La Sainte Messe: Le Trésor Caché
par St Léonard de Port-Maurice (1676-1751)

Résumé : Le sacrifice de la messe est le même que celui du Calvaire – Le
prêtre principal, à la sainte messe, est Jésus-Christ lui-même – Dignité à
laquelle est élevé le fidèle qui assiste à la messe – Le plus grand miracle
de la puissance divine – Nécessité de la sainte messe pour apaiser la
justice de Dieu – Avantages de la sainte messe –Elles nous permet de
satisfaire à toutes nos obligations envers la justice divine – Nos quatre
obligations envers Dieu – Glorifier Dieu – satisfaire pour nos péchés –
Remercier Dieu – Demander les grâces dont nous avons besoin – Autres
bienfaits de la messe – La messe et les âmes du purgatoire – Nos devoirs
envers les défunts – Résolutions à prendre : faire dire beaucoup de
messes pour les âmes du purgatoire et pour toutes nos intentions ;
assister souvent à la messe, et si possible tous les jours. La messe et les
honoraires.

Si rare et si précieux qu’il soit en réalité, un trésor ne
saurait être estimé qu’autant qu’il est connu. Voilà
sans doute, cher lecteur, pourquoi le très saint sacrifice
de la messe n’est point apprécié d’un grand nombre de
chrétiens dans la mesure de sa réelle valeur : il est la
plus belle richesse, la plus divine gloire de l’Église de
Dieu ; mais c’est un trésor caché que trop peu
connaissent. Ah! si tous savaient quelle est cette perle
du paradis, il n’est pas sur la terre un homme qui ne
donnât volontiers en échange tout ce qu’il possède
ici-bas.

Savez-vous donc ce que c’est, en réalité, que la sainte
messe ? Elle n’est rien de moins que le soleil du
christianisme, l’âme de la foi, le cœur de la religion de
Jésus-Christ ; tous les rites, toutes les cérémonies, tous
les sacrements s’y rapportent. Elle est, en un mot,
l’abrégé de tout ce qu’il y a de beau et de bon dans l’Eglise
de Dieu. Ce sacrifice est vraiment le plus vénérable et le
plus parfait ; et, afin qu’un pareil trésor obtienne de
vous l’estime qu’il mérite, nous examinerons ici
rapidement, en peu de mots, quelques-uns de ses
titres. Je dis quelques-uns : les embrasser tous serait
chose impossible à l’intelligence humaine.

l. Le sacrifice de la messe est le même que celui du
Calvaire

Le premier et principal caractère d’excellence de la
sainte messe, c’est que nous devons la considérer
comme étant essentiellement et absolument le même
sacrifice que celui qui fut offert au Calvaire.
Une seule différence se présente : sur la croix, il fut
sanglant et il n’eut lieu qu’une seule fois, et cette seule
fois il eut assez de vertu pour expier pleinement tontes
les iniquités de l’univers ; sur l’autel, il n’y a point de sang
répandu ; de plus, le sacrifice se renouvelle à l’infini, et
son objet direct est d’appliquer à chacun en particulier, la
rédemption générale acquise par Jésus dans sa
douloureuse immolation. Le sacrifice sanglant a été le
principe de notre rançon, le sacrifice non sanglant nous
met en possession de cette rançon ; le premier nous
ouvre le trésor des mérites de Notre-Seigneur, l’autre
nous en assure l’usage.

Remarquons-le attentivement, du reste : la sainte
messe n’est point une simple représentation, un simple
mémorial de la passion et de la mort du Sauveur : c’est
une reproduction réelle et certaine de ce qui s’est accompli
sur la croix : en sorte qu’on peut dire, en toute vérité,
que dans chaque messe notre Rédempteur subit de
nouveau pour nous la mort, d’une manière mystique,
sans mourir en réalité. Il vit tout à la fois et il est
immolé. "J’ai vu, dit saint Jean, l’Agneau qui était
comme égorgé".

Le jour de Noël, par exemple, l’Église nous représente
comme actuelle la naissance de Jésus ; à l’Ascension et
à la Pentecôte, elle nous le montre triomphant, quittant
la terre, ou bien envoyant aux Apôtres le Saint-Esprit,
sans que pour cela il soit vrai qu’à pareil jour le
Seigneur monte au ciel et que l’Esprit-Saint descende
visiblement sur les fidèles. Or, il ne serait pas permis
de raisonner ainsi quant au sacrifice de la messe : là ce
n’est point une simple représentation, c’est exactement
le même sacrifice que celui du Calvaire : seulement il
n’est plus sanglant. Ce même corps, ce même sang, ce
même Jésus qui s’offrit sur la croix, sont offerts sur
l’autel. "C’est, dit l’Église, c’est l’œuvre même de notre
rédemption qui s’accomplit de nouveau". Oui, elle
s’accomplit très certainement ; oui, c’est le même
sacrifice. Absolument le même que le sacrifice du Calvaire.

O merveille inexprimable! Avouez-le sincèrement : si,
lorsque vous allez à l’église entendre la messe, vous
réfléchissiez que vous montez au Calvaire pour
assister à la mort de Notre-Seigneur, vous verrait-on si
peu recueilli, si dissipé, si mondain ?
Qu’eût-on pensé de Marie-Magdeleine si on l’avait
rencontrée au pied de la croix couverte de ses plus
beaux vêtements, parfumée, parée comme au temps
où elle s’abandonnait à ses passions ? Que faut-il dire
de vous, quand vous vous rendez au saint lieu comme
vous iriez à une réunion vulgaire ?
Et que serait-ce, grand Dieu ! si vous vous oubliiez
jusqu’à profaner cette action, de toutes la plus sainte,
par des regards et des signes inconvenants, par des
rires, des conversations, des rencontres coupables,
des sacrilèges ? Le péché est chose horrible en tout
lieu et en tout temps ; mais celui qui se commet
pendant le temps de la messe, à côté même des saints
autels, attire plus que tout autre la malédiction de
Dieu. "Maudit, s’écrie le prophète Jérémie, maudit
l’homme qui fraude dans l’œuvre divine." - Pensez-y
sérieusement. - Mais il est dans ce trésor admirable
d’autres merveilles encore et d’autres excellences.

2. Le prêtre principal, à la sainte messe, est
Jésus-Christ lui-même

Dans le nombre des prérogatives sublimes de cet
adorable sacrifice, aucune, semble-t-il, n’est plus
admirable que d’être non pas seulement la copie mais
l’original même du sacrifice de la croix : et pourtant il en
est une supérieure encore à celle-là, qui est d’avoir
pour ministre et pour prêtre un Dieu-Homme.

Dans une action aussi sainte que celle du saint
sacrifice, il y a trois choses à considérer spécialement :
le prêtre qui offre, la victime qui est offerte, la majesté
de celui à qui on l’offre. Eh bien! ici nous trouvons, à ce
triple égard, l’Homme-Dieu, Jésus-Christ, pour prêtre ;
la vie d’un Dieu pour victime ; Dieu lui-même pour fin.
Excitez donc votre foi, et reconnaissez dans le prêtre qui
est à l’autel la personne adorable de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, qui est le prêtre principal, non seulement
parce que c’est lui qui a institué cet auguste sacrifice,
et lui a donné par ses mérites tonte son efficacité, mais
encore parce qu’à chaque messe il daigne changer
pour nous le pain et le vin en son corps adorable et
son sang précieux. Voilà le plus grand privilège de la
sainte messe : c’est d’avoir pour prêtre l’Homme-Dieu !

Sachez donc, quand vous voyez le célébrant à l’autel,
que son principal mérite est d’être le ministre de ce
Prêtre éternel et invisible Notre-Seigneur Jésus-Christ.
C’est pour cela que le saint sacrifice de la messe ne
cesse pas d’être agréable à Dieu, lors même que le
prêtre qui l’offre est sacrilège ; parce que le prêtre
principal est Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que celui
que vous voyez n’est que son ministre. Si quelqu’un
fait l’aumône par la main de son serviteur, c’est à lui
qu’on l’attribue, et lors même que ce dernier serait un
scélérat, si le maître est juste, son aumône est sainte
et méritoire.

Béni donc soit le Seigneur de nous avoir accordé ce
Prêtre saint, la sainteté même, chargé d’offrir au Père
éternel l’auguste sacrifice, non seulement en tous lieux
puisque la foi est désormais répandue dans l’univers
entier, mais en tout temps, chaque jour, à toute heure
même, car le soleil ne disparaît à notre horizon que
pour se lever sur d’autres contrées. C’est pourquoi, à
chaque heure, sur chaque point du globe, ce Prêtre
très saint présente à Dieu son sang, son âme, sa
personne entière ; il les présente pour nous, et cela
autant de fois qu’il se célèbre de messes dans le
monde. O trésor immense ! O source d’inappréciables
richesses ! Ah ! que ne pouvons-nous assister à toutes
les messes qui se disent ! quels mérites nous
gagnerions ! que de grâces en cette vie, et quelle
gloire dans l’autre nous pourrions acquérir !

3. Dignité à laquelle est élevé le fidèle qui assiste à
la Messe

Mais que parlé-je d’assister ? Entendre la sainte
messe, ce n’est pas seulement cela, c’est l’offrir
soi-même. Oui, le simple fidèle peut et doit être appelé
sacrificateur, ainsi que nous le lisons au chapitre V de
l’Apocalypse : "Vous avez fait de nous, Seigneur, votre
royaume et vos prêtres".

Le célébrant à l’autel, c’est le ministre de l’Église
agissant au nom de la communauté ; il est le médiateur
de tous les fidèles, spécialement de ceux qui sont
présents, auprès de Jésus-Christ le prêtre invisible ;
uni à lui, il offre à Dieu le Père, tant au nom de tous
qu’en son nom particulier, le prix divin de la rédemption
des hommes.
Mais, comprenons-le bien, il n’agit pas seul dans une si
auguste fonction : chacun de ceux qui assistent à son
sacrifice concourt avec lui à l’accomplir et à l’offrir, et
c’est pourquoi, lorsqu’après l’offertoire, il se tourne
vers le peuple, il dit : "priez, mes frères, pour que
mon sacrifice qui est aussi le vôtre, soit agréable au
Dieu tout-puissant" ; afin que nous entendions par là
que, bien qu’il fasse les fonctions de principal ministre,
tous ceux qui sont présents offrent avec lui le saint
sacrifice.

Ainsi toutes les fois que vous assistez à la messe, vous
faites en un certain sens l’office de prêtre. Oserez-vous
maintenant entendre la messe en causant, en
regardant de côté et d’autre, peut-être même en
dormant, vous contentant de réciter tant bien que mal
quelques prières vocales, sans faire aucune attention
aux fonctions redoutables de prêtre que vous exercez ?
Ah ! je ne puis m’empêcher de m’écrier ici : Monde
insensé, qui ne comprend rien à ces sublimes
mystères !
Comment est-il possible que l’on se tienne auprès de
l’autel, l’esprit distrait et le cœur dissipé, pendant que
les anges contemplent dans une sainte frayeur
l’accomplissement d’une œuvre merveilleuse!

Le plus grand miracle de la puissance divine

Vous êtes peut-être étonné de m’entendre dire que la
messe est une œuvre pleine de merveilles. N’est-ce
pas, en effet, une merveille digne de toutes nos
admirations, que le changement opéré par les paroles
d’un simple mortel ?
Qui, non seulement parmi les hommes, mais encore
parmi les anges, pourra expliquer une telle puissance ?
Qui pourrait s’imaginer que la voix d’un homme, lequel
n’a pas même la force de soulever de terre une paille
sans y mettre la main, ait reçu de Dieu le pouvoir
merveilleux de faire descendre du ciel sur la terre le Fils de
Dieu lui-même ?
C’est là un pouvoir plus grand que celui de transporter
les montagnes, de dessécher la mer et de bouleverser
les cieux.

Les paroles que prononce le prêtre à la consécration
sont aussi puissantes, en un certain sens, que ce
premier fiat avec lequel Dieu tira du néant toutes
choses ; il semble même qu’elles surpassent cet autre
fiat, avec lequel la sainte Vierge conçut dans son sein
le Verbe éternel.
Car elle ne fit alors que fournir la matière du corps de
Jésus-Christ, qui fut formé, il est vrai, de son sang,
mais non par elle ; tandis que le prêtre, instrument,
ministre du Seigneur dans l’acte de la consécration,
produit lui-même Jésus-Christ d’une manière ineffable,
sacramentellement, autant de fois qu’il offre le Saint
Sacrifice.

Le bienheureux Jean de Mantoue, dit le Bon, avait pour
compagnon un ermite, qui ne pouvait comprendre
comment les paroles d’un simple prêtre avaient le
pouvoir de changer la substance du pain et du vin, en
celle du corps et du sang de Jésus-Christ ; il avait
même prêté quelque consentement au doute que le
démon lui avait suggéré sur ce point.
Le bon serviteur de Dieu s’étant aperçu de son erreur,
le conduisit à une fontaine, et y ayant puisé une coupe
d’eau, il la lui donna à boire. L’autre l’ayant bue,
confessa qu’il n’avait jamais goûté de vin aussi
délicieux.
"Eh bien ! mon frère, lui dit alors Jean, vois-tu le
miracle ? Si Dieu a permis que l’eau ait été changée en
vin par moi, homme misérable, pourquoi ne croirais-tu
pas que, par le moyen des paroles du prêtre, qui sont
après tout les paroles de Dieu, la substance du pain et
du vin est changée en la substance du corps et du
sang de Jésus-Christ ? Qui oserait assigner des limites
à la toute-puissance de Dieu ?"
C’en fut assez pour éclairer l’ermite, qui, chassant de
son esprit tous les doutes, fit une pénitence sévère de
son péché.

Il ne faut qu’un peu de foi, pour reconnaître que les
prérogatives contenues dans cet adorable sacrifice
sont innombrables.
Et d’abord, c’est déjà un grand prodige qu’à toute
heure, en mille lieux différents, l’humanité sainte de
Jésus se multiplie, jouissant pour ainsi dire d’une sorte
d’immensité, que ne possède aucun autre corps, et
qu’il a méritée en s’immolant à son Père.
C’est ce que déclarait le démon, parlant par la bouche
d’une possédée, à un Juif incrédule. Celui-ci se trouvait
sur une place où étaient en même temps beaucoup de
personnes, et entre autres une femme possédée.
Un prêtre passa en ce moment, portant le saint
viatique à un malade, au milieu d’une grande foule de
peuple. Tous s’agenouillèrent pour adorer le
Saint-Sacrement à son passage : le Juif seul se tint
debout, sans donner aucun signe de respect.
La femme, à cette vue, se leva furieuse, arracha le
chapeau du Juif et lui donna un grand soufflet, en
disant :
"Malheureux, pourquoi n’honores-tu pas le vrai Dieu,
qui se trouve en ce divin sacrement ?
– Le vrai Dieu ? répondit le Juif ; si cela était vrai, il y
aurait donc plusieurs Dieux, puisqu’il y en a un sur
chacun de vos autels, lorsqu’on dit la messe ?"
A ce raisonnement, la possédée saisit un tamis, et le
plaçant devant le soleil, elle dit au Juif de regarder les
rayons qui pénétraient par les ouvertures.
Puis elle ajouta : "Y a-t-il plusieurs soleils qui passent
par les trous de ce crible, ou n’y en a-t-il qu’un seul ?
– Il n’y en a qu’un seul.
– Pourquoi t’étonnes-tu donc que Dieu, quoiqu’il soit
invisible et inaltérable, soit par un excès d’amour,
réellement présent sur plusieurs autels à la fois ?"
Il n’en fallut pas davantage pour confondre le Juif, et le
forcer à confesser la vérité.

Oh ! si nous avions un peu de foi, nous nous écrierions
aussi, dans la ferveur de notre âme : "Non, il n’est
point de bornes à la divine puissance." Sainte Thérèse
avait de cette puissance une si haute idée, que
souvent elle répétait : "Plus les mystères de notre
sainte religion sont élevés, profonds, inaccessibles à
l’intelligence humaine, plus il convient de les admettre
avec fermeté et amour : car nous savons que Dieu,
dont le pouvoir est infini, pourrait réaliser des prodiges
plus grands encore."

Ravivez donc votre croyance, je vous en conjure, et
confessez que cet auguste sacrifice est le miracle des
miracles, la merveille des merveilles, et que la
prérogative la plus étonnante consiste précisément à
dominer notre pauvre et court esprit.
Redites, dans votre admiration : "Oh ! le rare,
l’inappréciable trésor !" – Si de telles considérations
vous laissaient indifférent, voyez encore à quel point la
sainte messe vous est nécessaire.

Nécessité de la sainte messe pour apaiser la justice
de Dieu.

Si le soleil n’éclairait pas le monde, qu’arriverait-il ? Il
n’y aurait plus que ténèbres, horreur, stérilité et
misère.
Et, sans le saint sacrifice de la messe, que serions-nous ?
Nous serions privés de tout bien, en butte à tous les
maux et à tous les traits de la colère de Dieu. On
s’étonne que Dieu ait en quelque sorte changé sa
manière de gouverner les hommes.
Autrefois, il prenait le titre de Dieu des armées, il
parlait aux peuples au milieu des nuages et la foudre à
la main, et il châtiait avec une justice rigoureuse toutes
les fautes.
Pour un seul adultère, il fit passer au fil de l’épée
vingt-cinq mille personnes de la tribu de Benjamin ;
pour le péché d’orgueil que commit David en faisant le
dénombrement de son peuple, il enleva en peu de
temps par la peste soixante mille personnes.
Pour un regard curieux et irrespectueux jeté sur l’arche
par les Bethsamites, il en fit massacrer plus de
cinquante mille.
Et maintenant, il supporte avec patience, non
seulement les vanités et les légèretés, mais les
adultères les plus criminels, les plus grands scandales
et les blasphèmes les plus horribles que vomissent à
chaque instant tant de chrétiens contre son saint Nom.

D’où vient cette différence dans la manière de
gouverner les hommes ? Nos ingratitudes sont-elles
plus excusables qu’autrefois ?
Qui osera le dire ? Les bienfaits immenses que nous
avons reçus nous rendent, au contraire, sans
comparaison plus coupables… Le secret, la raison d’une
si touchante clémence, c’est à l’autel qu’il réside ; c’est
dans le sacrifice de Jésus immolé pour nous à la sainte
messe, devenu notre victime d’expiation qu’il faut le
chercher. Oui, voilà le soleil de l’Eglise catholique, qui
dissipe les nuages et rend au ciel sa sérénité ; voilà
l’arc-en-ciel qui apaise les tempêtes de l’éternelle
justice.

Pour moi, je n’en doute guère, sans la sainte messe le
monde serait à cette heure au fond de l’abîme, entraîné
par le poids épouvantable de tant d’iniquités. La
messe, voilà le victorieux levier qui le soutient. Voyez
donc, après cela, à quel point le divin sacrifice nous est
indispensable.

Ce serait peu de le comprendre si on ne savait pas,
lorsqu’il en est besoin, chercher en lui ce qu’il nous
offre. Lorsque nous assistons à la sainte messe,
imitons ce que fit un jour le grand Alphonse
d’Albuquerque, conquérant des Indes.
L’historien Osorio raconte que cet illustre capitaine, se
trouvant avec une partie de son armée sur un navire
que les fureurs de la mer allaient faire sombrer, prit
dans ses bras un petit enfant qui était là, et, l’élevant
vers le ciel : "Si nous autres sommes des pécheurs, ô
mon Dieu, s’écria-t-il, cette innocente créature ne vous
a jamais offensé ; au nom de son innocence, épargnez
les coupables !" Chose merveilleuse ! le regard du
Seigneur s’arrête avec complaisance sur l’enfant,
l’océan s’apaise, le danger disparaît et l’équipage
change en cris de joie et d’action de grâces ses
mortelles angoisses.

Que fera donc pour nous Dieu le Père, alors que le
prêtre, élevant vers lui l’Hostie sacrée, lui présente
avec elle son Fils, la parfaite innocence ? Sa
miséricorde pourra-t-elle nous refuser quelque chose ?
Pourra-t-elle résister à cette supplication, ne point
calmer les flots qui nous assaillent, ne point subvenir à
toutes nos nécessités ?
Ah! Sans cette admirable et divine Victime, sacrifiée
pour nous sur la croix d’abord, et ensuite journellement
sur nos autels, tout était fini, tout était perdu, et
chacun de nous pouvait dire à son frère expirant : "Au
revoir en enfer ! L’enfer nous réunira !" Mais
maintenant, enrichis de ce trésor protecteur, le fruit de la
sainte messe entre les mains, nous surabondons
d’espérance ; le paradis est à nous, et une seule chose
nous en écarterait, notre perversité calculée.

Baisons-les donc avec amour, ces saints autels ;
brûlons autour d’eux l’encens et les parfums ; mais
surtout environnons-les de vénération et de respect,
puisqu’ils nous procurent tant et de si précieux biens.

Avantages de la sainte messe.
Elle nous permet de satisfaire à toutes nos
obligations envers la justice divine.

L’honnête et le sublime sont deux motifs très puissants
sur nos cœurs ; mais de tous les motifs qui peuvent
agir sur nous, l’utile est le plus efficace, et il triomphe
presque toujours de nos répugnances.
Si vous appréciez peu l’excellence et la nécessité de la
messe, comment ne seriez-vous pas frappé de la
grande utilité qu’elle procure aux vivants et aux
défunts, aux justes et aux pécheurs, pendant la vie et
à l’heure de la mort, et même après celle-ci ?

Représentez-vous que vous êtes ce débiteur de
l’Evangile, lequel ayant à payer dix mille talents, et
étant appelé à rendre compte de son administration,
s’humilie, implore son créancier, et lui demande du
temps pour remplir ses engagements :
"Ayez patience et je vous rendrai tout ce que je vous
dois."
Vous devez faire la même chose, vous qui avez
contracté tant de dettes envers la justice divine ;
humiliez-vous, demandez seulement le temps d’entendre
une messe, et c’en est assez pour payer toutes vos
dettes.

NOS QUATRE OBLIGATIONS ENVERS DIEU

Saint Thomas nous dit que nous avons quatre
obligations principales envers Dieu, dont chacune est
infinie.
La première est de louer et d’honorer son infinie majesté,
infiniment digne d’honneur et de louanges ;
La seconde est de satisfaire pour tant de péchés que
nous avons commis ;
La troisième, de le remercier pour tant de bienfaits que
nous avons reçus de lui ;
La quatrième enfin, de lui demander les grâces qui nous
sont nécessaires.
Or, comment nous, misérables créatures, qui avons
besoin qu’il nous donne jusqu’au souffle que nous
respirons, pourrons-nous satisfaire à toutes ces
obligations ?
Voici un moyen très facile, qui doit nous consoler tous :
entendons souvent la sainte messe, avec toute la
dévotion dont nous sommes capables, faisons dire
souvent des messes à notre intention, et nos dettes
fussent-elles sans nombre, nous pourrons les payer
toutes parfaitement, avec le trésor que nous tirons du
saint sacrifice.
Pour que vous compreniez mieux les obligations que
nous avons envers Dieu, nous allons les expliquer l’une
après l’autre, et vous serez grandement consolés, en
voyant l’immense profit et les trésors innombrables que
vous pouvez recueillir de cette source infinie et
féconde.

1° Glorifier Dieu.
Notre première obligation envers Dieu est de
l’honorer.

La loi naturelle nous dit elle-même que tout inférieur
doit honorer son supérieur, et que plus celui-ci est
grand, plus l’hommage qu’on lui rend doit être profond.
Il résulte de là que, Dieu possédant une grandeur
infinie, nous lui devons un honneur infini.
Mais où trouver une offrande digne de lui ? Jetez les
yeux sur toutes les créatures de l’univers, où
trouverez-vous quelque chose qui soit digne de Dieu ?
Il n’y a qu’un Dieu qui puisse être une offrande digne
de Dieu. Il faut donc qu’il descende de son trône
comme victime sur nos autels, pour que l’hommage
corresponde parfaitement à sa majesté infinie.
Or, c’est là ce qui se fait au saint sacrifice ; Dieu y est
honoré autant qu’il le mérite, parce qu’il est honoré par
un Dieu lui-même.
Notre-Seigneur se plaçant dans l’état de victime sur
l’autel, adore, par un acte ineffable de soumission, la
Sainte Trinité, autant qu’elle mérite de l’être ; de sorte
que tous les autres hommages paraissent, en
présence de cette humiliation de Jésus, comme les
étoiles devant le soleil.
Le Père Saint-Jure parle d’une sainte âme, qui, éprise
d’amour pour Dieu, soulageait son cœur par mille
tendres désirs. "Mon Dieu, lui disait-elle, je voudrais
avoir autant de cœurs et de langues qu’il y a de feuilles
dans les arbres, d’atomes dans l’air et de gouttes
d’eau dans l’océan, pour vous aimer et vous honorer
autant que vous le méritez.
"Oh ! si j’avais toutes les créatures en mon pouvoir, je
voudrais les mettre à vos pieds, afin qu’elles fondent
d’amour pour vous ; mais je voudrais vous aimer plus
qu’elles toutes ensemble, plus que tous les anges, plus
que tous les saints, plus que tout le ciel."
Un jour qu’elle formait ce désir avec plus de ferveur
que de coutume, Notre-Seigneur lui répondit :
"Console-toi, ma fille, car avec une seule messe que tu
entendras dévotement, tu me rendras toute la gloire que
tu désires et infiniment plus encore."
Cette proposition vous étonne ? Mais c’est à tort ; car
notre bon Jésus étant non seulement homme, mais
vraiment Dieu, et tout-puissant, quand il s’humilie sur
l’autel, il rend à son Père, par cet acte d’humiliation, un
hommage et un honneur infinis ; et nous, en offrant
avec lui ce grand sacrifice, nous rendons aussi par lui à
Dieu un hommage et un honneur infinis.

Oh ! le grand prodige ; répétons-le, parce qu’il est
essentiel qu’on s’en pénètre. Oui, oui, chrétiens, par
l’assistance à la sainte messe, le fidèle rend à Dieu une
gloire infinie, un honneur sans bornes.
Secouez votre torpeur, méditez tout émus cette vérité
si consolante et si douce : entendre avec dévotion la
messe, c’est procurer à votre Dieu plus d’honneur que
ne lui en peuvent apporter dans le ciel tous les anges,
tous les saints, tous les bienheureux. Ils ne sont, eux
aussi, que de simples créatures, et leurs hommages
sont par conséquent finis et bornés ; tandis qu’au saint
sacrifice de la messe, c’est Jésus-Christ qui s’humilie ;
lui dont l’humiliation et le mérite ont une valeur infinie :
c’est pour cela que l’hommage et l’honneur que nous
rendons à Dieu par lui, à la messe, sont infinis.
S’il en est ainsi, vous voyez combien nous payons
largement à Dieu cette première dette, en assistant au
saint sacrifice.

O monde aveugle, quand ouvriras-tu les yeux pour
comprendre des vérités si importantes ? Et vous,
pourrez-vous dire encore : une messe de plus ou de
moins, qu’importe ?

2° Satisfaire pour nos péchés.
Notre seconde obligation envers Dieu est de
satisfaire à sa justice pour tant de péchés que nous
avons commis.

Dette effroyable ! Un seul péché mortel est d’un tel
poids dans la balance de Dieu, que pour la mettre en
équilibre ce ne serait pas assez des mérites de tous
les martyrs et de tous les saints qui sont, qui ont été
et qui seront.
Mais nous possédons la sainte messe, dont le prix
intrinsèque est assez grand pour compenser, et
au-delà, tous les péchés du monde. Faites-y bien
attention, afin de comprendre la reconnaissance
extrême que vous devez à Notre-Seigneur.

C’est lui-même qui est l’offensé : et malgré cela, non
content d’avoir payé pour vous dans les tortures du
Calvaire, il vous a remis et il entretient parmi vous, à
votre usage, cette autre source de satisfaction
continuelle qui est : le saint sacrifice.

Là il renouvelle l’immolation que sur la croix il fit de sa
divine personne, en rachat de nos fautes ; ce même
sang adorable qu’il répandit alors en faveur du genre
humain coupable, il veut bien l’offrir encore, l’appliquer
spécialement, par la messe, aux péchés de celui qui la
célèbre, de ceux qui la font célébrer et de quiconque y
assiste. Ce n’est pas que le sacrifice de la messe efface
immédiatement et par lui-même nos péchés comme fait
le sacrement de pénitence ; mais il nous obtient de
bonnes inspirations, de bons mouvements intérieurs et
des grâces actuelles pour nous repentir, comme il faut,
de nos péchés, soit pendant la messe, soit dans un
autre temps opportun.
Dieu seul sait combien d’âmes doivent leur conversion
aux secours extraordinaires qui leur viennent de ce
divin sacrifice.
Il ne sert point, il est vrai, comme sacrifice de
propitiation à ceux qui sont en état de péché mortel,
mais il leur sert comme sacrifice d’impétration ; et tous
les pécheurs devraient assister souvent à la messe,
afin d’obtenir plus facilement la grâce de se convertir.
Quant aux âmes qui sont en état de grâce, le saint
sacrifice leur donne une force merveilleuse pour s’y
maintenir ; et, selon l’opinion la plus commune, il efface
immédiatement tous les péchés véniels, pourvu qu’on
s’en repente au moins en général, comme le dit
clairement saint Augustin :
"Si quelqu’un, dit-il, entend dévotement la messe, il ne
tombera point dans le péché mortel et les péchés véniels
lui seront remis."

Et cela ne doit pas vous étonner : saint Grégoire
raconte au livre IV de ses Dialogues, ch. 27, qu’une
pauvre femme faisait dire tous les lundis une messe
pour l’âme de son mari, qui avait été fait esclave par
les barbares, et qu’elle croyait mort.
Or, chaque messe lui faisait tomber les chaînes des
pieds et les menottes des mains, de sorte que,
pendant tout le temps qu’elle durait, il restait libre
comme il l’avoua à sa femme dès qu’il eut recouvré sa
liberté.
Combien plus devons-nous croire que cet auguste
sacrifice sera très efficace, pour briser les liens
spirituels des péchés véniels, lesquels tiennent l’âme
captive, et ne la laissent point agir avec cette liberté et
cette ferveur qu’elle aurait sans eux !

Oh ! qu’il est précieux, cet adorable sacrifice, qui nous
rend la liberté des enfants de Dieu, et satisfait pour
toutes les peines que nous lui devons à cause de nos
péchés !

Il suffira donc, me direz-vous, d’entendre ou de faire
dire une seule messe, pour payer à Dieu toutes les
dettes que nous avons contractées envers lui, à cause
de nos péchés ; car la messe ayant une valeur infinie,
elle donne à Dieu une satisfaction infinie.
La messe a, en effet, une valeur infinie ; mais vous
devez savoir que Dieu l’accepte d’une manière limitée
et proportionnée aux dispositions de celui qui la dit ou la
fait dire ou de ceux qui y assistent.
"Leur foi, Seigneur, vous est connue, leur dévotion est
devant vos yeux", dit l’Eglise dans les prières du
Canon.
Et, par là, elle fait entendre ce qu’enseignent
expressément les maîtres de la théologie, à savoir que
la satisfaction plus ou moins grande pour les peines
dues à nos péchés est déterminée, dans l’application
des mérites du sacrifice, par les dispositions et la ferveur
du ministre et des assistants, ainsi que je viens de
l’expliquer.
Et, ici, considérez la folie de ceux qui courent après les
messes les plus expéditives, les moins édifiantes, ou
bien, ce qui est pis, qui s’y tiennent sans recueillement
ou avec une dévotion presque nulle, ou bien encore qui
s’inquiètent peu, lorsqu’ils les font célébrer pour eux,
de s’adresser à un prêtre pieux et fervent.
Sans doute, en tant que sacrement, toutes les messes
ont la même valeur : cependant, observe saint
Thomas, elles ne sont plus égales s’il s’agit des fruits
qu’on en retire. Plus la piété actuelle ou habituelle du
célébrant sera grande, plus le fruit de son application
sera grand aussi.

Il faut dire la même chose de ceux qui assistent à la
messe ; et quoique je vous exhorte de tout mon
pouvoir à y assister souvent, je vous avertis
néanmoins d’avoir moins d’égard au nombre de messes
qu’à la dévotion que vous y apporterez ; car si vous avez
plus de piété dans une seule messe qu’un autre en
cinquante, cette seule messe donnera plus d’honneur
à Dieu et à vous plus de profit, même de celui qu’elle
produit ex opere operato, que n’en retirera l’autre
avec ses cinquante messes.
"Dans la satisfaction, nous dit saint Thomas, on
considère plutôt les dispositions de celui qui offre que la
quantité de l’oblation."

Il est certain, comme l’affirme un grave auteur, qu’une
seule messe entendue avec une dévotion singulière,
suffit pour satisfaire à la justice divine pour tous les
péchés que nous avons commis, quelque grands et
nombreux qu’ils soient.
Et cette vérité est exprimée en termes formels par le
saint concile de Trente.
"Le Seigneur, apaisé par cette oblation et accordant sa
grâce avec le don de la pénitence, remet les péchés,
les crimes les plus graves."

Cependant, comme vous ne connaissez ni les
dispositions intérieures avec lesquelles vous assistez à
la messe, ni le degré de satisfaction qui leur
correspond, vous devez prendre vos sûretés le plus
que vous pouvez, en y assistant souvent, avec toute la
dévotion possible.
Heureux, si vous y apportez une grande confiance
dans la miséricorde de Dieu, qui opère des choses
merveilleuses en ce divin sacrifice ; et si vous y
assistez souvent avec recueillement et dévotion, vous
pouvez alors nourrir en votre cœur l’espoir d’aller au ciel
sans passer par le purgatoire.
Allez donc souvent à la messe, et qu’on n’entende plus
sortir de votre bouche cette proposition scandaleuse :
une messe de plus ou de moins, qu’importe ?

3° Remercier Dieu.

Notre troisième dette envers Dieu est celle de la
reconnaissance, pour les immenses bienfaits dont il
nous a comblés. Réunissez toutes les faveurs, toutes
les libéralités, toutes les grâces que vous avez reçues
de lui : bienfaits selon la nature et selon la grâce,
bienfaits du corps et bienfaits de l’âme, vos sens, vos
facultés, votre santé, votre vie ; et puis la vie même de
Jésus son divin Fils et la mort qu’il a souffert pour
nous : toutes ces choses augmentent outre mesure
notre dette envers Dieu.
Comment pourrons-nous donc le remercier dignement ?
Nous voyons que la loi de la reconnaissance est
observée par les bêtes féroces, qui deviennent
quelquefois dociles envers leurs bienfaiteurs.
A combien plus forte raison doit-elle être observée par
les hommes, doués d’intelligence, et comblés de tant
de bienfaits par la libéralité divine !
Mais d’un autre côté notre pauvreté est si grande, que
nous ne pouvons satisfaire pour le moindre des
bienfaits reçus de Dieu : parce que le moindre d’entre
eux, nous venant d’une majesté si grande, et étant
accompagné d’une charité infinie, acquiert un prix infini,
et nous oblige à une correspondance infinie.
Malheureux que nous sommes ! Si nous ne pouvons
soutenir le poids d’un seul bienfait, comment
pourrons-nous jamais supporter la masse de ceux dont
Dieu nous a comblés ?
Nous voilà donc réduits à la dure nécessité de vivre et
de mourir ingrats envers notre souverain Bienfaiteur.
Mais non : rassurons-nous. Le moyen de satisfaire
amplement, parfaitement, à ce nouveau devoir nous
est indiqué par le prophète David, qui avait vu en
esprit le divin sacrifice, et qui savait bien qu’avec lui
seul nous serions au-dessus de la tâche.
Que rendrai-je au Seigneur, s’écrie-t-il, pour tous les
biens qu’il m’a faits ? Je prendrai le calice du salut,
se répondit-il à lui-même ; ou, d’après une autre
version, j’élèverai là-haut le calice du Seigneur,
c’est-à-dire je lui offrirai un sacrifice très agréable, et je
paierai aussi la dette que je lui dois pour tant de
bienfaits signalés.
Ajoutez à cela que ce sacrifice a été principalement
établi par notre divin Sauveur pour reconnaître et
remercier la munificence divine : c’est pour cela qu’il
s’appelle par excellence l’Eucharistie, c’est-à-dire action
de grâces.
Au reste, il nous en a donné lui-même l’exemple,
lorsque à la dernière cène, avant de consacrer le pain
et le vin dans cette première messe, il leva les yeux au
ciel, et rendit grâce à son Père.
O remerciement divin, qui nous découvre la fin sublime
d’un si redoutable mystère, et qui en même temps
nous invite à nous conformer à notre Chef, afin que, à
chaque messe à laquelle nous assisterons, nous
sachions nous prévaloir d’un si grand trésor et l’offrir à
notre éternel bienfaiteur dans le sentiment d’une
immense gratitude ; d’autant que le ciel tout entier, la
sainte Vierge, les anges et les saints nous voient avec
joie payer à notre grand Roi ce tribut de
reconnaissance.

La vénérable sœur Françoise Farnèse, lisons-nos dans
sa vie, était tourmentée du souci de tout ce qu’elle
avait reçu de Dieu et de l’impuissance où elle se
trouvait d’acquitter la dette de son cœur pénétré
d’amour.
Mais voici qu’un beau jour lui apparaît la très sainte
Vierge : elle dépose entre les bras de Françoise le divin
Enfant et dit à sa servante : "Prenez-le, ma fille ; il est
à vous ; sachez seulement vous en servir pour ce qui
fait le sujet de vos inquiétudes : Jésus suffit à tout…"
Eh bien ! dans la messe, nous recevons non seulement
entre nos bras, mais dans notre cœur, le Fils de Dieu :
un petit enfant nous a été donné, dit Isaïe, et nous
pouvons avec lui remplir entièrement la dette de
reconnaissance que nous avons contractée envers Dieu.

Et même, à bien considérer les choses, nous donnons
en quelque sorte à Dieu dans la messe plus qu’il ne
nous a donné, sinon en réalité, du moins en
apparence ; car le Père éternel ne nous a donné
qu’une fois son divin Fils dans l’incarnation, et nous le
lui rendons un nombre infini de fois dans cet auguste
sacrifice.
Et ainsi jusqu’à un certain point, Dieu serait en retour
avec nous, sinon quant à la qualité de l’offrande, car il
ne se peut rien de supérieur au Fils de Dieu, du moins
quant à la multiplicité des actes qui la lui présentent en
satisfaction.
O Dieu grand et miséricordieux ! Que n’avons-nous un
nombre infini de langues afin de vous rendre des
actions de grâces infinies, pour le trésor précieux que
vous nous avez donné dans la sainte messe !

Comprenez-vous maintenant combien ce trésor est
précieux ? S’il a été caché pour vous jusqu’ici,
maintenant que vous commencez à le connaître,
comment ne vous écrieriez-vous pas dans un saint
étonnement : Oh ! quel grand trésor ! quel grand
trésor !

4° Demander les grâces dont nous avons besoin.

Mais ce n’est pas tout ; nous pouvons encore dans le
saint sacrifice de la messe nous acquitter de notre
dernière obligation envers Dieu, c’est-à-dire lui
demander les grâces dont nous avons besoin.
Nous connaissons, par une triste expérience, les
désolantes misères auxquelles l’homme est soumis,
dans le corps aussi bien que dans l’âme, et par
conséquent le besoin que nous avons de l’appui et du
paternel secours de Dieu, à tout moment, en toute
circonstance. Lui seul est l’auteur et le principe de tout
bien, temporel ou spirituel.
Mais, d’un autre côté, au nom de quoi, avec quelle
espérance solliciteriez-vous de sa miséricorde de
nouveaux dons, lorsque telle a été votre insensibilité,
votre ingratitude pour des faveurs qu’il vous a déjà
prodiguées, ingratitude qui est allée à cet excès de
tourner le bienfait même contre le bienfaiteur ?
Ici encore, néanmoins, ne perdez pas confiance ;
reprenez tout espoir. Vous n’êtes pas digne de ces
biens que vous souhaitez et dont vous sentez la
nécessité ; mais le miséricordieux Sauveur accourt se
faire votre intercesseur, se constituer votre caution.
Pour vous il a acquis des mérites infinis, pour vous il
devient à la messe l’hostie pacifique, c’est-à-dire la
victime auguste à l’immolation de laquelle notre Père
des cieux ne peut rien refuser.
Oui, dans la sainte messe, l’adorable, le bien-aimé
Jésus, à titre de principal et de souverain prêtre prend
en main notre cause, intercède pour nous, se fait notre
puissant avocat.

N’oublions pas que Marie, elle aussi, joint ses
supplications aux nôtres pour tout ce que la foi nous
porte à demander à Dieu.
Que faut-il de plus à qui veut être exaucé ? La
confiance, l’espoir ferme et assuré vous manqueront-ils
quand vous songerez qu’à l’autel c’est Jésus-Christ qui
parle pour vous, qui pour vous offre son sang très
précieux, qui prend en un mot le rôle de divin
intermédiaire ? – O messe bénie, source de tous les
bienfaits et de tous les dons !
Mais il faut creuser bien avant cette mine afin de
découvrir les grands trésors qu’elle renferme. Oh ! que
de grâces, de dons et de vertus nous obtient le saint
sacrifice !

Nous y obtenons d’abord toutes les grâces spirituelles,
tous les biens de l’âme, le repentir de nos péchés, le
triomphe des tentations qui nous viennent, soit du
dehors, de la part des mauvaises compagnies et des
démons de l’enfer, ou du dedans, de la part de notre
chair rebelle.
Nous y obtenons les grâces nécessaires pour nous
convertir, ou pour nous maintenir dans la grâce et
avancer dans les voies de Dieu : nous y obtenons de
saintes inspirations et des mouvements intérieurs, qui
nous disposent à secouer notre tiédeur, et nous
portent à agir avec plus de ferveur, avec une volonté
plus prompte, une intention plus droite et plus pure, et
c’est là un trésor inestimable, ces moyens étant très
efficaces pour obtenir de Dieu la persévérance finale,
d’où dépend notre salut, et cette assurance morale que
l’on peut avoir ici-bas de la béatitude éternelle.
Nous y obtenons encore les biens temporels, autant
qu’ils peuvent concourir à notre salut : la santé,
l’abondance, la paix, avec l’exclusion de tous les maux
qui s’opposent au bien de notre âme tels que la peste,
les tremblements de terre, la guerre, le famine, les
persécutions, les procès, les inimitiés, les calomnies,
les injures : en un mot, le saint sacrifice de la messe
est propre à nous délivrer de tous les fléaux, à nous
enrichir de tous les biens.
Il est la clé d’or du paradis ; quels biens pourrait nous
refuser le Père éternel, après nous l’avoir donnée ?
Celui qui n’a pas épargné son propre Fils, dit saint
Paul aux Romains, mais l’a livré pour nous tous,
comment ne nous aurait-il pas donné tout avec lui ?

Il avait donc bien raison, ce saint prêtre dont un auteur
nous rapporte qu’il disait souvent : "Lorsqu’au saint
autel je demande à Dieu, pour moi ou d’autres,
quelque faveur insigne, la plus extraordinaire des
grâces, il me semble ne rien demander, en comparaison
de ce que j’offre moi-même. "
Et il ajoutait, expliquant sa pensée : "Toutes les grâces
que je puis solliciter à la sainte messe sont des biens
créés et finis, pendant que mon offrande est sans
limite et incréée. Ainsi, en faisant arithmétiquement nos
comptes, c’est moi qui suis le créancier, Dieu reste mon
débiteur."
C’est pourquoi il demandait de grandes grâces, et il
obtenait beaucoup de Dieu. Pourquoi n’en faites-vous
pas autant ? Si vous suivez mon conseil, vous
demanderez à Dieu, toutes les fois que vous assisterez
à la messe, qu’il fasse de vous un grand saint. Ne
craignez pas que ce soit trop demander.

Notre bon Maître ne nous dit-il pas dans l’Evangile que,
pour un verre d’eau donné en son nom, il nous
donnera le paradis ?
Comment ne nous donnerait-il pas cent fois davantage,
si c’était possible, lorsque nous lui offrons tout le sang
de son Fils bien-aimé ?
Comment pouvez-vous douter qu’il vous donne toutes
les vertus et toutes les perfections nécessaires pour
faire de vous un grand saint ?
Dilatez donc votre cœur, et demandez à Dieu de
grandes choses ; car celui que vous invoquez ne
s’appauvrit point en donnant et plus vous demanderez,
plus vous obtiendrez.

Autres bienfaits de la messe

Mais ce n’est pas tout encore : outre les biens que
nous demandons à la messe, Dieu nous en accorde
beaucoup d’autres, sans que nous les lui demandions,
pourvu que nous n’y mettions point d’obstacle de notre
côté.
On peut donc dire que la messe est pour le genre
humain comme un soleil qui répand ses splendeurs sur
les bons et sur les méchants, et qu’il n’y a point d’âme,
si criminelle qu’elle soit, qui n’en remporte quelque
grand bien, souvent même sans le demander, et
encore plus sans y penser, comme il arriva dans le cas
raconté par saint Antonin.
Deux jeunes libertins, dont l’un avait entendu la messe
le matin, étant sortis un jour, pour aller se promener
dans un bois, furent assaillis par une violente tempête.
Ils entendirent au milieu du tonnerre et des éclairs une
voix qui criait : tue, tue.
Celui qui n’avait point entendu la messe fut aussitôt
frappé par la foudre et mourut ; l’autre, épouvanté,
continua sa course, cherchant un lieu de refuge,
lorsqu’il entendit de nouveau la même voix répéter ces
paroles : tue, tue.
Comme il attendait la mort, il entendit une autre voix
crier : Je ne puis, je ne puis, car il a entendu aujourd’hui
le Verbum caro factum est ; la messe à laquelle il a
assisté m’empêche de le frapper.
Combien de fois, par la sainte messe, Dieu vous a-t-il
préservé de la mort, ou du moins d’imminents périls !

C’est ce que nous assure saint Grégoire, lorsqu’il nous
dit au livre IV de ses Dialogues : "Celui qui entend la
sainte messe est délivré de beaucoup de maux et de
dangers."
Saint Augustin va plus loin encore : "Celui qui entend
dévotement la messe, nous dit-il, ne périra point de
mort subite."
Voilà donc un préservatif admirable pour nous
préserver de ce malheur : c’est d’assister tous les jours
à la messe avec dévotion.
Au dire de saint Grégoire, "le juste qui entend la messe
se maintient dans la justice."
Ce n’est pas assez, il croît toujours davantage en
mérites, en grâces et en vertus, et plaît toujours
davantage à Dieu. Bien plus, reprend saint Bernard :
"Celui qui entend ou célèbre dévotement la messe mérite
bien plus que s’il donnait tous ses biens aux pauvres et
parcourait le monde entier en pèlerinage."
Ces paroles s’entendent de la valeur intrinsèque du
saint sacrifice. Quels trésors immenses renferme-t-il
donc ?

Comprenez bien cette vérité : en considérant le saint
sacrifice en lui-même et selon sa valeur intrinsèque, on
peut dire que l’on mérite plus, en entendant ou
célébrant une seule messe, que si l’on distribuait tous
ses biens aux pauvres, et si l’on parcourait le monde
entier en pèlerinage, visitant avec une grande dévotion
les sanctuaires de Jérusalem, de Rome, de Lorette, de
Compostelle, etc.
Saint Thomas nous en donne la raison : "C’est que,
dit-il, la messe renferme tous les fruits, toutes les grâces
et tous les trésors que le Fils de Dieu a répandus si
abondamment sur son Eglise, dans le sacrifice sanglant
de la croix."
Arrêtez-vous ici un instant, fermez le livre, et réunissez
par la pensée tous les biens et tous les fruits que
procure la sainte messe : considérez-les en silence, et
dites-moi ensuite si vous hésitez à croire qu’une seule
messe, quant à sa valeur intrinsèque, est tellement
efficace, qu’au dire de plusieurs docteurs, elle suffirait
pour obtenir le salut de tout le genre humain.

Supposez que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’ait point
souffert sur le Calvaire, et qu’au lieu du sacrifice
sanglant de la croix, il ait institué seulement celui de
l’autel, mais avec l’ordre formel qu’il ne se célébrât
qu’une seule messe dans le monde entier.
Et bien ! cette supposition une fois admise, il est très
vrai que cette seule messe célébrée par le dernier
prêtre du monde, aurait suffi, considérée en elle-même
et dans sa valeur intrinsèque, pour obtenir de Dieu le
salut de tous les hommes.
Oui, dans cette hypothèse, une seule messe suffirait
pour obtenir la conversion de tous les Turcs, de tous
les hérétiques, de tous les schismatiques, en un mot,
de tous les infidèles et de tous les mauvais chrétiens,
pour fermer les portes de l’enfer à tous les pécheurs,
et ouvrir celles du purgatoire à toutes les âmes qui
souffrent.

Mais, hélas ! malheureux que nous sommes, nous
bornons la sphère immense de cet auguste sacrifice, et
le rendons inefficace par notre tiédeur.
Ah ! je voudrais pouvoir me faire entendre de tous les
hommes, pour leur dire : malheureux, que faites-vous ?
Que ne courez-vous tous dans les églises, pour
entendre dévotement autant de messes que vous
pouvez ?
Pourquoi n’imitez-vous pas les anges, qui, au dire de
saint Jean Chrysostome, descendent en foule du ciel
pendant qu’on célèbre la sainte messe, et se tiennent
auprès de l’autel dans un saint respect, attendant que
la messe commence, afin d’intercéder pour nous plus
efficacement : car ils savent bien que c’est là le temps
le plus opportun et le moment le plus propice pour
obtenir les grâces du ciel.

Confondez-vous donc, et rougissez d’avoir si peu
apprécié jusqu’ici la sainte messe, d’avoir même
profané tant de fois une action si sainte.
Vous avez bien plus sujet encore de rougir, si vous
êtes du nombre de ceux qui sont assez téméraires
pour dire qu’une messe de plus ou de moins, c’est peu
de chose.

La messe et les âmes du purgatoire

Je vous prie de remarque que ce n’est pas sans
intention que j’ai dit plus haut qu’une seule messe, en
ne considérant que sa valeur intrinsèque, suffit pour
ouvrir les portes du purgatoire à toutes les âmes qui y
souffrent et les faire entrer au ciel : car ce divin sacrifice
sert aux défunts, non seulement comme propitiatoire,
pour payer les peines qu’ils doivent à la justice de
Dieu, mais encore comme impétratoire, pour en obtenir
la rémission.
Comme on le voit par la coutume de l’Eglise, laquelle
non seulement offre la messe pour les âmes du
purgatoire, mais y prie encore pour leur délivrance.

Afin d’exciter votre compassion en faveur de ces
saintes âmes, considérez donc que le feu où elles
souffrent égale, au dire de saint Grégoire, celui de
l’enfer, et que, comme instrument de la justice divine, il
agit avec une telle puissance, qu’il leur cause des
peines insupportables, et supérieures à tous les
tourments qui se peuvent imaginer dans ce monde.
Elles souffrent bien plus encore de la privation de la
vue de Dieu, comme le dit le docteur angélique ;
l’impossibilité où elles sont de voir ce souverain Bien,
vers lequel elles aspirent, les plonge en des angoisses
intolérables.

Rentrez ici un peu en vous-mêmes. Si vous voyiez votre
père ou votre mère près de se noyer dans un étang, et
que pour les délivrer vous n’eussiez qu’à leur tendre la
main, ne seriez-vous pas obligé par charité, et par
justice en même temps, à le faire ?
Or, vous voyez des yeux de la foi tant de pauvres
âmes, parmi lesquelles se trouvent peut-être vos plus
proches parents, brûler dans un étang de feu, et vous
ne vous astreindriez pas à entendre dévotement pour
elles une seule messe ?
Où est donc votre cœur ? Qui peut douter que la
messe procure un soulagement considérable à ces
pauvres âmes ?

Ecoutez saint Jérôme, un des grands docteurs de
l’Eglise, qui vous dit expressément que, lorsqu’on
célèbre le très saint sacrifice pour une âme du purgatoire,
ce feu dévorant suspend ses rigueurs, et que tout le
temps que dure la messe le supplice s’arrête.
Il affirme, en outre, qu’à chaque messe il en est
beaucoup qui sortent du lieu d’expiation pour voler aux
joies du paradis.
Ajoutez à cela que votre charité envers les âmes du
purgatoire tournera tout entière à votre profit.

Je pourrais vous apporter en preuve une multitude
d’exemples, mais je me contenterai de vous raconter
un seul fait arrivé à saint Pierre Damien.
Etant resté orphelin, dans un âge encore tendre, il fut
recueilli par un de ses frères, qui le maltraitait d’une
manière incroyable, jusqu’à le faire marcher pieds nus,
et le laisser dans une extrême pénurie de toutes
choses.
Il trouva un jour en chemin je ne sais quelle monnaie ;
il croyait avoir en main un trésor. Mais qu’en faire ?
La nécessité où il était lui suggérait bien des moyens
de l’employer, cependant, après y avoir bien pensé, il
résolut d’aller porter cette monnaie chez un prêtre, et
de lui demander une messe pour les âmes du purgatoire.
A partir de ce moment, sa fortune changea ; il fut
recueilli par un autre frère, meilleur que le premier, qui
l’aima comme son fils, le vêtit avec décence, l’envoya à
l’école, après quoi il devint ce grand homme et ce
grand saint, qui orna la pourpre et soutint l’Eglise.
Voyez de quels biens cette messe et la privation qu’il
s’imposa furent pour lui la source.

Oh ! quel précieux trésor, qui sert aux morts et aux
vivants, dans le temps et dans l’éternité en même
temps.
Ces saintes âmes, en effet, sont si reconnaissantes
envers leurs bienfaiteurs, qu’une fois arrivées au ciel,
elles se font leurs avocates, et ne se donnent de repos
qu’après les avoir vus en possession de la gloire ;
comme l’éprouva ici même, à Rome, une femme qui,
oubliant son salut éternel, et esclave de ses passions,
n’était occupée qu’à faire tomber dans ses filets la
jeunesse imprudente.
La seule bonne chose qu’elle fit, c’est qu’il ne se passât
pas de jours, où elle fit célébrer quelques messes pour
les âmes du purgatoire.
Celles-ci prièrent sans doute avec tant de zèle pour
leur bienfaitrice, que, rougissant un jour de ses
péchés, elle renonça à sa vie criminelle, alla trouver un
prêtre, lui fit une confession générale, et mourut peu
de temps après, bien disposée, laissant à tous les
signes évidents de son salut éternel.
Cette grâce extraordinaire, elle la dut aux messes
qu’elle avait fait célébrer pour les âmes du purgatoire.

Réveillons-nous donc, nous aussi, et ne nous laissons
pas précéder dans le royaume de Dieu par les
publicains et les femmes perdues.

Nos devoirs envers les défunts

Si vous étiez du nombre de ces avares, lesquels non
seulement manquent à la charité, en omettant de prier
pour les défunts, et d’assister à la messe pour ces
pauvres âmes affligées, mais qui de plus, foulant aux
pieds les droits les plus sacrés, refusent de remplir les
legs pieux que leur ont laissés leurs parents, et de
faire dire les messes qu’ils ont mises à leur charge
dans leur testament :
Oh ! alors, je vous dirais, enflammé d’un saint zèle :
allez, allez, vous êtes pires que les démons ; car
ceux-ci ne tourmentent que les damnés ; mais vous,
vous tourmentez les élus ; ils sont cruels à l’égard des
réprouvés, mais vous l’êtes à l’égard des prédestinés.
Non, il n’y a pour vous ni confession ni absolution, si
vous ne faites pénitence d’un aussi grand péché, et si
vous ne remplissez toutes vos obligations à l’égard des
défunts.

Je ne le puis, me direz-vous, mes moyens ne le
permettent pas.

– Vos moyens ne vous le permettent pas ? Vous savez
bien trouver de l’argent pour paraître dans le monde,
pour satisfaire votre luxe ; vous savez bien en trouver
pour ces festins, pour ces dépenses folles et souvent
criminelles ; et quand il s’agit d’acquitter vos dettes,
non seulement avec les vivants, mais encore avec les
pauvres défunts, vous n’avez plus rien.

Ah ! je vous comprends ; il n’y a personne pour vous
demander compte de votre conduite, mais Dieu vous le
demandera plus tard.

Employez à d’autres usages l’argent que vous ont
laissé les défunts pour des œuvres pies, mais je vous
annonce de la part du roi-prophète des disgrâces sans
nombre, des maladies, des banqueroutes, des
traverses, des ruines irréparables dans votre fortune,
dans votre honneur et dans votre vie.
C’est un oracle divin, il ne peut manquer d’avoir son
effet : Ils ont dissipé les sacrifices des morts, et les
calamités se sont multipliées.
Oui, oui, des malheurs, des ruines irréparables à ces
familles qui ne remplissent point les obligations qu’elles
ont envers les défunts.
Parcourez cette ville (la ville de Rome), et voyez
combien de familles dispersées, de maisons ruinées, de
boutiques fermées, d’affaires interrompues, de faillites,
de disgrâces et de malheurs de toute sorte.
Quelle est la cause de toutes ces calamités ? Une des
causes principales, c’est la dureté envers les pauvres
défunts, la négligence à remplir les legs pieux, la
cruauté avec laquelle on refuse aux âmes du
purgatoire le soulagement qu’on leur doit.
C’est pour cela qu’il se commet tant de sacrilèges, et
que la maison de Dieu est devenue, comme le dit
Notre-Seigneur Jésus-Christ, une caverne de voleurs.
Ne vous étonnez pas si Dieu fait pleuvoir ses foudres
sur la terre, et nous menace de guerre, de
tremblements de terre, et de calamités de toute sorte.
La cause, la voici : Ils ont dissipé les sacrifices des
morts, et les calamités se sont multipliées sur leurs
têtes.

C’est donc avec raison que le quatrième concile de
Carthage excommunie ces ingrats comme de vrais
homicides, et que le concile de Valence ordonne de les
chasser de l’Eglise comme des infidèles.
Encore n’est-ce pas là le plus grand des châtiments
dont Dieu punit ces âmes insensibles.
C’est dans l’autre vie qu’il réserve ses plus grands
supplices ; car saint Jacques nous enseigne qu’un
jugement sans miséricorde est réservé à celui qui
n’a point fait miséricorde.
Dieu permettra qu’ils soient traités de la même manière
qu’ils ont employée envers les autres, c’est-à-dire que
leurs dernières volontés seront violées aussi, qu’on ne
célèbrera point les messes qu’ils auront ordonnées par
testament pour assurer leur délivrance ; que si on les
célèbre, le mérite en sera appliqué à d’autres qui
pendant leur vie auront été plus charitables et plus
justes envers les défunts.

On lit dans les Chroniques des Frères Mineurs, qu’un
frère apparut après sa mort à un autre religieux, et lui
révéla les supplices affreux qu’il endurait au purgatoire,
particulièrement pour avoir négligé de prier pour les
autres frères défunts. Il lui dit que jusqu’ici le bien
qu’on avait fait pour lui, les messes qu’on avait dites
ne lui avaient servi de rien, parce que Dieu, pour punir
sa négligence, les avait appliquées à d’autres qui
avaient été pendant leur vie charitables envers les âmes
du purgatoire, et cela dit, il disparut.

Résolutions à prendre :

1° Faire dire beaucoup de messes pour les âmes du
purgatoire et pour toutes nos intentions.
Je vous supplie donc, cher lecteur, à genoux et de
toute mon âme, de ne pas fermer ce livre avant d’avoir
pris la ferme résolution d’assister autant que vos
occupations vous le permettent, au saint sacrifice de la
messe, et de faire dire autant de messes que vous le
pourrez, non seulement pour les âmes des défunts,
mais encore pour la vôtre. Et cela pour deux motifs :

1° Pour obtenir une bonne et sainte mort ; car c’est
l’opinion de tous les saints docteurs, qu’il n’y a point de
moyen plus efficace pour cela que le saint sacrifice de la
messe.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a révélé à sainte
Mechtilde, que celui qui aura eu la pieuse coutume
d’assister dévotement à la messe pendant sa vie, sera
consolé à la mort par la présence des anges et de ses
saints patrons, qui le défendront contre toutes les
embûches des démons.
Oh ! quelle belle mort couronnera votre vie, si pendant
celle-ci, vous avez eu soin d’assister à la messe, toutes
les fois que vous l’aurez pu !

2° L’autre motif, c’est que vous mériterez par là de
sortir promptement du purgatoire, et de vous envoler au
ciel ; car il n’y a point de moyen plus efficace pour
obtenir de Dieu la grâce si précieuse d’aller droit au ciel
sans passer par le purgatoire, ou du moins de rester
peu de temps en ce lieu, que les indulgences et le saint
sacrifice de la messe.

Quant aux indulgences, les souverains pontifes en ont
été prodigues envers ceux qui entendent dévotement
la sainte messe.
Nous avons suffisamment démontré plus haut combien
elle est efficace pour hâter la rémission des peines du
purgatoire.

L’exemple et l’autorité de Jean d’Avila devraient nous
suffire pour nous en persuader.
Ce grand serviteur de Dieu, qui fut l’oracle de
l’Espagne, étant sur le point de mourir, on lui demanda
quelle sorte de secours il désirait qu’on ménageât à
son âme lorsque le Seigneur l’aurait rappelée à lui :
"Des messes, des messes, des messes."

Permettez-moi de vous donner à ce sujet un conseil
d’un grand poids ; c’est de faire dire pendant votre vie
toutes les messes que vous voulez que l’on dise pour
vous après votre mort, et de ne point vous fier à ceux
que vous laissez en ce monde après vous.
D’autant plus que saint Anselme nous apprend qu’une
seule messe que vous aurez entendue, ou fait dire
pour vous, pendant que vous vivez, vous sera plus
profitable que mille après votre mort.

Cette vérité fut bien comprise d’un riche marchand de
la rivière de Gênes, lequel étant sur le point de mourir,
ne laissa rien pour le soulagement de son âme.
Tout le monde était étonné qu’un homme si riche, si
pieux, si généreux envers tous, se fût montré à sa
mort si cruel envers lui-même.
Mais lorsqu’il fut enterré, on trouva dans son livre le
détail de tout le bien qu’il avait fait pendant sa vie,
pour le soulagement de son âme.
Deux mille francs pour deux mille messes ; dix mille
francs pour doter de pauvres orphelines, deux cents
francs pour tel lieu pieux, etc. Et à la fin du livre il avait
écrit : "Que celui qui se veut du bien se le fasse
pendant sa vie, et ne se fie point à ceux qu’il laisse
après lui."
On connaît ce proverbe : qu’une chandelle que l’on
porte devant nous éclaire plus qu’une torche derrière.
Tirez profit de cette sentence, et considérant
l’excellence et l’utilité de la sainte messe, déplorez
l’aveuglement où vous avez vécu jusqu’ici, en
n’estimant point assez ce trésor précieux, qui a été
pour vous, hélas ! un trésor caché.

Maintenant que vous en connaissez la valeur, ne vous
permettez plus de penser, et moins encore de dire,
qu’une messe de plus ou de moins, c’est peu de chose.
Renouvelez, au contraire votre sainte résolution
d’entendre, à partir de ce jour, autant de messes que
vous en pourrez trouver l’heureuse occasion, et de les
entendre avec les sentiments d’une vraie piété.

Que la bénédiction de Dieu descende aujourd’hui sur
vous. Ainsi soit-il.

2° Assister souvent à la messe, et si possible, tous
les jours.
Ceux qui font des difficultés d’assister tous les jours à
la messe trouvent bien des prétextes pour excuser leur
tiédeur.
Lorsqu’il s’agit des misérables intérêts de cette terre,
vous les trouvez pleins de zèle, d’ardeur et d’activité.
Toute fatigue est légère alors ; aucune incommodité ne
les retient.
Mais lorsqu’il est question d’assister à la messe,
quoiqu’il n’y ait aucune affaire plus importante que
celle-ci, ils sont froids et sans volonté, ils savent
trouver mille prétextes frivoles pour s’en dispenser ; ils
mettent en avant des occupations graves, leur peu de
santé, des intérêts de famille, le manque de temps, la
multitude de leurs affaires, etc.
En un mot, si la sainte Eglise ne les obligeait sous
peine de péché mortel, à entendre la messe au moins
les jours de fêtes, Dieu sait s’ils visiteraient jamais une
église, s’ils ploieraient jamais les genoux devant un
autel.
Quelle honte, et quel malheur en même temps.

Ah ! combien nous sommes déchus de la ferveur de ces
premiers fidèles lesquels, comme nous l’avons vu plus
haut, assistaient chaque jour au saint sacrifice, et se
nourrissaient du pain des anges dans la sainte
communion.
Et cependant ils avaient aussi leurs affaires ; mais c’est
précisément par le moyen de cette pieuse pratique
qu’ils savaient si bien ménager leurs intérêts spirituels
et temporels.
Monde aveugle, quand ouvriras-tu les yeux pour
reconnaître ton erreur ? Réveillons-nous tous de notre
torpeur, et que notre dévotion la plus chère soit
d’entendre chaque jour la sainte messe, et d’y faire la
sainte communion.

Pour obtenir un but aussi saint, je ne connais point de
moyen plus efficace que l’exemple : car c’est une
maxime irréfutable que nous vivons tous d’exemples, et
trouvons facile ce que nous voyons faire à ceux qui sont
comme nous.
Saint Augustin lui-même s’encourageait en se disant :
"Quoi, tu ne pourrais pas ce qu’ont pu ceux-ci ou
ceux-là ?"
Et après avoir pris modèle sur de plus pieux que nous,
devenons nous-même des exemples ! Quels fruits ne
recueillerons-nous pas du bien que nous aurons ainsi
fait aux autres, même à notre insu !

La messe et les honoraires

Je voudrais conclure par deux remarques très
opportunes.

La première, c’est l’ignorance profonde d’un grand
nombre de chrétiens, lesquels n’appréciant point les
richesses immenses que renferme le saint sacrifice, lui
attribueraient volontiers une valeur purement
matérielle.
De là viennent ces manières de parler de certaines
personnes, qui, voulant avoir une messe, ne craignent
pas de dire au prêtre à qui elles la demandent :
"Voulez-vous dire la messe pour moi, ce matin ? Je vais
vous la payer."
Comment, payer la messe ! Mais quelle somme pourrait
égaler la valeur d’une messe, puisque celle-ci vaut plus
que le ciel tout entier ? Quelle ignorance lamentable !
Cet argent que vous donnez au prêtre, vous le lui
donnez pour le faire vivre, mais non comme paiement de
la messe qu’il dit pour vous.

Je vous ai engagé, dans cette brochure, il est vrai, à
assister tous les jours au saint sacrifice, et à faire dire
autant de messes que vous pouvez.
Or, je m’imagine que le démon peut très bien vous
suggérer des réflexions comme celle-ci : "Les prêtres
nous exhortent par de bonnes raisons à faire dire
beaucoup de messes. Mais sous l’apparence d’un beau
zèle, ils cherchent leur intérêt, et tout se fait et tout se
dit pour de l’argent."
Quelle erreur ! Je remercie Dieu de m’avoir fait
embrasser un institut, où l’on professe la plus stricte
pauvreté, où l’on ne reçoit aucune aumône pour les
messes.
Nous offrît-on cent écus pour en dire une, nous ne
pourrions les accepter.
Je puis donc vous parler hardiment sans craindre ni vos
soupçons, ni vos accusations ; car étant désintéressé
dans cette question, je ne puis avoir en vue que votre
bien.
Or, ce que je vous ai dit, je vous le répète encore.
Entendez beaucoup de messes, je vous prie, et faites-en
dire le plus que vous pourrez ; vous acquerrez ainsi un
grand trésor qui vous profitera en ce monde et dans
l’autre.

La seconde vérité dont vous devez être bien pénétrés,
c’est l’efficacité du saint sacrifice, pour nous obtenir tous
les biens, et nous délivrer de tous les maux, mais
particulièrement pour nous ranimer dans nos
défaillances et nous fortifier contre les tentations.
Laissez-moi donc vous répéter : allez à la messe, allez à
la messe tous les jours, si cela vous est possible, et
compatible avec les devoirs de votre état, mais
assistez-y avec une grande dévotion.
Vous éprouverez en peu de temps, je vous l’assure, un
changement merveilleux en vous-mêmes, et toucherez
de la main, pour ainsi dire, le bien qu’en retirera votre
âme.