
Le 4ème vendredi de carême (supprimée)
L'histoire tout entière de l'Eglise est l'histoire du précieux
sang, car c'est l'histoire de la prédication de Jésus
crucifié, selon la mémorable expression de saint Paul.
Cette dévotion est née avec le christianisme. L'Apôtre
des nations la recommande à chaque page de ses sublimes écrits
: il y parle en effet constamment de la croix de Jésus-Christ
et du sang qu'il a répandu pour le salut du monde ; il revient
sans cesse à ce sujet et c'est un besoin pour son amour de
s'y arrêter. Les saints Pères, en particulier saint
Jean Chrysostome et saint Augustin, ont marché sur les traces
de saint Paul ; et parmi les Saints, ceux que nous honorons davantage
sont ceux qui ont le plus honoré la Passion de Notre Seigneur,
qui ont reçu le plus dignement son corps comme nourriture
et son sang comme breuvage divin.
Sainte Catherine de Sienne a beaucoup contribué à
propager le culte du précieux sang, comme dévotion
spéciale. On cite encore parmi les servantes de Dieu qui
se distinguèrent par un amour plus ardent du précieux
sang, Osanna de Mantoue, qui était ravie en extase chaque
fois qu'elle voyait du sang ; sainte Marie-Madeleine de Pazzi ;
la vénérable Marie-Françoise des Cinq Plaies,
religieuse d'Alcantara; Françoise de la Mère de Dieu,
carmélite de France ; la vénérable Anne de
Jésus, compagne de sainte Thérèse, qui, un
jour en communiant, eut la bouche remplie d'un sang délicieux
qui découlait de l'hostie; la carmélite Marguerite
de Beaune; Marguerite de la Passion, carmélite de Rouen,
et tant d'autres.
On vénère en divers endroits des reliques soit d'un
sang miraculeux, soit du précieux sang, et les grâces
obtenues par ce moyen ont augmenté cette dévotion.
Elle fut l'objet de plusieurs confréries qui contribuèrent
aussi beaucoup à la répandre et à l'accroître.
Il en existait anciennement une à Ravenne ; il y en avait
une à Rome sous Grégoire XIII. Mais c'est spécialement
sous Pie VII qu'une archiconfrérie du précieux sang
fut établie à Rome. Ce Pape l'enrichit de nombreuses
indulgences ; il favorisa de même la congrégation des
missionnaires du précieux sang, fondée sous son pontificat.
L'existence de confréries du même genre en Espagne
atteste une dévotion spéciale pour le précieux
sang dans ce pays. L'Angleterre a occupé aussi sa place autrefois
dans l'histoire de cette dévotion. Le frère d'Henri
III, Richard de Cornouailles, apporta dans ce pays une relique importante
du précieux sang, et il fonda la congrégation des
Bonshommes pour la garder. La France a donné, entre autres,
les Bernardines du précieux sang, qui atteignirent la plénitude
de leur développement à Paris, en 1654.
Mais nul pontificat n'a été aussi favorable que celui
de Pie IX, au développement de la dévotion au précieux
sang. C'est sous lui que, par suite d'une révélation
particulière, le scapulaire rouge a été institué
et enrichi de nombreuses indulgences. La confrérie du précieux
sang a vu, grâce à la munificence du Pontife , augmenter
ses indulgences ; et par suite de nouvelles confréries ayant
le même but ont été établies dans différentes
villes. Quand Pie IX, après son exil de Gaële, rentra
dans Rome, il adressa à l'univers entier un décret
qui instituait une nouvelle fête du précieux sang ,
le premier dimanche de juillet. L'institution de cette fête
demeure aussi un monument des vicissitudes de l'Eglise et de l'assistance
qu'elle reçoit de son divin fondateur.
Prenant pour guide le Père Faber, comme nous venons de le
faire, nous indiquerons, quand nous parlerons de la fête de
juillet, la nature de la dévotion au précieux sang
et les avantages que les âmes pieuses en doivent retirer.
La fête du 1er juillet
Toutes les dévotions ayant leurs fruits caractéristiques,
leurs significations théologiques, nous allons dire quelque
chose des traits distinctifs de la dévotion au Précieux
Sang. Notre époque est une époque de libertinage ;
et une époque de libertinage, par une sorte de logique pratique,
est toujours une époque d'infidélité. Tout
ce qui fait ressortir le côté de Dieu dans la. création,
et exalte son action surnaturelle et incessante dans le monde, est
une controverse à laquelle l'infidélité ne
peut résister. Or, c'est ce que la dévotion au Précieux
Sang fait d'une manière fort remarquable. Elle nous montre
que l'on ne peut trouver la véritable signification de toutes
choses que dans le plan de la rédemption, en dehors de laquelle
il serait de toute inutilité de discuter les problèmes
de là création. Elle nous révèle le
caractère de Dieu aussi bien que celui de l'oeuvre de Jésus.
En faisant ressortir les merveilles de l'Eglise et la vertu des
sacrements, elle fait pénétrer dans nos cœurs
l'amour de la souveraineté divine, en même temps que
le sentiment d'une liberté large, pleine et entière.
En répandant une brillante lumière sur les réalités
humaines les plus intimes de l'incarnation, elle prévient
la fausse spiritualité.
Un autre trait distinctif de la dévotion au Précieux
Sang, c'est la manière dont elle fait ressortir, et dont
elle conserve toujours présent à nos yeux le principe
du sacrifice. Le sacrifice est tout particulièrement l'élément
chrétien de la sainteté; et c'est précisément
cet élément que la nature a en horreur et qu'elle
repousse de toutes ses forces. Ce serait chose facile d'être
un homme spirituel, si pour cela il suffisait d'avoir des vues droites,
des sentiments élevés, ou des aspirations ferventes.
La pierre de touche de la spiritualité, c'est la mortification.
Les amusements mondains, le bien-être domestique, une nourriture
choisie, l'habitude quotidienne de faire toujours notre propre volonté
dans les moindres détails de la vie, sont toutes choses incompatibles
avec la sainteté, lorsqu'elles sont habituelles et qu'elles
forment le courant normal et ordinaire de notre existence. La peine
est nécessaire pour la sainteté; la souffrance est
essentielle pour la destruction de l'amour-propre ; il est de toute
impossibilité que les habitudes de vertu puissent se former
sans la mortification volontaire, et la douleur doit féconder
la grâce, pour lui faire porter des fruits. Si un homme ne
s'impose pas constamment des sacrifices, il se trompe, il est dans
l'illusion, et il ne fait aucun progrès dans la spiritualité.
Si un homme ne renonce pas tous les jours à lui-même,
il ne porte pas sa croix. Toutes les formes, toutes les images,
toutes les associations, toutes les idées de la dévotion
au Précieux Sang respirent le sacrifice. Elles fatiguent
l'âme par un sentiment perpétuel de mécontentement
et de défiance à l'égard de. tout ce qui n'est
pas sacrifice; et cette gêne est une sollicitation de la grâce.
Avec le temps, elles nous pénètrent de l'amour du
sacrifice; et gagner cet amour du sacrifice, c'est avoir gravi les
premières hauteurs de la sainteté, c'est respirer
l'air pur et fouler le sol plus uni du plateau supérieur
des montagnes de la perfection. C'est la mission particulière
du Précieux Sang, de prêcher une croisade contre la
tranquillité du bien-être.
Un autre trait caractéristique de la dévotion au Précieux
Sang, c'est qu'elle ne prend pas la place des autres dévotions,
mais que par son extension même elle leur procure un plus
large espace pour se développer. Il nous est impossible d'avoir
une dévotion égale pour tous les objets, il n'y a
pas assez de largeur en nous pour cela; nous sommes obligés
de prendre les choses en détail. Le Calvaire finit par détourner
nos pensées de Bethléem, et Bethléem finit
par détourner nos pensées du Calvaire. Un mystère
vient se mettre à la traverse d'un autre, et les dévotions
se dérobent mutuellement la lumière. Mais ce qu'il
y a de particulier dans la dévotion au Précieux Sang,
c'est qu'elle n'embarrasse pas les autres, et qu'au contraire elle
favorise plutôt leur développement. Elle n'est pas
seulement une dévotion distincte, séparée,
et douée de son esprit propre, mais elle entre aussi dans
d'autres dévotions; elle est une forme particulière,
et une forme que beaucoup d'entre elles peuvent revêtir. Elle
se mêle de la manière la plus naturelle avec la dévotion
à la sainte Vierge. Elle est une splendeur ajoutée
à chacun de ses mystères; elle répand sur eux
la lumière; et elle fait venir Marie dans les mystères
de Jésus. Elle a, comme nous le verrons bientôt, un
rapport spécial avec l'Immaculée Conception. Elle
forme en elle-même une dévotion séparée
envers notre tendre Mère, considérée comme
la source du Précieux Sang, et uns dévotion de la
tendresse la plus ineffable, puisque c'est la dévotion à
son Cœur immaculé et à son sang pur et sans tache.
Elle est aussi une variété de la dévotion à
la Passion. Elle nous offre un point de vue sous lequel nous pouvons
considérer chacun des mystères séparés
de ce grand drame, en même temps qu'elle est un moule dans
lequel nous pouvons les jeter tous pour ne plus en faire qu'un seul.
Elle produit ainsi l'unité dans la dévotion de la
Passion, et elle y produit aussi la variété. puisqu'elle
vient s'y ajouter comme dévotion spéciale. Lorsque
nous désirons embrasser l'ensemble de la passion d'un seul
coup d'œil, nous sentons que, ne la considérer que comme
le mystère unique de la Passion, c'est quelque chose de trop
large pour nous, et que nous tombons dans le vague. Or, le vague
est précisément ce que nous devons chercher à
éviter dans la dévotion à la Passion. Sa vertu
réside dans son caractère saisissant; à moins
d'avoir ce caractère, elle ne sera pas vraie ; et si elle
n'est pas vraie, elle ne sera pas respectueuse. Aussi nous avons
divers moyens à l'aide desquels nous obtenons l'unité
dans le mystère de la Passion, quoique nous en considérions
séparément les diverses parties. Nous prenons les
cinq jugements de Notre Seigneur, ses sept voyages, ses sept paroles
ou ses cinq plaies. Toutes ces choses sont d'excellentes inventions
de l'amour; mais le Précieux Sang nous donne une unité
plus naturelle et aussi des détails plus frappants.
Nous pouvons dire la même chose de la dévotion à
Jésus ressuscité. C'est une dévotion que nous
cultivons par des méditations séparées sur
les belles apparitions des quarante jours. Nous en retirons de brillantes
pensées sur Dieu, les vues les plus lumineuses sur sa souveraineté
adorable, des désirs célestes, une dévotion
plus respectueuse et plus profonde envers Marie, un zèle
plus ardent des âmes, et tout ce qui peut servir à
l'allégresse de sa sainteté. L'allégresse est
le trait distinctif de cette dévotion. Mais lorsque nous
désirons lui donner de l'unité, nous la trouvons,
cette unité, ou bien dans la dévotion à l'âme
de notre tendre Sauveur, ou bien dans la dévotion à
son Sang précieux.
La dévotion au Précieux Sang est aussi une autre forme
de la dévotion au Saint-Sacrement. La dévotion au
Précieux Sang dans le calice peut être considérée
non seulement comme une nouvelle forme de cette dévotion,
mais aussi comme une dévotion particulière, en même
temps que l'adoration spéciale du Précieux Sang, lorsque
nous nous tenons à genoux devant le tabernacle, est une forme
de dévotion qui dit beaucoup à notre intelligence,
et qui nous rend plus capables de comprendre les augustes réalités
de ce redoutable sacrement.
Mais il n'y a pas pour la dévotion au Précieux Sang
d'alliance plus étroite que celle qui existe entre elle et
la dévotion au Sacré Cœur; le Précieux
Sang est la richesse du Sacré Cœur ; le Sacré
Cœur est le symbole du Précieux Sang, et non seulement
son symbole, mais son palais, son foyer, sa source. C'est au Sacré
Cœur qu'il doit la joie de sa mobilité et la gloire
de son impétuosité. C'est au Sacré Cœur
qu'il retourne avec une promptitude de tous les instants, et c'est
à lui qu'il s'adresse comme un entant à sa mère,
pour en recevoir de nouvelles forces, une nouvelle vigueur et la
continuation des pulsations qui ne doivent jamais s'arrêter.
La dévotion au Précieux Sang est la dévotion
qui dévoile les réalités physiques du Sacré
Cœur. La dévotion au Sacré Cœur est l'expression
figurative des qualités, des dispositions, et du génie
du Précieux Sang; la figure seulement est elle-même
une réalité vivante et adorable. Le Sacré Cœur
est le Cœur de notre Rédempteur : cependant ce n'est
pas le Sacré Cœur qui nous a rachetés. C'est
uniquement le Précieux Sang, et rien que le Précieux
Sang, qui a été l'instrument choisi de notre rédemption.
C'est dans cette réalité spéciale, dans cet
office où il n'a pas d'égal, dans ce privilège
que personne ne partage avec lui, que réside la grandeur
du Précieux Sang, grandeur qu'il communique aussi à
la dévotion qui lui est consacrée. Sans cette distinction,
la dévotion au Précieux Sang et la dévotion
au Sacré Cœur n'en formeraient qu'une seule, considérée
sous deux différents aspects. L'une honorerait les opérations
actuelles de la nature humaine de notre tendre Sauveur, l'autre
exalterait ses dispositions intérieures, ses charmes cachés,
sa tendresse caractéristique, ses libéralités
prodigues, et ses magnifiques affections. L'une aurait à
s'occuper des opérations, l'autre de leurs significations;
l'une examinerait les actes, l'autre, leurs conséquences;
l'une serait l'explication et le commentaire de l'autre. Telle est
l'intimité de leur union. Mais le fait mystérieux
que le sang et le sang seul de Jésus a été
choisi pour être le prix de la rédemption de l'homme,
et que c'est le sang seulement et le sang versé dans la mort
qui nous a réellement rachetés, ce fait, disons-nous,
revêt le Précieux Sang d'une majesté distinctive,
à laquelle ne participent que par circonstance le corps et
l'âme de Notre-Seigneur. De là il suit que, si nous
voyons communément que la dévotion au Précieux
Sang et la dévotion au Sacré Cœur vont ensemble,
nous voyons aussi de temps en temps, et c'est une exception à
la règle donnée plus haut, que l'une vient se mettre
à la traverse de l'autre, comme si elle n'en était
qu'un aspect différent, plus en rapport avec le goût
spirituel de l'âme. Mais en réalité celte apparence
d'opposition n'est qu'une preuve de l'intimité de leur alliance.
En parlant de celte harmonie de la dévotion au Précieux
Sang avec les autres dévotions, nous devons mentionner un
autre de ses traits distinctifs, qui offre un grand intérêt
au point de vue dont il enchaîne toutes les vies de Jésus,
de façon à n'en faire qu'une seule. Le Précieux
Sang fait dans la dévotion ce qu'il fait dans la réalité
de son existence. De même qu'il pénètre le corps
tout entier de Nôtre Seigneur, et qu'il est sa vie, ainsi
il est le moule dans lequel ne viennent plus en former qu'une seule
toutes ces vies. Le Précieux Sang coule dans toutes ces vies,
et il est leur seule et unique vie humaine. Cependant il n'est pas
un lien purement Imaginatif auquel notre dévotion se plaît
à les rattacher, par convenance, comme autant de grains d'un
chapelet, il est une unité vivante ; en coulant dans toutes,
il n'en fait qu'une seule, et il donne à chacune d'elles
une signification spéciale, une lumière particulière.
Son usage comme puissance d'intercession est un autre trait caractéristique
de la dévotion au Précieux Sang. C'est l'office spécial
du sang de notre Sauveur d'intercéder. Son existence même
est la plus puissante de toutes les prières ; sa présence
dans le ciel est une force qui n'est surpassée que par la
toute-puissance. Le Précieux Sang a été la
force par laquelle Dieu a racheté l'homme. Il est la force
au moyen de laquelle l'homme obtient auprès de Dieu. Il a
été l'oblation qui, dans son offrande actuelle, a
réconcilié avec ses créatures coupables le
Créateur offensé. Il a été l'oblation
dont la prévision seule a déterminé Dieu à
inonder le monde de miséricordes, et dont l'imitation, dans
le sang des animaux, a été autrefois la religion véritable
de la terre. Il est l'oblation qui donne aux oblations chrétiennes
toute leur efficacité par leur union spirituelle avec elle-même.
Il est l'oblation dont la répétition réelle
sur l'autel continue à donner à la création
ses droits à l'indulgence de son Créateur. Sous ce
rapport aussi la dévotion au Précieux Sang offre une
réalité plus vivante et plus intime que les autres
dévotions. Bien des révélations, qui nous viennent
de l'autre monde, attestent la dévotion particulière
des morts au Précieux Sang. Il a été permis
à des âmes du purgatoire d'apparaître et de dire
comment, dans leur patrie de souffrance et de désolation,
il n'y a que le sang, le sang de l'adorable sacrifice de la messe
qui puisse éteindre les feux qui les dévorent. Les
tableaux qui représentent les anges tenant des calices auprès
du côté ouvert de Jésus, pendant que Marie prie
à ses pieds, et puis, versant ces calices dans les flammes
du purgatoire, ne font que nous exposer simplement cette vérité
catholique telle qu'elle existe dans la pensée des fidèles.
Les prières pour la conversion des pécheurs cherchent
naturellement leur efficacité dans l'oblation du Précieux
Sang ; le Précieux Sang s'est répandu pour leur conversion.
La conversion est sa principale occupation sur la terre ; c'est
son ouvrage bien plus que le nôtre. Employé pour atteindre
ce but, il est quelque chose de plus qu'une puissance d'intercession
; c'est lui qui accomplit l'oeuvre, il est tout à la fois
la prière et la réponse à la prière.
La prière pour l'exaltation de l'Eglise a spontanément
recours au Précieux Sang, car l'Eglise est sa création
spéciale, et la dévotion à l'Eglise est sa
dévotion personnelle. C'est pourquoi il n'attend que notre
invitation pour se joindre à nous avec toute l'impatience
de l'amour. Aussi, nous pouvons bien nommer la dévotion au
Précieux Sang une dévotion apostolique.
Il y a encore un autre trait caractéristique de cette dévotion,
qui nous est fourni par son histoire, mais qui est loin toutefois
de ne reposer que sur les circonstances historiques; c'est son alliance
particulière avec l'Immaculée Conception. Le principal
office de ces deux mystères est de faire mieux ressortir
la grâce réparatrice, et tous les deux nous prêchent
également la rédemption. Le Précieux Sang a
été l'instrument qui a racheté le monde ; et
l'Immaculée Conception a été la première
et la plus grande des victoires qu'il ait remportées. Ainsi,
l'Immaculée Conception a été la plus haute
et la plus ancienne des œuvres du Précieux Sang. Mais
il y a plus que tout cela, nous voyons dans ces deux mystères
un cercle vicieux ravissant de cause et d'effet ; car tantôt
c'est la cause qui est l'effet, et tantôt l'effet qui devient
cause. C'est dans l'Immaculée Conception, qui est son œuvre
de prédilection, que le Précieux Sang a d'abord pris
naissance ; et l'Immaculée Conception n'a existé qu'à
cause du Précieux Sang ; elle n'a existé que pour
garantir sa pureté et protéger son honneur. Le Précieux
Sang, par les mouvements souterrains de son ardent amour, a élevé
les montagnes de l'Immaculée Conception, et puis, il a coulé
de leur sommet comme l'onde pure d'une fontaine pour le bonheur
des nations. L'Immaculée Conception rentre donc de fait dans
la dévotion au Précieux Sang. Elle est l'offrande
la plus riche de la création, faite par la Reine des créatures
qui, dans la jubilation de son aurore sans tache, a ainsi couronné
le Précieux Sang, en recevant elle-même sur son front
sa couronne de prédilection.
Il n'y a donc rien d'étonnant que nous trouvions dans ces
deux dévotions, la dévotion au Précieux Sang
et la dévotion à l'Immaculée Conception, une
similitude d'esprit, une similitude de dons, et une similitude de
grâces. Mais quelle est la distinction que la dévotion
au Précieux Sang ne partage avec aucune autre ? Est-ce qu'il
n'est pas une grandeur qui lui soit uniquement personnelle ? Oui,
il en est une, mais elle n'est pas seule pour la posséder,
et elle la partage avec la dévotion au Saint-Sacrement. Le
privilège distinctif de la dévotion au Précieux
Sang consiste en ce qu'elle renferme l'union particulière
d'adoration et de dévotion, qui forme la spiritualité
du ciel. Mais considérons plus attentivement l'esprit de
cette dévotion, tel que nous le révèlent les
fruits qu'il produit dans l'âme.
D'abord, il nourrit en nous un étonnement plein d'amour et
toujours renaissant à la vue des choses ordinaires de la
foi. Le surnaturel n'est pas nécessairement la même
chose que le merveilleux ; l'amour du surnaturel est quelque chose
de plus élevé que le désir du merveilleux ;
c'est une grâce plus grande, une grâce féconde,
une grâce qui en renferme beaucoup d'autres ; il y a peu de
grâces que nous dussions désirer avec plus d'empressement,
pour beaucoup de raisons, mais pour celle-ci en particulier, qu'elle
donne une très grande fécondité aux trois vertus
théologales. La multitude est attirée par les miracles,
les prophéties, les apparitions, les visions et les héroïsmes
extraordinaires d'une sainteté inimitable. Nous devons aussi
nous laisser attirer par ces objets ; Dieu les offre comme autant
d'attraits, et dans son intention, ils doivent nous attirer. Mais
pour l'âme qui réfléchit, pour l'âme qui
aime, les choses communes de la foi sont mille fois plus attrayantes
; et pour la plupart aussi, elles sont en elles-mêmes beaucoup
plus merveilleuses. Dans la religion, ce qui est commun vaut mieux
que ce qui ne l'est pas ; car les choses communes sont universelles,
et ce sont ses dons les plus précieux que Dieu donne à
tous les hommes, et ses dons particuliers qu'il accorde au petit
nombre. Cette manière d'agir est une des voies de Dieu qui
mérite d'être observée et justement appréciée
; ses faveurs de choix sont les plus universelles. Or, de toutes
les choses surnaturelles, le Précieux Sang est la plus répandue,
la plus commune et la plus accessible. Il entre dans tout ce qu'il
y a de plus ordinaire dans la religion, avec une ubiquité
qui ne se fatigue jamais, et sa dévotion participe à
cette universalité qui lui est personnelle. Dans la spiritualité,
à mesure que les années s'écoulent, les sages
apprécient de plus en plus cette estime et cet amour des
choses communes de la foi.
Voici un autre fruit de l'esprit de cette dévotion au Précieux
Sang. Il est plus facile d'aimer Dieu que d'avoir confiance en lui.
Notre plus grand défaut, dans le culte que nous rendons à
Dieu, c'est le manque de confiance en lui. La confiance est la marque
de la vérité de l'adoration ; c'est la plénitude
tranquille de l'amour. Quoi, mieux que l'étude du Précieux
Sang, peut nous donner cette confiance en Dieu ? Qui peut douter
de Jésus, quand il le voit verser son sang? Soit que nous
regardions les grandeurs de ce sang précieux, ou ses libéralités,
ou sa tendresse, ou ses particularités, le résultat
de notre contemplation sera une confiance ferme et filiale. De là
naîtra la générosité à l'égard
de Dieu, cette vertu si importante, dont nous déplorons tous
les jours l'absence en nos âmes, et que nous ne prenons jamais
la peine d'acquérir. Il est plus aisé d'être
généreux, lorsque nous parvenons à avoir une
entière confiance dans l'objet de notre amour. D'ailleurs,
la prodigalité du Précieux Sang nous fera gagner la
générosité, comme par une sorte de contagion.
Il est difficile de vivre au milieu des flammes, et de ne pas brûler
soi-même. L'excès de l'amour se trahit par l'imitation.
Nous forons de grandes choses pour Dieu, si nous nous entretenons
continuellement des grandes choses que Dieu a faites pour nous.
Un autre don de cette dévotion est une haine violente et
intelligente du péché. Il est inutile que la haine
soit intelligente, si elle n'est pas aussi violente, et il vaudrait
mieux qu'elle ne fût pas violente, si elle n'était
pas, en même temps intelligente. Ce que réclame le
plus impérieusement notre fidélité pour Dieu,
c'est la sévérité à l'égard de
la déloyauté. Notre vie, qu'est-ce autre chose qu'un
composé de résistances à la grâce, de
mépris d'avertissements divins, de lenteur dans l'exécution
de nos devoirs, et d'inspirations négligées? Si nous
haïssions le péché, comme nous devrions le haïr,
purement, fermement, énergiquement, nous ferions plus de
pénitences, nous nous imposerions plus de châtiments,
et la douleur de nos fautes persévérerait autrement
dans nos cœurs. Et puis, le couronnement de la déloyauté
à l'égard de Dieu, c'est l'hérésie ;
c'est le péché des péchés, le plus rebutant
des objets sur lesquels puisse s'abaisser l'œil de Dieu dans
ce monde de malice. Elle est la souillure de la vérité
divine, la pire de toutes les impuretés. Cependant, combien
nous la traitons légèrement ! Nous la regardons, et
nous demeurons calmes ; nous la touchons, et nous ne frissonnons
pas, nous nous mêlons avec elle, et nous n'éprouvons
pis de crainte , nous la voyons toucher les choses sacrées,
et nous n'avons pas le sentiment du sacrilège ; nous respirons
son odeur, et nous ne manifestons aucun signe d'horreur ou de dégoût.
Nous n'aimons pas assez Dieu pour entrer dans une sainte colère
pour sa gloire. Nous n'aimons pas assez les hommes pour rendre à
leurs âmes le service d'être vrais à leur égard.
Nous n'avons plus l'esprit antique de l'Eglise, ni son antique génie.
Notre charité n'est pas vraie, parce qu'elle n'est pas sévère,
et elle n'est pas persuasive, parce qu'elle n'est pas vraie Dans
ces jours où l'hérésie est répandue
si universellement, nous avons besoin que saint Michel mette un
cœur nouveau en nous. Mais la dévotion au Précieux
Sang, avec son attachement à l'Eglise et sa parure des sacrements,
nous donnera le cœur de saint Michel, et nous revêtira
de la force nécessaire pour manier son épée.
Qui jamais a tire cette épée avec une précipitation
plus noble, ou qui a usé de la victoire avec plus de tendresse
que ce généreux archange, dont le cri de guerre était
: Tout pour Dieu ?
Le Précieux Sang est le sang de celui qui est spécialement
la vérité incréée. Il est le sang de
celui qui est venu avec sa vérité pour racheter les
âmes. Aussi, l'amour des âmes est-il une autre grâce
qui dérive de l'esprit de cette dévotion De toutes
les choses qui existent, l'amour des âmes est peut être
le plus éminemment catholique II semble que c'est un sentiment
surnaturel, qui n'appartient qu'a l’Eglise II y a plusieurs
classes de Saints, distinguées les unes des autres par des
glaces toutes différentes, et par des dons dissemblables,
presque incompatibles. Cependant, l'amour des âmes est un
instinct commun aux Saints de toutes les classes. C'est une grâce
qui vient accompagnée du plus grand nombre de faveurs, et
qui suppose l'exercice du plus gland nombre de vertus C'est la grâce
qui déplaît le plus au public irréligieux, car
le péché lui même a ses instincts de conservation
; et c'est une grâce qui est particulièrement désagréable
aux personnes mondaines. C'est un don aussi qui exige un discernement
spirituel d'une délicatesse plus qu'ordinaire, car il est
partout et toujours l'accord de l'enthousiasme et de la discrétion.
L'activité naturelle, l'émulation vulgaire, une Bienveillance
bruyante, l'amour de la louange, l'habitude de se mêler à
tout, la trop grande estime de nos capacités, la bouillante
ardeur d'une ferveur exagérée, l'obstination des vues
particulières les folies sans fin d'une originalité
indocile , toutes ces choses préparent autant d'illusions
pour l'âme, et elles les multiplient tellement par leurs combinaisons
variées, que le don de conseil et la vertu de prudence, de
même que la froide audace d'un apôtre sont de toute
nécessité pour l'exercice de cet amour des âmes.
C'est une grâce laborieuse aussi, une grâce qui ennuie
l'esprit, fatigue l'intelligence et apporte des désappointements
au cœur. Voilà pourquoi, chez beaucoup de personnes,
elle a une durée si courte. Elle entre dans la ferveur de
presque tout le monde, mais elle se trouve dans la persévérance
d'un bien petit nombre. C'est une grâce qui ne vieillit jamais,
qui jamais n'éprouve les sentiments de la vieillesse, jamais
ne ressent sa lenteur, ni son besoin de repos. Aussi, bon nombre
d'hommes la laissent de côté, comme un objet appartenant
à la jeunesse ; pour eux, c'est un état par lequel
il fallait passer, mais dont on ne tarde pas à sortir ensuite.
L'âme d'un apôtre est toujours jeune. Elle était
mûre dans sa jeune prudence, et elle est impétueuse
dans son zèle orné de cheveux blancs.
Mais si c'est une grâce sans laquelle il est difficile de
persévérer, c'en est une aussi qui donne une grande
unité et une consistance merveilleuse à la vie d'un
homme, et qui finit nécessairement par la couronner du succès
le plus digne d'envie. S'il n'y a rien qui exige un travail plus
pénible que l'amour des âmes, il n'y a rien non plus
qui promette un succès aussi certain. L'amour des âmes
est une combinaison parfaite de grandeurs spirituelles. C'est la
plus large de. toutes les expressions du Sacré Cœur.
Mieux que toute autre chose, il unit la charité envers Dieu
et la charité envers les hommes. Il semble d'un côté
comprendre Dieu d'une manière intuitive, et de l'autre posséder
en lui-même un attrait surnaturel, qui le fait couronner le
roi des hommes. Par lui, l'homme est doué d'une fécondité
surprenante et jouit d'un bonheur que rien ne peut lui ôter.
Il arrache du cœur la jalousie, la rivalité, les petitesses.
L'amour des âmes vit également dans l'action et dans
la contemplation, et il satisfait par là pour de nombreuses
omissions dans la vie spirituelle. Il donne une simplicité
charmante au caractère, modérant ce qu'il y aurait
de trop enjoué, égayant ce qu'il y aurait de trop
sérieux. Il est une émanation de la grandeur apostolique,
une part à la mission des Apôtres, dont la vocation
est au-dessus de toutes les autres vocations du monde, comme leur
sainteté a été supérieure à toutes
les autres saintetés. Il pénètre l'âme
d'un violent amour de Jésus, et il la fait participer à
ce qu'il y a de communicatif dans l'adorable caractère de
Dieu. Quelle grâce de posséder cet amour des âmes
! Et c'est la grâce peut-être qui ressort de la manière
la plus directe, la plus naturelle et la plus infaillible de la
dévotion au Précieux Sang.
Un autre fruit de la dévotion au Précieux Sang est
une grande dévotion aux Sacrements. Le zèle des âmes
est donné naturellement pour faire triompher les Sacrements.
L'homme apostolique connaît les Sacrements par expérience.
Il a vu ce qu'il y a de magique dans leurs opérations. Il
a vu comment ils peuvent demeurer au sein de la corruption, semblables
à des charmes divins, et détruire par leur influence
mystérieuse tout ce qu'il pouvait y avoir de nuisible dans
le voisinage, les restes, les associations, les racines et les attraits
du péché. Il a manié leurs réalités
divines, et c'est plutôt ce qu'il a vu que ce qu'il croit,
qu'il adore. Mais non seulement une grande dévotion aux Sacrements
est une suite nécessaire du zèle des âmes, elle
est aussi un remède efficace contre tout ce qu'il y a de
mondain, de matériel et d'antisurnaturel dans les tendances
de l'époque. Et cette dévotion se développera
en nous, à mesure que nous ferons des progrès dans
la dévotion au Précieux Sang.
L'effet de la dévotion au Précieux Sang sur notre
dévotion à la sainte Vierge peut bien aussi être
cité comme une de ses grâces, et l'une des révélations
de son esprit. Par elle notre dévotion à Marie devient
partie intégrante de notre dévotion à Jésus,
et ces deux dévotions se trouvent réunies en une seule.
Elle fait entrer Marie d'une manière si intime dans le plan
de la rédemption, et en même temps elle la considère
séparément revêtue d'une telle splendeur, que
le langage le plus élevé dont les Saints usaient à
son égard nous devient facile, et qu'il n'est plus que l'expression
naturelle de l'amour qui nous anime. Pour être enthousiaste,
notre amour de Marie n'a besoin que d'être théologique.
La dévotion au Précieux Sang revêt Marie d'une
gloire nouvelle. Par elle, Jésus glorifie Marie, et Marie
glorifie Jésus. Par elle, les mystères de Marie brillent
comme désastres lumineux, et le Précieux Sang forme
la clarté de la nuit de pourpre au milieu de laquelle leur
éclat se montre plus visible et plus distinct. Celui qui
peut trouver un point de vue différent d'où notre
tendre Mère lui apparaît plus grande qu'auparavant,
s'est procuré un nouveau moyen de sanctification, car il
a acquis une puissance nouvelle pour aimer Dieu; or, la dévotion
au Précieux Sang est remplie de pareils points de vue.
La dévotion au Précieux Sang doit aussi naturellement
nous donner un amour spécial pour la sainte humanité.
Elle nous fait pénétrer jusque dans les plus profondes
retraites de la vie humaine de Notre Seigneur. Comme chacune des
pulsations de ce Sang divin, tous ses mystères présentent,
à notre foi et à notre amour les réalités
redoutables de la nature créée de Jésus, en
même temps qu'ils paraissent ouvrir à nos regards les
merveilles de l'union hypostatique, et nous en démontrer
toute la force. Notre Seigneur Jésus-Christ est Bien ; et
nous l'adorons tous comme tel. Mais il y a une adoration particulière
de sa Divinité qui procède d'un amour spécial
pour son humanité. Nous voudrions bien aimer Dieu comme il
nous aime. Mais il y a dans son amour pour nous une tendresse que
son infinie majesté ne nous permet pas de lui rendre. Cependant,
l'adoration de la divinité de Jésus, inspirée
par une dévotion spéciale à son humanité,
renferme un je ne sais quoi qui insinue cet élément
de tendresse dans notre adoration, sans diminuer la sainte terreur
de notre anéantissement; cet élément est un
des dons particuliers de la dévotion au Précieux Sang.
Où se trouve Jésus, là tout honneur, toute
gloire, tout amour se réunissent autour de Dieu le Père.
Qui peut douter alors que la dévotion au Précieux
Sang ne soit aussi une dévotion au Père éternel
? Pensez à l'immensité de l'amour de Dieu le Père
pour ce Sang rédempteur ; de toutes les créations
possibles, c'est lui seul qu'il a choisi pour être le prix
de notre rédemption. Sa valeur seule a pu rendre au Créateur
les trésors de gloire que le péché de la créature
avait cherché à lui ravir. C'est seulement à
la suite de sa victoire qu'il a bien voulu condescendre à
recevoir de nouveau la souveraineté dont il avait été
dépouillé ; sa plénitude seule a pu satisfaire
les exigences de ses perfections outragées, et il n'y a que
sa mansuétude qui ait pu ramener une paix universelle entre
le ciel et la terre. C'est à la personne du Père,
par appropriation, que cette précieuse rançon de nos
âmes a été payée. Bien plus, notre dévotion
au sang du Fils n'est qu'une imitation de la complaisance que le
Père y trouve. Ce sang est sa joie et sa dévotion
; nous unir à lui dans cette dévotion au sang de son
Fils, c'est, en toute vérité, pratiquer une dévotion
spéciale envers lui. La dévotion au Père éternel
! voilà la grâce si suave que nous devons appeler de
toute l'ardeur de nos désirs.
Le Précieux Sang est une source intarissable dont les eaux
fécondes coulent sur les âmes et les emportent dans
leur cours vers l'abîme sans fond de l'amour. Travaillons
donc à développer de plus en plus dans nos âmes
cette dévotion précieuse que l'Eglise cherche aujourd'hui
à raviver en nous.
Les Confréries du Précieux Sang ont été
enrichies de nombreuses indulgences par les papes Grégoire
XVI, Pie VII et Pie IX.
[1] Cf. Le Précieux Sang ou le Prix de notre Salut, par le
R. P. Faber.
qui lucidement reconnaissent ce qu’ils sont sans crainte ni
peurs . Voilà comment se dessaisir de sa vie sans vouloir
y mettre une maîtrise prométhéenne.
Alors en ces jours de la Passion apprenons à déposer
nos fardeaux et nos combats pour y laisser passer la pâque
du Fils ;
Se dessaisir de sa vie est l’œuvre de toute une existence
; à l’heure où la maîtrise semble être
la valeur unique , osons nous montrer pour ce que nous sommes :
Forts et limités dans nos capacités de réalisation.
Suivre son chemin et se réaliser soi même sans succès
apparent mais avec authenticité .
+ antoine marie