Si vous aimez à entendre causer morue salée
et hareng saur, allez à Fécamp. Dix fois sur onze la conversation
des habitants roule sur ce sujet intéressant. Mais Fécamp
a plus d’une corde à sa lyre, et quand on a parlé
morue, on se recueille pour dire au voyageur l’histoire du gant
imbibé du précieux sang de Notre-Seigneur, et que l’église
de la Trinité, reste de la célèbre abbaye de cette
ville, a pu conserver intact après tant de bouleversements accomplis.
Ah! ce n’est pas la moins merveilleuse des légendes que
celle-là et j’entends encore la voix convaincue de l’honnête
pèlerin qui me la conta.
— Nous devons, me dit-il, le précieux sang qui fait la
fortune de l’église de la Trinité à un disciple
de Jésus, nommé Joseph d’Arimathie, et dont vous
avez sans doute entendu parler.
— Je ne connais que lui.
— Eh bien! Joseph d’Arimathie, qui portait des gants, eut
la bonne pensée d’en imprégner un du sang de notre
divin rédempteur. Naturellement il conserva précieusement
cette relique sacrée. Mais se sentant sur le point de mourir,
il la légua à son neveu Isaac. Isaac, quoique juif, avait
des sentiments chrétiens. Il conserva le gant de son oncle, et
pour le soustraire aux Romains qui le recherchaient avec rage, il l’enferma
dans une boîte de plomb. Ensuite il alla placer cette boîte
dans le tronc d’un figuier. Puis il abattit l’arbre et le
poussa à la mer. Les vents et le courant portèrent jusque
sur la côte de Fécamp cette souche bénie et le gant
fut ainsi sauvé et rendu à la dévotion des chrétiens.
— Mais comment sut-on que c’était là le gant
de Joseph d’Arimathie, et même que ce gant existait?
— Par un miracle, monsieur.
— Vous m’en direz tant!
— Ce furent les enfants d’un certain Bozo qui, en pêchant
des crevettes, découvrirent le figuier. Ils le portèrent
à leur père, qui le mit sur un char pour le brûler
comme une vulgaire bûche. Mais le char se brisa à l’endroit
même où s’élève aujourd’hui l’église
de la Trinité.
À la vue du chariot brisé un pèlerin s’écria:
«Cette souche contient le précieux sang de Notre-Seigneur,
c’est ici qu’il doit être conservé à
la postérité. »
— Comment avait-il pu deviner ce mystère, ce pèlerin
inspiré?
— Voilà bien le miracle. Mais il y en a un second et plus
étonnant que le premier.
— Bravo! voyons le second miracle.
— Le duc Richard avait fait rebâtir l’abbaye de Fécamp
en l’honneur de la précieuse relique. Le jour de la dédicace
de l’église, savez-vous ce qui apparut?
— Non, mais je brûle de l’apprendre.
— Un ange de six pieds de haut.
— Quel gaillard!
— Cet ange magnifique tenait dans sa main le gant, qu’il
déposa sur l’autel. Puis il disparut, laissant son pied
imprimé sur une pierre. Il n’y avait plus à douter
de l’authenticité de la relique, et personne n’en
douta plus.
Les pèlerins qui vont chaque année se prosterner devant
le gant de Joseph d’Arimathie peuvent être évalués
à vingt mille. Par la même occasion, ils boivent de l’eau
d’une fontaine appelée «Fontaine du précieux
sang », et qui se trouve dans la cour de la maison portant le
no. 10 de la rue de l’Aumône. Cette fontaine, propriété
particulière, rapporte autant que les vignobles de Château-Margaux.
Cette petite fiole d’eau est payée dix centimes par le
croyant, et les fidèles en ingurgitent plus de dix mille litres
le seul jour du grand pèlerinage. « Le succès comme
vente de l’eau de la source du précieux sang, nous dit
M. Conty dans son Guide des côtes de Normandie, a donné
l’idée à un propriétaire voisin de faire
concurrence au premier vendeur, en prétendant que c’était
dans son champ et non dans celui de son voisin qu’avait été
trouvée la relique. Quelle est la vraie source ? Faut-il boire
aux deux pour faire un pèlerinage efficace? Je ne puis vous renseigner
à cet égard.» On parle d’un procès
entre les deux propriétaires, dont l’un a bravement appendu
à la porte de sa petite Salette l’écriteau suivant:
Prairie où a échoué la souche du figuier contenant
le précieux sang de N. S. Jésus-Christ.
Ne trouvez-vous pas qu’il est grandement temps de décréter
l’instruction élémentaire obligatoire pour tous
les Français?
[Le Canadien Arthur Bues (1840-1901) a été
journaliste et a publié de nombreux ouvrages, dont Chroniques,
humeur et caprices et Petites chroniques pour 1877. Il a, entre autres,
fondé un journal éphémère mais qui a reçu
un certain écho, La Lanterne, dans lequel il donnait libre cours
à ses idées républicaines et anticléricales.
La Lanterne, un hebdomadaire qui parut pendant 27 semaines (septembre
1867 à mars 1868), était, selon Marcel-A. Gagnon, qui
publia en 1964 une anthologie d’Arthur Buies, « le plus
irrévérencieux et le plus humoristique des journaux du
siècle dernier ». L’article ci-dessus est extrait
du n°7.]