CAUSERIES SUR LE TEMPS
Au fond obscur de l'abîme des problèmes philosophiques,
celui des questions indélébiles et insolubles, gît
une bête mystérieuse et, semblerait-il, incontournable.
Tous les métaphysiciens, libres penseurs et philosophes-du-dimanche
viennent l'affronter tôt ou tard, résolus de l'apprivoiser
et de lui faire révéler ses secrets. Comme de vaillants
chevaliers réminiscents du cercle arthurien, brandissant les
armes redoutables de la Raison et de l'Imagination, ils se livrent à
un combat sans merci. Le champ de bataille : les plaines de l'entendement.
L'adversaire : le temps.
C'est entre les années 397 et 4001 de notre ère que se
déploya une campagne mémorable contre le monstre de la
temporalité, créature que l'on rapproche souvent à
une hydre à trois têtes : l'avenir, le présent et
le passé. L'inquisiteur, Augustin d'Hippone, déferle l'ensemble
de son arsenal philosophique dans le Livre XI des ses Confessions, dans
l'espoir de répondre à la question: " Qu'est-ce que
le temps? ". Mais Augustin n'entre pas dans la lutte sans alliés
; sa croisade est éclairée par une foi chrétienne
invincible et une piété désarmante. Dieu le Père
tout- puissant, Créateur miséricordieux du ciel et de
la terre, accompagne son serviteur à chaque instant dans son
épreuve.
Par ce travail, je me propose deux objectifs. Primo, de décrire
de manière succincte mais néanmoins circonstanciée
la conception temporelle d'Augustin d'Hippone et, secundo, de commenter
les idées qui me paraissent les plus significatives. J'implore
au Seigneur de me couvrir de sa grâce et d'illuminer ma pensée
afin qu'elle jouisse d'un atome de fécondité augustinienne.
L es Confessions de Saint Augustin comprennent deux parties distinctes
: la première (Livre I à X) constitue l'ensemble des faits
autobiographiques, alors que la seconde (Livre XI à XIII), reflète
les méditations augustiniennes sur la Création.2 Il importe
de bien saisir cette différenciation en abordant le Livre XI
afin d'embrasser l'esprit dans lequel furent rédigées
les observations temporelles de l'évêque d'Hippone. En
effet, au début du onzième livre, le lecteur a l'impression
de déceler une certaine frustration qui dégage du texte
d'Augustin, voire une exaspération de l'auteur face à
l'ignorance populaire vis-à-vis du mystère de la Création.
Augustin est mortifié d'entendre les hommes affirmer :
Dieu, avant de faire le ciel et la terre, que faisait-il? Supposé
qu'il fût de loisir et désoeuvré, pourquoi n'eut-il
pas continué toujours à chômer comme devant? Ou
bien supposé en Dieu un mouvement nouveau et une volonté
nouvelle de créer quelque chose non encore créé,
comment dès lors concilier la véritable éternité
avec l'éclosion d'une volonté jusque-là non existante?
3
Ceux qui tiennent ce discours ne saisissent pas le mystère de
la Création. Ils parlent d'éternité mais ne réussissent
pas à échapper aux remous du passé et de l'avenir.
Ils comparent les instances mouvantes de la temporalité à
la stabilité permanente de l'éternité. Tout se
passe comme si ces pauvres malheureux oubliaient que Dieu est le créateur
du ciel, de la terre, du jour, de la nuit et du temps. Si d'ailleurs
il n'y eut, avant la Création aucun temps, pourquoi se demander
ce que Dieu faisait alors, puisque faute de temps, il n'y avait pas
d'alors. Augustin prie pour les aveugles : " ...donne leur Seigneur
de bien réfléchir à ce qu'ils disent et de découvrir
que le mot avant ne va pas là où le temps n'existe pas
et [...] qu'il ne peut y avoir de temps sans Création. "4
C'est effectivement ce qu'implique l'idée de la Création
ex nihilo, c'est-à-dire à partir de rien ; idée
à laquelle Augustin et la tradition chrétienne adhéraient
de pleine foi.
Saint Augustin se livre immédiatement à une profonde réflexion
dont l'objectif n'est nul autre que de débusquer la véritable
nature du temps ; le restant du Livre XI constitue le fruit des méditations
temporelles de l'évêque. Bien qu'il soit impossible de
resserrer l'entière définition augustinienne du temps
en une seule phrase, il est néanmoins convenable de poser sa
conception temporelle comme indissociable à la fuite événementielle.
Pour Saint Augustin, les événements sont les filins tissés
de l'étoffe du temps. " Je le dis néanmoins en toute
confiance, je sais qu'il n'y aurait ni, si rien ne passait, temps passé,
ni, si rien n'advenait, temps futur, ni, si rien n'existait, temps présent.
"5 On retrouve donc chez Augustin l'éternelle trinité
temporelle, à savoir le passé, le présent et l'avenir.
La véritable difficulté pour l'évêque se
résume à comprendre les modes d'être ou les statuts
ontologiques respectifs des différents temps. Le passé
était alors que le futur sera. Le présent, pour sa part,
demeure également énigmatique en raison de sa position
moyenne entre l'avenir et le passé : il émerge du "
n'est pas encore " pour devenir aussitôt le " n'est
plus ". Puisque le présent tend à ne pas être,
pouvons-nous dire qu'il est? Comment penser le présent? Le philosophe
répond :
" Que l'on conçoive un bout de temps, désormais indivisible
en aucunes parcelles même infinitésimales, c'est la seule
chose qui se puisse appeler le présent : d'ailleurs si prompte
à transvoler du futur au passé qu'elle ne s'étend
sur aucune fraction de durée, car où il y a étendue,
il y a division : passé, futur ; mais dans le présent
nulle étendue. "6
Augustin remarque que la conception que l'on se fait de l'instant est
lourde de conséquences métaphysiques mais le philosophe
préfère s'en tenir au présent, en tant qu'acte
de l'esprit du sujet.
Effectivement, la question du temps chez Saint Augustin se voit soutenue
par la perception subjective des hommes. Autrement dit, le temps est
l'affaire des impressions. Les différences perçues entre
les temps relèvent uniquement de celui qui les perçoit
sensiblement ; qu'une durée paraisse longue ou courte, il s'agit
là de la conscience subjective. Or, toutes comparaisons subjectives
des temps doit se faire durant leur écoulement. Augustin prévoit
immédiatement le problème qui se dresse : " Mais
les temps, c'est quand ils passent que nous le mesurons, à la
mesure de nos impressions ; quant au passé, qui n'est plus, ou
au futur, qui n'est pas encore, qui peut les mesurer? "7 Comment
mesurer ce qui était et ce qui sera? Devons-nous désormais
abandonner le modèle antédiluvien du trio temporel? Devons-nous
conclure dorénavant que seul le présent existe puisque
le passé et l'avenir échappent à la détermination,
puisqu'ils demeurent respectivement insaisissables et imprévisibles?
Augustin vient derechef calmer les esprits en nous assurant que le passé
et l'avenir sont effectivement des réalités rendues possibles
par les facultés subjectives du sujet qui en fait l'expérience.
Par quel prodige est-ce que le passé, temps qui paraît
a priori anéanti par son propre écoulement, se voit miraculeusement
ressuscité? Augustin s'explique :
Aussi bien tout récit vrai du passé fait sortir de la
mémoire non point les événements passés
tels quels, mais des mots conçus d'après les images imprimées
dans l'esprit comme des traces lors de leur passage le long des sens.
Mon enfance qui n'est plus, est en un passé qui n'est plus, mais
que je me la rappelle, mais que je la raconte, j'en vois, car celle-ci
est encore dans ma mémoire, l'image présente.8
C'est ainsi que le passé pour Saint Augustin est une réalité
dont l'expression est présente, grâce à la mémoire
de celui qui en a fait l'expérience. La mémoire rend présente
l'image du passé. Mais en est-ce ainsi pour l'avenir? Sommes-nous
tous prophètes et devins capables d'annoncer les événements
futurs? moins d'être doublement touché par la grâce
de Dieu, la réalité de l'avenir ne dépend d'aucune
prescience divine ou de mysticisme. Voici. Nous savons que seul est
visible ce qui est. Or, ce qui est déjà est non pas futur,
mais présent. " Quand donc l'on prétend voir le futur,
ce que l'on voit c'est le futur non pas en soi : il n'est pas encore,
étant futur, mais en ses causes ou ses signes, qui sont déjà
des réalités présentes. "9 Ainsi, les signes
qui annoncent un événement quelconque servent la conscience
subjective à se faire une idée provisoire de l'événement
éventuel. Cette idée fabriquée du futur (nécessaire
ou contingent), Augustin la nomme attente. Comme le passé, l'avenir
est une réalité dont l'expression est présente
par l'entremise de son anticipation.
Cette dernière précision mène Augustin à
repenser la distinction tripartite du temps ; l'appellation conventionnelle
du passé, du présent et de l'avenir lui paraît maintenant
floue, imprécise et inexacte. Au lieu, le philosophe propose
ceci :
L'expression propre serait : trois temps, un présent où
il s'agit du passé, un présent où il s'agit du
présent et un présent où il s'agit du futur. Il
y a, en effet, dans l'âme trois données que je ne vois
pas ailleurs : un présent où il s'agit du passé,
le souvenir ; un présent où il s'agit du présent,
la vision; un présent où il s'agit du futur, l'attente.
Ce sont trois temps que je vois et, je l'avoue, trois réalités.
10
Le présent se voit dorénavant investi d'une triple signification
dans la conscience subjective puisque c'est avec lui, en lui et par
lui que les dimensions temporelles prennent sens. Le sujet se souvient
du passé de la même façon qu'il anticipe l'avenir,
c'est-à-dire dans son mode propre, le présent. Se dresse
à nouveau le problème de la mesure du temps, c'est-à-dire
la détermination des temps qui paraissent longs et courts ; c'est
ici que la pensée augustinienne du temps arrive au zénith
de sa subtilité.
Nous avons tous l'impression de faire l'expérience d'un temps
que l'on traite de long ou de court. Or, Augustin affirme que cette
mesure du temps s'effectue durant son passage, c'est-à-dire au
présent, puisqu'il est impossible de le contempler lorsqu'il
n'est plus (le passé) ou lorsqu'il n'est pas encore (l'avenir).
Pourtant, le philosophe affirme aussi que le présent n'a point
d'étendue. Donc la question se pose légitimement : comment
fait-on pour évaluer, comparer et mesurer le temps? Augustin
répond à cette dernière interrogation en disant
tout simplement " Deus creator ominum "11. En prononçant
ce vers, on remarque qu'il est composé de huit syllabes successivement
brèves et longues. Apparemment, la mesure des courtes permet
l'évaluation des longues. Toutefois, on remarquera également
que la longue syllabe ne peut être mesurée que lorsqu'elle
a cessé d'être. Comment la comparer à la brève
qui, elle aussi, n'est plus? Et pourtant, nous les mesurons. Le philosophe
conclut donc que ce ne sont pas les syllabes en soi que nous mesurons
mais plutôt leurs traces, qui dans la mémoire restent fixes.
Au premier vers, Augustin ajoute donc " In te, anime meus, tempora
metior. "12
La permanence des empreintes d'un événement ne se donne
pas à l'esprit à la manière de l'étendue.
Elle constitue une véritable extension, c'est-à-dire qu'elle
implique une manoeuvre de l'esprit.
Dans l'âme il y a trois actes : attente, vue, souvenir. Le passage
du temps se fait par la vue, de l'attente au souvenir. Que le futur
ne soit pas encore, qui le nie? Dans l'âme toutefois il y a attente
du futur. Que le passé ne soit déjà plus, qui le
nie? Dans l'âme toutefois, il y a souvenir du passé. Que
le moment présent, passage réduit à un point, n'ait
aucune étendue, qui le nie? La vue toutefois, par où ce
qui sera le présent tend vers ce qui n'est plus le présent,
a sa durée. Longueur de temps s'applique donc, pour le futur,
non point à un temps qui n'est pas, mais à une longue
attente relative au futur, et de même, pour le passé, non
point à un temps qui n'est pas, mais à un long souvenir
relatif au passé.
L'esprit se meut donc en trois modes solidaires : il attend, il observe,
il se souvient. Il importe toutefois de comprendre ces actes en tant
que prolongement fluide d'un à l'autre et d'un en l'autre, sans
quoi la longueur relative de la durée d'un événement
serait imperceptible.13 C'est donc la relativité entre les impressions
subjectives du présent qui, tordue par l'esprit qui attend et
qui se souvient, crée l'apparence d'un long ou court intervalle.
Le problème de la mesure du temps se voit résolu dès
que l'on accepte de s'imaginer un présent transitoire qui est
à la fois souvenir et attente.
Cette dernière précision témoigne de la richesse
et de l'originalité de la pensée augustinienne. Il est
remarquable que le philosophe ait opté de contempler la question
du temps, avec toutes ses méandres et ses impasses, non pas comme
un phénomène objectif et extérieur, mais plutôt
comme un phénomène présenté à la
conscience subjective. La méthodologie de l'examen temporel d'Augustin,
c'est-à-dire celle du " je " qui fait l'expérience
du temps, s'inscrit parfaitement dans le contexte de ses Confessions.
L'oeuvre entière, rédigée à la première
personne, constitue un merveilleux dialogue entre l'homme et son Seigneur,
qui par la grâce et l'illumination, inspire le philosophe à
sonder les dédales de son âme pour trouver la Vérité.
Augustin dessine minutieusement le parcours de l'esprit dans ses saisies
fugitives du temps passger; ne serait-ce que pour cette raison, l'analyse
temporelle d'Augsutin s'avère un tour de force étonnant.
Remarquons toutefois que la prémisse première du philosophe,
celle que Dieu soit le créateur de l'univers et des temps, échappe
à toute remise en question. Il est vrai qu'au moyen âge,
l'idée de la Création divine jouissait d'une imperméabalité
contre le doute, cependant, au siècle de la critique de la métaphysique,
voire le nôtre, cette invulnérabilité de l'apoditicité
créationniste semble perdre beaucoup de son éclat.
Est-il possible d'évaluer l'étendue de l'influence que
les analyses augustiniennes du temps auront sur la pensée de
ses successeurs? Le " je " d'Augustin précède
celui de Descartes, de Kierkegaard et de Freud ; il y a effectivement
chez ces amis de la sagesse, quelques indices augustinisants. Mais nul
plus évident, du moins, à mon avis, que chez Edmund Husserl.
Le père de la phénoménologie souhaite procéder
à une analyse phénoménologique de la conscience
du temps, ce qui comporte " l'exclusion complète de toute
espèce de supposition, d'affirmation, de conviction à
l'égard du temps objectif. "14 Cette mise hors circuit du
temps objectif ou constitué est nécessaire selon le philosophe
afin d'accéder au phénomène pur du temps, tel que
vécu par la conscience du sujet. On ne veut considérer
que l'apparaître temporel dans ses modalités que Husserl
nomme rétention et protention. Quinze siècles plus tôt,
Augustin avait nommé les modes du temps souvenir et attente.
L'évêque d'Hiponne annonce la phénoménologie
husserlienne en ce qu'il saisie les tensions éthérées
de l'esprit dans son expérience subjective du temps.
Abstraction faite des ressemblances inhérentes aux pensées
respectives de ces deux monstres sacrés, la question du temps
demeure toujours énigmatique et séduisante pour le philosophe.
Les questions insolubles de la pensée ne réservent pour
celui-ci qu'une sombre déception, une soif de savoir accrue par
l'effort même de savoir. Peut-être faut-il combler les insuffisances
de l'imagination par une seconde caractéristique proprement humaine?
Peut-être faut-il s'arrêter là où débute
l'irrationnel, là où la foi vient supplanter les insuffisances
de l'imagination?
Notes
1 Années durant lesquelles furent rédigées les
Confessions.
2 BOCHET, Isabelle, Saint Augustin, in " Gradus philosophique
", Paris, Flammarion, 1995, p. 67.
3 SAINT AUGUSTIN, Confessions, Paris, Pierre Horay et Cie, 1947, p.
326.
4 Ibid., p. 349.
5 SAINT AUGUSTIN, op. cit., p. 330.
6 Ibid., p. 333.
7 SAINT AUGUSTIN, op. cit., p.333.
8 Ibid., p. 335.
9 SAINT AUGUSTIN, op. cit., p. 335.
10 Ibid., p. 337.
11 SAINT AUGUSTIN, op. cit., p. 345.
12 " C'est en toi, mon âme, que je mesure les temps. "
Ibid., p. 346.
13 GUITTON, Jean, Le temps et l'éternité chez Plotin et
Saint Augustin, Paris, Vrin, 1971, p. 231.
14 HUSSERL, Edmund, Leçons pour une phénoménologie
de la conscience intime du temps, Paris, PUF, 1983.