spirituel,
de guide, de gourou, chaque homme dispose en lui d'une lumière
capable d'éclairer sa marche et de le conduire jusqu'à
l'évidence du vrai.
Cette conception est d'autant plus originale et courageuse
que le contexte politique qui la voit naître ne présente
aucune caractéristique susceptible de lui être favorable.
Le Bas-Empire romain apparaît comme une société
fortement hiérarchisée et militarisée où
des castes héréditaires se partagent les places privilégiées,
au besoin avec des moyens expéditifs.
Dans cet univers menacé par les invasions
barbares, les troubles intérieurs, c'est indissolublement l'instabilité
chronique à la limite de l'anarchie, et la terreur arbitraire
qui règnent. Même si H. I. Marrou tend à durcir
la peinture du Bas-Empire en parlant "d'Etat totalitaire de type
oriental", il ne fait aucun doute que la liberté et la
démocratie sont étouffées. Le cosmospolitisme
des stoïciens a eu peu d'influence réelle sur les mœurs
politiques et l'inégalité sociale reste toujours justifiée
par des théories conduisant de l'inégalité naturelle
à l'inégalité sociale. Dans cet univers cloisonné,
Saint Augustin ne défend rien d'autre que l'idée de
base de toute démocratie: celle d'humanité universelle.
Il ressort en effet du De Magistro que tout individu,
quelle que soit sa classe, son origine, sa fortune, sa race, sa fonction,
porte en lui une qualité qui le rend éducable et le
rattache à l'espèce humaine. Cette marque, c'est la
raison, lumière divine en nous qui nous éclaire et nous
rend aptes à l'éducation. On voit alors combien la conception
augustinienne de l'humain l'éloigne de toute tentation totalitaire.
Pour lui, l'homme ne se réduit ni à la cité,
ni à l'état. Il possède une valeur essentielle
propre. En tant que fils de Dieu, l'esclave mérite le même
respect que l'empereur. En droit, ils ont la même dignité
puisqu'ils portent en eux-mêmes cette puissance d'accéder
au vrai que le De Magistro désigne comme "Maître
intérieur", pouvoir que nous avons d'entreprendre et de
poursuivre notre propre éducation.
L'humanisme augustinien suppose donc l'homme libre en ce sens qu'il
n'est ni totalement indéterminé (angélisme),
ni totalement déterminé (chose), mais capable d'agir
sur lui-même dans le sens du meilleur parce qu'il peut reconnaître
en lui-même la marque de sa propre insuffisance.
L'éducation est alors ce labeur à la
fois temporel et terrestre de cocréation de soi-même:
la conversion vers l'intériorité constituant l'acte
inaugural de cette libération. L'homme n'est ni une machine,
ni un automate, ni une bête. Sa condition l'affecte certes,
mais l'essentiel reste pour lui de développer cette qualité
qui le définit en propre comme humain et constitue sa dignité:
son pouvoir d'auto-éducation. Le but de sa démarche
restant bien sûr de conduire son intelligence à cette
ascèse lui permettant d'atteindre le niveau où elle
se trouve enfin illuminée par l'éclat de l'absolu.
On peut certes, discuter cette fin. Il n'empêche que du strict
point de vue de la réflexion éducative la leçon
du De Magistro est double et les problèmes qu'il pose touchant
les conditions de possibilité de la communication sont encore
les nôtres aujourd'hui.
Enseigner veut dire: "faire apprendre". Celui qui véritablement
enseigne ne fait rien de plus que placer l' élève en
situation d'apprendre. C'est pourquoi son action donne souvent l'impression
qu'auprès de lui, on n'apprend à proprement parler,
rien. Le Maître enseigne à apprendre. Le signe montre,
mais ne contient rien. Comme le dira quinze siècles plus tard
M. Heidegger dans un tout autre contexte métaphysique: "Enseigner
est plus difficile qu'apprendre, parce qu'enseigner veut dire "faire
apprendre". Celui qui véritablement enseigne ne fait rien
apprendre d'autre qu'apprendre " (Qu'appelle t-on penser ? P.U.F.
1959 p.59).
Quant à la vérité, qui constitue
l'être même des significations et permet d'en mesurer
la valeur, son critère reste en dernier ressort l'évidence,
c'est-à-dire le sentiment interne de certitude immédiate.
La mesure ultime du signe est en nous. De Descartes à Husserl,
la leçon de Saint Augustin ne sera pas oubliée.
La doctrine du "Maître intérieur"
permet la rencontre de ces deux thèses et garantit la cohérence
du discours de Saint Augustin sur les "signes" en général,
c'est-à-dire dans tous les domaines qui en impliquent l'usage:
enseigner le vrai c'est seu1ement l'aider à se dévoiler
dans l'esprit de l'élève, suivant un processus de conversion
interne qui engendre la mesure même qui a permis cette orientation
éducative.
BILIOGRAPHIE SOMMAIRE
J. COLLART: Saint Augustin, grammairien dans le "De
Magistro", Revue des études augustiniennes, 17, 1979,
pp. 279-292.
E. GILSON: Saint Augustin et la fin de la culture antique, Paris,
1944.
J. GUITTON: Le temps et l'éternité chez Plotin et Saint
Augustin, 1971, Vrin.
G. MADEC: Analyse du "De Magistro", Revue des études
augustiniennes, 21,1975, pp. 63-71.
A. MANDOUZE: Quelques principes de " linguistique augustinienne
" dans le "De Magistro", Forma futuri; Studi in onore
del Cardinale M. Pellegrino, Turin, 1975, pp. 790-795.
H.I. MARROU: Saint Augustin et la fin de la culture antique, Paris,
1938. Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, Le Seuil,
vol. II, Le monde romain 1948.
J. PÉPIN: Saint Augustin et la dialectique, Villanova, USA,
1976.
Le problème de la communication des consciences
chez Plotin et Saint Augustin; Revue de Métaphysique et de
Morale, 55, p. 134.
R. SIMONE: Sémiologie augustinienne, Sémiotica, 6, 1972,
pp. 1-31.
J. RIMBAUD: Le Maître intérieur, Cahiers de la nouvelle
journée, 17, Paris, 1930, pp. 55-69.
P. RICHÉ: De l'éducation antique à l'éducation
chevaleresque, Flammarion, 1968.
Education et culture dans l'occident barbare, Seuil,
1967.