I Sépulture du Sauveur par Joseph d’Arimathie et Nicodème.
Le Fils de Dieu venait d’expirer sur la croix,
Et sauver par sa mort le genre humain coupable.
Les éléments troublés de leur puissante voix
Proclamaient de Jésus le pouvoir redoutable.
Tout était dans l’effroi ; le soleil obscurci,
Les morts ressuscités, et la terre ébranlée
Jusqu’en ses fondements, du Juif, peuple endurci,
Publiaient l’attentat. Au fond de la vallée
Les rochers s’écroulaient, et le garde éperdu
Se frappait la poitrine en disant en lui-même :
Cet homme est vraiment Dieu. Le Christ est suspendu
Sur le bois jusqu’au soir. Joseph et Nicodème,
Disciples de Jésus, et docteurs opulents,
Obtiennent du Sauveur la dépouille mortelle ;
Ils entourent son corps de parfums et d’onguents,
Baisent avec respect, dans leur douleur cruelle,
Le front du Fils de Dieu, le voilent d’un bandeau,
D’un linceul de fin lin couvrent ses chairs divines,
Et le portent pleurant au Sépulcre nouveau
Que Joseph a creusé dans les roches voisines.
II Nicodème recueille le Précieux-Sang
Leur devoir est rempli ; mais un riche trésor
a l’un d’eux est échu. Le sang de la victime
Mourant pour nos péchés, plus précieux que l’or,
avait trempé la terre, et, d’une voix intime
criant pardon au Ciel, fait sur elle à grands flots
descendre les bienfaits. Le pieux Nicodème
a recueilli ce sang. Au milieu des sanglots
qu’arrache de son cœur sa tristesse suprême,
aidé de son couteau, du coté du Sauveur,
de ses pieds, de ses mains, de sa tête adorable,
il a pris tout ce que sur ce corps de douleur
la mort avait figé. Ce prix inestimable
de la rédemption, il le met dans son gant,
le porte us son toit, le cache en son armoire,
au lieu le plus secret ; et là s’agenouillant,
chaque jour il l’adore. Et celui qu’au prétoire
Pilate a condamné, maintenant dans les Cieux
comble de ses faveurs son serviteur fidèle ;
Il est riche et puissant, tout sourit à ses yeux,
Il recueille le fruit de sa foi, de son zèle.
III Le précieux Sang passe à Isaac, neveu de Nicodème
Isaac, son neveu, possédant à son tour
Ce trésor précieux, voit les bienfait célestes
Remplir tous ses désirs. Or, il advint qu’un jour
Son épouse, livrée à des soupçons funestes,
L’avait surpris priant devant l’objet sacré.
Ne sachant pas d’ailleurs d’où venaient ses richesses
(car le Ciel de grands biens l’avait vite entouré),
elle crut qu’un démon lui faisait ces largesses,
que par l’art de Magie il trouvait cet argent.
Devant le Consistoire, en bonne israélite,
Elle vient accuser son époux innocent
D’adorer une idole. Isaac a bien vite
Démenti ce forfait ; ayant un grand pouvoir
Auprès des magistrats, il confond l’imposture
De son accusatrice ; et bien loin de déchoir
Dans l’estime des siens, une gloire plus pure
Rejaillit sur son front, il augmente en bonheur.
Mais quoi donc d’étonnant qu’il soit dans l’abondance ?
Du sang du fils de Dieu, fidèle adorateur,
Il attire sur lui la paix et l’opulence.
IV Isaac va demeurer à Sidon.
Cependant les chrétiens s’accroissaient en tous lieux,
Et le nom de Jésus avait rempli la terre !
Mais on les poursuivait, comme aux Juifs odieux
Saint Jacques le majeur, nommé fils du tonnerre,
Avait versé son sang. Dans la Sainte Cité
Un grand nombre déjà subissaient le martyre.
Isaac n’avait plus la même autorité,
Depuis qu’au Consistoire on l’avait fait traduire
Comme étant idolâtre, on le croyait Chrétien.
Sa première faveur bien loin s’était enfuie,
Etant accusé d’^être un mauvais citoyen,
Il se voit obligé de quitter sa patrie ;
Il sort donc de Jusée et se rend à Sidon,
Emportant avec lui la relique sacrée ;
Dans un lieu solitaire y prend une maison,
De figuiers, de verdure et de fleurs entourée,
Sur le bord de la mer. Il trouve le bonheur
Dans ce nouveau séjour. Le Saint Sang qu’il adore
Fait descendre sur lui les bienfaits du Seigneur ;
Là, le Ciel le protège et le bénit encore.
V Isaac cache le Précieux Sang dans un souche de figuier.
Lorsqu’à Jérusalem l’Abomination
Que prédit Daniel, triomphait dans le temple
Et jetait dans les cœurs de désolation
Du courroux du Très Haut, épouvantable exemple !
Isaac à Sidon coulait des jours heureux,
Au milieu de la paix. Or un soir qu’il sommeille,
Que dans la sombre nuit tout est silencieux,
Une céleste voix vient frapper son oreille :
« Les romains vont venir dévaster ce pays,
Prendre Jérusalem, tout couvrir de ruine. »
Craignant que le Saint Sang, restant dans son logis,
Par eux ne fut détruit, Isaac imagine
D’aller le transporter au fond de son jardin,
Dans le tronc d’un figuier. D’abord avec adresse
Dans deux tubes de plomb il met le sang divin ;
Une dernière fois le baise avec tendresse,
Puis l’introduit au bas du tronc qu’il a creusé.
O prodige étonnant ! l’écorce se referme,
Et recouvre en entier le trésor déposé,
Dieu proclamant ainsi la vertu qu’il renferme.
VI Le précieux Sang est transporté à Fécamp
Isaac quelque temps adore dans ce lieu,
Sans donner de soupçons la relique sacrée ;
Mais de nouveau la voix de l’envoyé de Dieu
Lui dit que les Romains ravagent la contrée,
Lui prescrit de couper sans retard le figuier
Au-dessus de l’endroit où le Saint Sang repose,
De déterrer la souche et de la confier
Aux vagues de la mer. Isaac se dispose
A remplir cet arrêt, l’angoisse dans le cœur,
Car pour lui c’est vraiment une grande tristesse
De perdre son trésor. Comme c’est le Seigneur
Qui lui donne cet ordre, au plus vite il s’empresse
De transporter sa souche et la pousse à l’eau.
C’est l’époque où l’on voit aborder à Marseille
Saint Lazare et ses sœurs, portés sur un vaisseau
Sans mâts, sans gouvernail ; et la même merveille
Vient se renouveler pour le Sang Précieux.
Sous la garde d’un ange il arrive au rivage,
Nommé depuis Fécamp ; Dieu voulant en ces lieux
De ses plus riches dons faire venir le gage.
VII Bozo découvre la souche du figuier
Quand le Précieux Sang parvint à cet endroit,
La mer se prolongeait bien loin dans la vallée ;
La souche est déposée où maintenant on voit
Jaillir une fontaine ; elle y reste isolée,
Dans la vase et les joncs, pendant un certain temps ;
Puis la mer s’éloignait, autour croissent des plantes,
Elle même prend sève, et quand vient le printemps
Pousse des rejetons, trois tiges verdoyantes.
Cependant Saint Clément, troisième successeur
De l’apôtre Saint Pierre, et pape plein de zèle,
Envoya dans la Gaule un illustre pasteur,
Saint Denys de Paris ; un compagnon fidèle
Qui s’appelait Bozo, le suivit en ce lieu ;
Puis allant ver la mer, habita le rivage
Où gisait le Saint Sang ; là, zélé pour son Dieu,
Il fit bien des Chrétiens, convertit le village.
Il trouva le figuier dans le bosquet voisin ;
Il voulu l’enlever, mais quelque effort divin,
L’arrête ; il y renonce et le quitte à sa place.


VIII Un ange sous la forme d’un vieillard est reçu en hospitalité chez la veuve de Bozo
Bozo vécut longtemps, heureux et respecté
Dans cet endroit fertile ; ayant quitté la vie,
Son épouse Merca, peine de charité,
Se vit également de ses voisins bénie,
Un soir un pèlerin, d’un vénérable aspect
Lui demande à loger. Cette femme bien vite
L’accueille en sa demeure, et pleine de respect,
A vouloir prendre part à son souper l’invite.
Au moment du repas on en vient à parler
Du tronc mystérieux, resté dans le bocage,
Que l’on avait en vain essayé d’ébranler ;
On remarque, en causant, qu’il est dans ce parage
Le seul figuier connu ; qu’on le dit apporté
Par le courant des flots dans la haute marée :
Qu’on le voit tous les ans pousser, pendant l’été,
Trois verdoyants rameaux, et que dans la contrée
On ne parle partout que du tronc merveilleux.
Aussitôt l’étranger à ses hôtes propose
D’aller le lendemain lever l’arbre avec eux,
Si Dieu dans ses desseins de la sorte en dispose.


IX L’ange fait transporter la souche à l’endroit où se trouve maintenant l’Abbaye
Quand le jour fut venu les enfants de Merca
Vont chercher un chariot pour transporter la souche.
Avec tous leurs voisins, étant arrivés là
Où se trouvait le tronc, cet inconnu le touche
De ses mains ; aussitôt et par enchantement
Il s’élève de terre, et lui-même se place
Au dedans du chariot, le groupe s’avançant
On arrive bientôt après un court espace
A l’endroit sur lequel se dresse de nos jours
La célèbre abbaye, et là, nouveau miracle,
Le tronc devient si lourd qu’il brise en son parcours
Le chariot écrasé. Frappés de ce spectacle
Tous les témoins en sont dans le ravissement.
La souche gît à terre ; alors formant sur elle
Un grand signe de croix, et vers eux se tournant
L’étranger parle ainsi ; « Cette souche recèle
L’incomparable prix de la rédemption.
Heureuse la province à laquelle est échue
Cette insigne relique ! » O stupéfaction !
L’homme ayant dit ces mots disparut à leur vue.

 

X Apparition d’un cerf blanc
La souche de figuier demeura sans honneur
Longtemps dans cet endroit. Les témoins du prodige
Seuls venaient quelquefois adresser au Seigneur
Leur prière en ce lieu ; puis bientôt tout vestige
De culte disparut. Lorsqu’un homme puissant,
Anségise de nom, vint en cette vallée
Chasser dans la foret, car le bois s’étendant
Fort loin de tous cotés, cachait sous sa feuillée
De nombreux animaux convoités des chasseurs.
Il advint donc un jour que le duc Anségise
Se livrant à la chasse, entouré de seigneurs,
Aperçut un grand cerf, d’un blancheur exquise,
Débouchant d’un fourré. Frappés d’étonnement
A cette vision, ils restent dans l’attente.
Cet étrange animal va vers l’emplacement
Où gisait le figuier, et d’une course lente,
En ayant fait le tour, disparut à leurs yeux.
De plus en plus surpris, le bon duc Anségise,
Ayant su quel prodige autrefois dans ces lieux
S’était passé, fit vœu d’y bâtir une église.
XI Saint Waning fait construire un monastère à l’endroit où gît le Précieux Sang
L’illustre duc ne peut accomplir son projet,
Ayant été trop tôt enlevé de la vie :
Mais son pieux dessein par un divin décret
S’exécuta plus tard. Cette terre bénie
Fut alors visitée après un certain temps
Par un riche seigneur de la cour de Clotaire
Qui s’appelait Waning. Ce compte tous les ans
Se rendait dans ces bois, afin d’y satisfaire
Son attrait pour la chasse. Ayant bien vite appris
Tous ces faits merveilleux, et le vœu d’Anségise,
Plein de dévotion il eut bientôt repris
Le projet de bâtir non une simple église
Mais bien un monastère en ce lieu vénéré.
Déjà par son concours s’élevait Fontenelle ;
Il veut encor ouvrir un asile sacré
En cet heureux pays. Avec soin on y scelle
La souche comme étant son meilleur fondement ;
Les voisins à l’envi lui prêtent leur service,
Le travail s’effectue avec empressement,
Et bientôt apparaît un très bel édifice.

XII Saint Ouen fait la dédicace du couvent et sainte
Hildemarque en est établie supérieure.

Dans ce temps-là brillait sur le siège de Rouen
Comme un astre éclatant par sa foi, par son zèle,
Par toutes les vertus, le célèbre Saint Ouen.
Répondant au désir de ce fervent fidèle
Qui se sacrifiait à la gloire de Dieu,
Il se rend à Fécamp, au nouveau monastère
Pour attirer du Ciel les grâces sur ce lieu,
En fait la dédicace, avec le roi Clotaire,
Avec beaucoup de pompe et de solennité,
Comme l’ont figuré les trois tiges mystiques,
Le dédie à l’auguste et sainte Trinité,
Saint Waning, voulant mettre en ses murs monastiques
Des vierges se livrant à toute la ferveur
De la dévotion, fait venir une sainte,
Hildemarque de nom, qui servait le Seigneur
Dans un cloître, à Bordeaux, avec amour et crainte ;
L’établit supérieure en l’asile naissant.
Sous sa direction bien des religieuses
Y prononçant leurs vœux, il devient florissant,
Et porte au loin l’odeur de leurs œuvres pieuses.
XIII Destruction du monastère par les Normands, et leur conversion
Durant deux cents ans près on vit ce saint couvent
Embaumer le pays de ses vertus céleste ;
Puis les hommes du Nord en France débarquant
Couvrent la région de ravages funestes. Afin de se soustraire à leur brutalité
Les vierges de Fécamp s’étaient défigurées ;
Les païens n’écoutant que leur férocité,
Ces saintes filles sont aussitôt massacrées ;
Leur couvent est détruit et n’offre bientôt plus,
Aux regards attristés, qu’un monceau de ruines.
Mais insensiblement ces cœurs durs se son vus
Amollis par la grâce. Eclairés des doctrines
D’un Dieu mourant par eux, ils deviennent chrétiens.
Leur duc Rollon se rend et reçoit le baptême ;
La nation le suit, et ces cruels païens
Devenus des agneaux, en foi surpassent même
Les fidèles anciens qui les ont convertis.
Guillaume-longue-Epée hérita de son père ;
Ce duc a, par sa foi, par ses vertus, acquis
L’honneur de relever les murs du monastère.
XIV Sur l’ordre d’un ange l’église du nouveau couvent est dédiée à la Sainte Trinité.
Lorsqu’on vint pour bénir l’église du couvent
Erigé par Guillaume, un prodige admirable
Se produisit encore. En ce même moment
Où l’on délibérait pour savoir quel vocable
On allait lui donner, on vit franchir le chœur
Un homme vénérable à la taille élevée,
Puis poser sur l’autel, pour l’offrir au Seigneur,
Un couteau sur lequel cette phrase est gravée :
« au nom de l’indivise et Sainte Trinité. »
il sort et disparaît, sur un grès de l’enceinte
ayant tracé son pied ; l’ordre est exécuté,
et l’on garde avec soin la merveilleuse empreinte.
Néanmoins, ce couvent paraissant trop petit,
Richard, fils de Guillaume et duc de Normandie,
L’ayant fait démolir, en sa place bâtit
Un vaste monastère ; en creusant l’abbaye
On trouva sous le sol la souche du figuier ;
On en tire avec soin la relique sacrée
Qu’on place décemment au dedans d’un pilier ;
Elle y reste cachée une longue durée.

XV Gloire du Précieux Sang
Un saint rempli de Dieu, Guillaume de Dijon,
Fut le premier abbé du noble monastère.
Sous sa conduite sage on vit cette maison,
Par ses moines nombreux, devenir très prospère,
Briller par ses vertus et croître en sainteté.
Sous Henri de Sully, la célèbre abbaye,
Détruite par la flamme, avec célérité,
Par l’abbé, plein de zèle, est bientôt rebâtie.
Ce fut en ce moment que le Sang Précieux
Fut enfin renfermé dans un beau reliquaire,
Pour être vénéré des fidèles pieux.
Depuis la foule accourt en ce lieu salutaire,
Et de tous les pays, et sept siècles durant,
Elle vient y prier. Disons donc la louange
De ce sang trois fois saint, que le sauveur mourant
Offrit pour nos péchés ; disons les mots de l’ange
Cités en ce récit, ils le termineront :
« Heureuse la province à laquelle est laissée
« cette insigne relique ? heureux ceux qui viendront
« l’adorer, ils verront leur prière exaucée !!! »