EXEMPLE DE RELIGION POPULAIRE
Dans la cour se bouscule
une foule dévote. A gauche , j’aperçois, sombre
comme une grotte, la chapelle-buvette : on vient boire et prier. Parmi
le bruit de voix confus j’entends crier :
«
Un verre d’eau, messieurs ? Un verre d’eau, mesdames ?
»-
Sang qui purifiez, purifiez nos âmes.-
Sous la voûte d’azur, un Christ pâle et sanglant...
Près de l ‘autel, des femmes en tablier blanc puisent
dans un baquet d’au claire qui déborde.
- Fraîche rosée, océan
de miséricorde, lavez nous du péché . -
Des cierges et des fleurs mêlent contre les murs leurs feux
et leurs couleurs. Marchands de chapelets, flacons, cartes postales.
Les roses sur l’autel font pleuvoir des pétales... De
robustes fermiers avalent à grands traits leur verre d’eau
comme un verre de cidre frais, puis, pour bien l’égoutter,
le renversent d’un geste énergique, et s’en vont.
La paysanne reste plus longtemps ; elle boit avec dévotion
cette surnaturelle et froide potion. Elle donne deux sous lorsqu’elle
rend son verre.
- Sang, fleuve dont la source est au
pied du calvaire, Sang qui ressuscitez les morts, guérissez-nous
! -
Des bigotes sont là, mains jointes, à genoux, qui regardent
brûler leur cierge sur la herse.
- Fontaine du désert, miraculeuse
averse, amollissez le cœur du fourbe et du méchant. -
Des verres sont cassés qu’on écrase en marchant.
On entend le glouglou des bouteilles qu’on plonge dans le baquet
; un coup de torchon les éponge. On entend les gros sous qui
tombent dans le tronc. Les campagnards, d’un air méfiant
et poltron, regardent en passant la piscine déserte :
Ils n’ont pas le désir de prendre un bain, non certes
! Un verre d’eau suffit pour contenter leur foi et le bain leur
inspire un salutaire effroi... On respire l’odeur chaude et
molle des cierges.
Sang du calice, vin des mystiques auberges, accordez-nous la vie !
-
Attention, un seau verse dans le baquet avec fracas de l’eau
...
Mais tandis que la foule
en bavardant se presse, le Christ semble accablé d’une
immense détresse et, les bras grands ouverts, cloué
contre le mur, la tête basse, il meurt sous la voûte d’azur.