Université du Havre
UFR lettres et sciences humaines
DEUG2 Histoire Géographie

Dossier d’initiation
à la recherche :
Le pèlerinage du précieux sang
ROULLIER Doreen
2003/2004 ROMEO Jérôme
DUFLO AUVRAY Julien
Dans l’optique du dossier de l’initiation
à la recherche, nous avons décidé de faire un
travail sur le pèlerinage du précieux sang, qui se déroulait
et qui se déroule encore aujourd’hui à Fécamp.
Comment nous avons choisi ce sujet ? Nous voulions à la base
faire un travail sur un sujet religieux car cela intéressait
chacun de nous. Nous nous sommes d’abord tournés vers
le pèlerinage de saint Jacques de Compostelle pour des raisons
de faciliter étant qu’il existe de nombreuses sources
sur ce thème, puis après quelques réflexions
nous avons décidé d’étudier celui de Fécamp.
Nous avons trouvé intéressant d’étudier
ce pèlerinage car il appartient à notre région
et il est très méconnu des habitants de Seine Maritime
alors qu’il avait dans le passé une très grande
importance. Ce sujet nous est paru d’autant plus intéressant
que chaque personnes, à qui on en parlait, ignoraient totalement
l’existence du pèlerinage du précieux sang, elles
demandaient donc qu’on leur en raconte les faits marquants.
Nous avons donc décidé au fur et à mesure de
faire un travail qui puisse être noté, mais un travail
qui puisse être lu par tout lecteur qui s’intéresse
à ce sujet. Ainsi, si les lecteurs paraissent apprécier
notre travail, nous le déposerons aux archives de Fécamp
pour qu’il puisse être lu par n’importe qui car
les sources sur ce sujet sont très minimes. Cela permettrait
aux lecteurs d’avoir des informations sur le sujet au cours
d’une lecture qui est courte. Nous en arrivons donc à
nos méthodes de travail. Nous voulions à la base étudier
des œuvres que l’on trouverait à la bibliothèque
car nous avions peur de nous jeter dans les archives avec aucune idée
de ce que l’on pourrait trouver. Ces œuvres nous auraient
permis de connaître les faits marquants de ce pèlerinage
ainsi, nous aurions choisi ceux que l’on aurait étudiés.
Cependant, après avoir fait des recherches dans les bibliothèques
du Havre, de Fécamp et d’Yvetot, nous avons conclu que
les bibliothèques aucun livre sur le précieux sang mais
que des ouvrages sur Fécamp qui font parfois allusion au pèlerinage.
Nous avons eu par la suite un entretien téléphonique
avec une maître conférencière et guide à
Fécamp. Cette personne nous a dirigé tout de suite vers
les archives en nous disant qu’il y avait qu’à
cet endroit que l’on aurait des sources pour l’étude
du pèlerinage. Nous aurions aimé travailler à
l’origine sur les miracles et sur les pèlerins, leurs
catégories sociales, leurs pratiques… mais, ce sont les
archives qui ont plus ou moins décidé pour nous. En
effet, il y avait encore une fois très peu d’information
sur le sujet même si les sources que l’on y a trouvées
nous ont permis de faire ce dossier. Ces archives contenaient pour
la majorité des écrits d’abbés de l’église
de Fécamp, sous forme de photocopie, à propos de la
légende, de l’histoire chronologique, des pratiques du
pèlerinage et de quelques miracles. C’est donc dans cette
direction que nous sommes allés. D’autre part, les archives
nous ont posé le problème de l’objectivité
des sources. Comme nous l’avons dit, ces sources étaient
pour beaucoup écrites par des abbés, il n’y avait
donc pas de vision extérieure au pèlerinage, il n’y
avait pas par exemple d’écrits de pèlerins. Les
œuvres, que l’on a étudié, glorifient donc
l’église ce qui a fait que nous nous sommes posés
beaucoup de questions aux quelles nous n’avons pas pu répondre
avec certitude.
Finalement, nous avons décidé d’étudier
l’histoire légendaire du pèlerinage, son histoire
chronologique et les pratiques des pèlerins.
Voici le résultat de nos recherches :
La ville de Fécamp s’est établie sur un site occupé
dès l’époque protohistorique (période chronologique
entre la préhistoire et l’histoire) et elle s’est
développée notamment grâce à son activité
religieuse. En effet, la ville de Fécamp a derrière
elle un passé religieux extraordinairement riche. Dès
le Moyen Age, c’est un lieu de pèlerinage connu dans
toute l’Europe grâce à la renommée que lui
confère la relique du précieux sang. La possession de
la sainte relique, le précieux sang du Christ, serait arrivée
jusqu’à Fécamp par la mer en voguant dans un tronc
de figuier. Elle est suivant une tradition respectable, une petite
portion de la terre arrosée du sang de N.S. Jésus Christ,
recueillie au pied de la croix par ses disciples, au moment de la
passion (passion : ensemble des évènements de la vie
de Jésus de son arrestation à sa mort). Reconnue, certifiée,
par plusieurs rois de France, seigneurs, hauts dignitaires, prieurs
et ducs de Normandie, le précieux sang de Fécamp, source
légendaire, existe nous dit l’histoire depuis le Moyen
Age. Le pèlerinage se développe surtout après
les invasions scandinaves et la reconstruction de l’église
abbatiale en 1171, cette dernière ayant été détruite
par ces invasions. Des pèlerins viennent de toute l’Europe,
motivés par les témoignages de guérisons miraculeuses
et ils y accomplissent des rites précis, à certains
jours de l’année plus particulièrement qu’à
d’autres. On ne vient pas demander une guérison particulière
même si on a toujours ça en tête, il s’agit
surtout d’une vénération du christ.
Nous allons donc nous intéresser à ce pèlerinage
qui a marqué la ville de Fécamp mais qui est, paradoxalement,
totalement méconnu de beaucoup de Fécampois et d’une
très grande majorité de la population régionale.
Tout d’abord, nous nous intéresserons à la légende
officielle de ce pèlerinage, écrite pour les pèlerins
mais que l’on pourrait critiquer en disant qu’elle est
peut être syncrétique car elle émane d’une
perception globale et confuse de différentes légendes.
Et en deuxième partie, nous nous attarderons sur l’histoire
du pèlerinage en faisant tout d’abord une description
chronologique en essayant de voir si la réforme catholique
et la révolution marquent de grands changements et nous parlerons
aussi, dans cette deuxième partie, des pratiques des pèlerins
avec leurs objectifs, les messes et la confrérie du précieux
sang.
Bibliographie :
· Histoire du précieux sang de N.S. Jésus Christ,
imprimé chez L.Durand et fils à Fécamp.
· Manuel du pèlerin au précieux-sang, imprimé
par L.Durand et fils à Fécamp.
· Légende du précieux sang de la célèbre
abbaye de Fécamp, mise en vers par un ancien vicaire de la
sainte Trinité de Fécamp, 1891, Rouen.
· Le précieux sang de Fécamp, Dom Gaston Lecroq
de l’abbaye de saint Wandrille, 1949, Fécamp.
· Le saint Graal et le précieux sang, Coincy-saint Palais.
· Essai sur l’abbaye de Fécamp, Leroux de Cincy.
· Annuaire des cinq départements de la Normandie, publié
par l’association normande et les assises de Caumont, 1951,
Bayeux.
· Une tapisserie du précieux sang de Fécamp,
Melle Martin Sophie, thèse sur le précieux sang, 1986-1987.
· Le précieux sang de Fécamp, origine et développement
d’un mythe chrétien, Jean-Guy Gouttebroze, 2000, honoré
champion éditeur.
· Discours prononcé à l’assemblée
générale de la société de l’histoire
de Normandie, M.H. Omont, 1913, Rouen.
Autres sources :
· www.unicaen.fr/mrsh/crahm/revue/tabularia/goutterbroze.html
· perso.normandnet.fr/paille/bost.htm
· http://www.encyclopedie-universelle.com/abbaye4%20-%20Cap%E9tiens2-Normandie.html
· http://perso.wanadoo.fr/.precieux-sang/
· Entretien téléphonique avec une maître
conférencière et guide à Fécamp.
· Echange d’informations par mail avec un religieux de
l’église de Fécamp
1 La légende officielle du précieux sang :
Cette histoire n’est qu’une parmi les nombreuses histoires
au sujet du précieux sang. Cependant, nous avons choisi d’exposer
cette légende dans la mesure ou elle est celle qui a été
officialisée par l’abbaye de Fécamp.
Le Duc Guillaume (dit longue épée, fils de Raoul, duc
de Normandie) décède. Il laisse un fils Richard. Ce
dernier ayant surmonté ses ennemis, se met à examiner
sérieusement l’église de Fécamp que son
père avait bâtie et fondée. Il appela son châtelain
et lui parla de la sorte : j’appréhende que comme j’aie
souffert plusieurs pertes et persécutions, cette église,
qui a été par lui fondée, n’ait enduré
beaucoup d’incommodités et dommages, faute de bonne conduite.
Richard souhaita qu’on lui apporte aussitôt toutes les
pièces d’écriture des donations faites et tous
les mémoires de toutes les reliques. On apporta donc un grand
nombre d’écritures dans lesquelles, on trouva un rouleau
d’écritures qui contenait la future légende.
1.1 L’arrivée de la relique et sa réception :
Le précieux trésor est sans doute venu des pays de Jérusalem
jusqu’à Fécamp. Joseph d’Arimathie, ainsi
que l’église catholique le reconnaît alla trouver
Pilate, et lui demanda le corps de Jésus-Christ, ce qu’il
obtint facilement, et il prend Nicodème avec lui pour le mettre
en tombeau. Nicodème était venu le retrouver pendant
la nuit et porté d’une très sainte piété
et amitié, il enleva par le moyen de son couteau, le sang de
Jésus, qui était figé autour des plaies de ses
pieds, de ses mains et de son côté, et le mit dans son
gant. Il cacha ce gant rempli de ce sang précieux dans son
coffre fort, secrètement, et le conserva avec grand respect,
pendant toute sa vie, l’aimant et le chérissant grandement.
Nicodème n’ayant pas d’enfant, il confia le gant
à son neveu Isaac en lui disant : « voilà le sang
de ce vrai prophète Jésus que nos anciens pères
ont fait injustement crucifier. Gardez-le avec respect, et sachez
que tant que vous rendrez à ce divin trésor le culte
et l’honneur qu’il mérite, vous ne pourrez jamais
manquer de rien et vous aurez des biens en abondance ». Isaac
suivit donc les recommandations que lui avait données son oncle
et il arriva donc que Isaac, qui par le passé avait été
dans la disette et dans la pauvreté, devint subitement riche,
très considérable et de grande autorité. Mais
sa femme curieuse de ce grand changement l’interrogea en ces
termes : « faites connaître d’où vous est
venue une si grande abondance de biens en si peu de temps ».
Il répondit : « c’est par un bien fait de dieu
». La femme cru que son mari avait fait quelque chose contraire
à la foi judaïque. Un jour, Isaac étant à
genoux, faisant son oraison devant son armoire où était
enfermé le précieux sang, il fut surpris par sa femme
qui le fit accuser en la présence de tous les juifs, disant
qu’elle l’avait surpris adorant une idole. Il fut donc
jugé, mais clamant son innocence et comme on ne voulait pas
le condamner par l’accusation d’une seule femme, il fut
blanchi du crime dont on l’accusait. Mais il savait qu’il
serait par la suite surveillé de près et ainsi il ne
pourrait plus adorer le précieux sang s’il demeurait
plus longtemps à Jérusalem. Il quitta son logis pour
aller en la vieille ville de Sidon, peu éloignée du
bord de la mer. Dans son nouveau logis, il pouvait maintenant rendre
ses honneurs au précieux sang comme il avait coutume auparavant.
Or, une nuit, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : «
Tite et Vespasien, empereurs de Rome, doivent venir en ce pays de
l’Italie, accompagnés de plusieurs légions de
soldats qui détruiront tout Jérusalem et renverseront
le temple » Isaac était donc très soucieux de
ce qu’il devait faire du trésor. Il chercha où
il pouvait le cacher et il choisit parmi ses idées la suivante
: il ferait un trou rond dans un gros figuier qui était dans
son jardin, puis y enfermerait secrètement le précieux
sang. Il exécuta donc son plan. Mais il fit un petit vaisseau
de plomb, long et étroit selon la grandeur du trou qu’il
avait fait dans le figuier, et ayant mis le précieux sang dedans,
il le ferma et le souda, et l’enferma dans un autre vaisseau,
tout cela servant à éviter que l’humidité
du tronc consommât le gant et que le précieux sang soit
endommagé. Isaac mit les vaisseaux dans le tronc qui se referma
de lui-même cachant ainsi le trésor. Il se réjouit
de ce nouveau miracle et considère ce sang maintenant comme
celui d’un vrai dieu et homme. Une autre nuit, Isaac réentendu
ces voix, le prévenant de la même chose, mais rajoutant
qu’il fallait dès le lendemain qu’il coupe l’arbre
où il avait enfermé le trésor, en le laissant
dans le tronc. Isaac coupa donc l’arbre qui resta tel quel pendant
quelque temps, mais les fréquentes inondations firent que l’arbre
cessa de vivre. Isaac voyant cela et n’ayant aucun autre lieu
où le cacher, décida de le mettre à la mer avec
grand regret. Et les larmes aux yeux, il pria dieu de cette manière
: « souverain de toutes les puissances, créateur de toutes
les créatures, qui avez envoyé le vrai prophète
Jésus-Christ pour sauver les hommes, duquel le sang précieux
est caché en ce tronc, qu’il vous plaise de le regarder
et de le conduire en quelque lieu honnête auquel on le puisse
rendre l’hommage qui lui est due. Votre divine bonté
sait que s’il m’avait été possible de le
retenir sans blesser la loi judaïque je ne l’aurais jamais
mis en la mer. ». Isaac ne put être consolé de
personne, ne pouvant et ne voulant faire connaître la cause
de sa douleur. Mais Jésus qu’il avait tant aimé,
lui envoya un doux sommeil qui mit fin à sa tristesse et où
il lui envoya quelques mots : « Isaac, ne vous attristez pas
pour le tronc que vous avez mis à la mer, car il sera porter
en un lieu des dernières provinces de la France. ».
Le tronc, porté par les eaux de la mer, fut porté dans
cette vallée à laquelle il donna le nom. Or, en ce temps,
la mer s’étendait beaucoup plus loin sur les terres.
Il arriva donc que le tronc soit jeté par la mer sur les terres
et la mer, s’étant retirée de ses propres limites,
laissa une vallée sèche et presque sans être arrosée
des eaux de la mer où cet arbre resta couvert de terre, de
boue et d’herbe verdoyante.
Un homme nommé Bozo parcourut tout le pays de Caux, cherchant
quelque lieu agréable où il put s’arrêter
et y bâtir quelque demeure. Etant venu jusqu’à
ce pays, et y ayant trouvé une terre fertile, proche de la
mer, avec un petit cour d’eau, des forêts très
épaisses remplies de toute sorte d’animaux pour la chasse,
il s’y arrêta et y bâtit quelques édifices,,
et nomma ce lieu de son nom : Bullaire Debo. Il convertit à
la foi une femme nommée Merca, à laquelle ensuite il
se maria. Ils eurent ensuite plusieurs enfants de leur mariage. Un
jour, les enfants de Bozo faisaient paître leur troupeau dans
la vallée où était demeuré le tronc (lieu
où le pâturage était plus fertile et plus agréable
que dans tout autre lieu), et ils trouvèrent trois verges tendres,
belles et verdoyantes, couvertes de feuilles, desquelles un de ses
enfants en coupa une qu’il porta en sa maison. Bozo demanda
à ses enfants où ils avaient trouvé cela et ils
lui répondirent : « mon père, ça été
dans la vallée que vous savez être la plus fertile en
herbage que les autres ; il y en a encore deux semblables à
celle-ci, que nous n’avons pas voulu couper, parce qu’elles
nous semblaient trop tendres ». Bozo leur répondit :
« Demain j’irai avec vous, et je verrai si vous dites
la vérité ». Bozo s’en alla dès le
matin et considérant que ces verges étaient fort tendres
et qu »elles étaient d’un figuier, il ne les coupa
pas, mais comme il savait ce qu’était le jardinage puisqu’il
en avait fait son métier, il les enleva adroitement du tronc
et les planta dans son jardin. Puis, il s’efforça de
tirer le tronc de la terre avec toute sorte d’instruments, mais
même le tronc complètement sorti de la terre, Bozo ne
put nullement le remuer de place. Les verges, qu’il avait plantées,
devinrent de grands arbres qui produisaient quantité de fruits.
Ils donnèrent aussi le nom à ce champ qu’on appelle
le champ des figuiers, qui néanmoins fut nommé depuis
le Grand-Champ parce qu’il avait une grande abondance d’herbes.
Bozo mourut et sa femme, Merca, demeura veuve avec ses enfants.
Un jour, de temps d’hiver, un pèlerin vint au logis de
Merca en la priant de le recevoir. Elle reçut donc cet étranger.
Merca, toujours triste du décès de son mari, dit d’une
voix plaintive : « o mon mari, si vous viviez, nous aurions
grande pièce de bois, comme on a coutume de faire au prochain
jour de la fête de la nativité de notre seigneur ».
Ses enfants voyaient sa tristesse et se dirent entre eux : «
cherchons quelqu’un qui nous puisse aider, et apportons demain
ce tronc qui dans le champ du figuier. Merca ayant entendu ses enfants
leur dit : « votre père a fait ce qu’il a pu pour
l’apporter, cependant par toute son industrie et avec tous ses
efforts, ne l’a pu nullement remuer. Ainsi avec tous vos soins
et tous vos efforts, vous ne pourrez en venir à bout ».
Cet étranger, entendant parler du tronc, leur demander ce qu’était
le tronc, en quel lieu il se trouvait, et pourquoi on appelait ce
champ, le champ du figuier. Cette femme raconta au pèlerin
l’histoire des trois verges, qu’elles avaient permis une
multiplication des plantations et que le tronc avait rendu les terres
beaucoup plus fertiles. Cet étranger, qui peut-être avait
été envoyé de dieu pour cela, lui dit qu’il
voulait aller voir ce tronc. Dès le matin, ayant donc préparé
le chariot, le pèlerin avec tous les domestiques allèrent
vers le lieu où était le tronc. Une fois arrivé,
l’étranger le leva sans aucune difficulté et le
mit sur le chariot. Les bœufs tirèrent le chariot jusqu’à
l’endroit où l’église abbatiale de Fécamp
a été bâtie ; Dieu le permettant ainsi puisqu’une
fois à cet endroit, le tronc devint tellement pesant qu’il
fut impossible d’aller plus loin, mais son poids brisa aussi
le chariot.
Le pèlerin se prosternant face à la terre, pria quelque
temps, et ayant achevé sa prière, il marqua le signe
de la croix sur le tronc, et sur ce signe assembla des pierres en
façon d’autel, et dit à ceux qui étaient
présents : « Heureuse cette province, plus heureux ce
lieu, mais aussi très heureux ceux qui auront le bonheur de
voir et d’honorer le prix du monde qui est contenu en ce lieu
». Et ayant dit ces paroles, il disparut, devant toutes les
personnes, et ne fut plus vu.
Les enfants de Merca lui racontèrent les faits et elle rendit
grâce à dieu.
Cette vallée, à cause du tronc qui y était, fut
longtemps aimée et hantée par les habitants et peuples
voisins, d’autant plus que les bestiaux, étant nourris
dans ces pâturages, devenaient plus gros et plus beaux et la
forêt, par ses animaux attirait, les principaux seigneurs du
pays de Caux.
Le Duc Ansegise fut face à un prodigieux miracle. Lors d’une
partie de chasse, il se trouva face à un cerf deux à
trois fois plus grand que la normal. Ses chevaux, ses chiens et ses
hommes perdurent totalement l’usage de leurs membres. Le cerf
marchait et faisait comme un grand tour de cercle autour du lieu où
ils étaient arrêtés et une fois son tour achevé,
il ne fut plus vu. Tous retrouvèrent l’usage de leur
membre et Ansegise, ayant remarqué les traces du cerf, demanda
qu’on lui apporte des branches d’arbres, avec lesquelles
il forma une sorte de chapelle autour du lieu où le cerf avait
fait le circuit avec ses pas. Le Duc d’Ansegise promit à
Dieu, par vœu, que s’il vivait, il ferait édifier
une église en l’honneur de la sainte ; mais il ne put
accomplir son vœu. Après la mort d’Ansegine ce lieu
devient inconnu et inhabité et ce transforme en un lieu de
pâturage pour les bêtes.
1.2 La construction de l’église et le pillage des païens
Plusieurs années s’écoulent avant le règne
de Clotaire, roi de France. Waninge, qui était conseiller et
favori de ce roi, fut envoyé comme gouverneur de la province.
Il était donc arrivé en ce pays mais n’étant
pas informé par les habitants du fait que Ansegine avait tant
aimé et révéré ce lieu, il n’eut
pour lui aucune vénération comme avait fait Ansegine.
Cependant, cette divine providence le choisit pour édifier
ce lieu vénérable. En effet, il fut très longtemps
travaillé de fièvre, de sorte qu’il fut presque
réduit à l’extrémité, car ceux qui
étaient présents le tenaient pour mort. Pendant ce grand
assoupissement que lui avait causé son extase, il lui sembla
être conduit vers les lieux des damnés. Il est conduit
devant un juge terrible par ses regards menaçants, duquel il
comprit rapidement qu’il avait péché, en non respectant
ce lieu saint, dont le Duc d’Ansegine avait dit qu’il
y construirait un édifice en l’honneur de la sainte,
s’il y aurait vécu. Ce juge formidable décida
de le guérir de la fièvre et de lui donner vingt ans
de plus à vivre à condition qu’il construise un
temple. Waninge devait jeter les fondements et bâtir une abbaye
en l’honneur de la Trinité. Il devait faire d’autre
part venir la sainte fille Childemarche qui était à
Bordeaux pour être la première abbesse. Waninge était
donc revenu à lui et avait retrouvé sa santé.
Il raconta son histoire à des proches et alla trouver le roi
Clotaire pour lui raconter son obligation de construire une abbaye.
Le roi, l’ayant entendu avec admiration, le renvoya avec le
pouvoir d’accomplir son devoir soigneusement. Etant de retour,
il s’informa soigneusement du lieu où était apparu
le cerf, auprès des anciens habitants. En ce lieu, il construisit
une église. Lorsqu’il faisait bâtir cet édifice,
plusieurs personnes étaient venues lui raconter des miracles
(que l’on a vu précédemment : le tronc, le pèlerin,
l’apparition du cerf…). Ayant entendu cela, il rendit
grâce à Dieu de l’avoir choisi pour accomplir une
œuvre si sainte. Il apprit aussi que les trois verges qui sortaient
du tronc signifiaient la très sainte Trinité en une
seule substance, à laquelle cette église devait être
consacrée. Waninge passa ses vingt dernières années
de sa vie puis il décida. Depuis ce temps et jusqu’à
présent, ce lieu fut toujours appelé Fécamp.
Le premier monastère fut donc construit en 663 en l’honneur
de la sainte Trinité sur l’emplacement actuel de l’abbaye.
La religion chrétienne fut longtemps révérée
et grandement étendue en ce pays, jusqu’à ce que
les païens viennent ravager de fond en comble l’abbaye
qui avait été fondée. En 841, l’invasion
ne laisse que ruine et dévastation. Trois quarts de siècle
se passe et les païens enveloppent de silence l’emplacement
du monastère de Fécamp et la précieuse relique
qu’il abritait. Ces ruines se trouvent ensevelies sous une luxuriante
végétation de ronces et d’épines.
En 911, le traité de saint Clair sur Epte fixe les Normands
dans la Neustrie dévastée. Certains s’installent
donc dans cette région et se trouvent convertis à la
foi chrétienne par un coup de Dieu. De plus, ils s’appliquèrent
d’étendre et de faire révérer la foi chrétienne
qu’ils persécutaient auparavant. Le premier prince et
chef de ces païens qui embrassa la religion chrétienne
fut le premier duc de Normandie, nommé Raoul. Mais étant
mort, il laisse pour successeur le duc Guillaume Longue Epée,
qui fit réédifier en 938 le monastère qui avait
été ruiné par ses prédécesseurs.Etant
venu à Fécamp, il décida de vivre en ce lieu,
il fit construire son château et il y fit bâtir une église
sur les ruines de l’autre (annexe 1). Laquelle étant
achevée, il fit venir plusieurs évêques pour en
faire la dédicace. Alors, un homme inconnu, d’un port
majestueux, entra dans l’église, et porta sur l’autel,
en présence de tous une sorte de couteau, sur lequel nous pouvions
lire : In honore sanstissimae et individuae Trinitatis (en l’honneur
de la sainte et individue Trinité). Il serait possible que
cet étranger soit un ange de Dieu. Ayant fait son offrande,
il s’en retourna et monta sur une pierre dure qui était
près de la porte de l’église, où ayant
imprimé la marque de ses pieds, en présence de tout
le peuple, comme dans de la boue ou de la poussière, s’éleva
en l’air, et de puis ne fut plus jamais vu.
C’est ici que s’arrête ce qui était écrit
sur le rouleau. Cette légende est donc celle qui a été
officialisée. Nous avons juste décidé de la réécrire
précisément en simplifiant quelques passages qui nécessitaient
plusieurs lectures pour être compris et ainsi permettant au
lecteur de comprendre l’histoire légendaire dès
la première lecture.
Cependant nous nous sommes posés quelques questions à
propos de cette légende.
1.3 Les questions du syncrétisme et de la christianisation
:
1.3.1 Le syncrétisme :
Le syncrétisme est un « système philosophique
ou religieux qui tend à faire fusionner plusieurs doctrines
différentes » (petit Larousse). Autrement dit, nous nous
sommes demandés si la légende n’était pas
le résultat d’une fusion de plusieurs histoires qui circulaient
pour la plupart oralement. Il nous a été difficile de
répondre à cette question étant donné
que la plupart des sources que nous avons étudiées provenaient
d’écrits d’abbés de la région normande.
Ces hommes d’église ne critiquaient donc pas la valeur
de la relique, ou ne contredisaient pas la légende. Au contraire,
ils valorisaient ce pèlerinage en mettant en avant des miracles
dus à la sainte relique. Nous n’avons donc pas trouvé
de documents exposant ce problème.
Cependant, nous pouvons supposer que cette légende est le résultat
d’un certain syncrétisme. En effet, certaines sources
font allusion au fait que la légende officielle est une parmi
tant d’autres. Et paradoxalement, on nous dit que l’histoire
prend sa forme définitive à la suite de la découverte,
le 19 juillet 1171, dans les ruines de l’abbaye de la Sainte
Trinité, de deux étuis renfermant des particules du
sang du Christ. On peut lire d’autre part que les écrits
de la légende auraient été élaborés
entre 1171 et 1210 et que depuis le 12ème siècle circulait
du moins oralement, la notice historique de la relique du précieux
sang du Christ. Nous avons donc tiré la conclusion suivante,
que nous ne pouvons affirmer étant donné le manque d’informations
: la légende aurait été inspirée par le
rouleau qu’avait découvert Richard et réinterprété
vers la fin du 12ème siècle et le début du 13ème
siècle de manière un peu différente à
cause des influences que les diverses légendes orales pouvaient
avoir sur les auteurs. C'est à dire que les auteurs de cette
légende ont rajouté, enlevé ou modifié
des passages pour que l’histoire soit plus merveilleuse et crédible,
tout cela grâce à l’inspiration que les histoires
orales leur donnaient. D’autre part, les auteurs disent qu’elle
provient directement du rouleau découvert par Richard afin
de rendre plus réelle cette histoire légendaire, mais
l’écrit final de cette légende ne serait pas celui
qui se trouvait sur le rouleau puisqu’il aurait été
réécrit. Il nous a donc semblé ici possible de
parler de syncrétisme puisque la légende paraît
être le résultat d’un croisement de différentes
sources sur le sujet du précieux sang.
1.3.2 La christianisation du pèlerinage :
Nous nous sommes posés une autre question à laquelle
nous n’avons pu répondre encore une fois avec certitude.
Cette question est celle de la christianisation, c'est-à-dire
que nous nous sommes demandés si la légende avait été
créée pour répondre à la volonté
de christianisation du pays. En effet, comme nous l’avons dit
en introduction, la ville s’est établie sur un site occupé
dès l’époque protohistorique. Vers 660, un monastère
est fondé à Fécamp, qui est depuis longtemps
un lieu de pèlerinage. Cela veut dire que le pèlerinage
existait avant la christianisation de Fécamp. Il n’avait
donc pas une valeur chrétienne et donc il n’avait pas
la même légende. On peut donc supposer que la construction
du monastère et la création de la légende répondent
simplement à la volonté de christianiser ce pèlerinage
à une époque où la religion chrétienne
s’impose en France et en Europe. Ainsi, on aurait donné
une valeur chrétienne à tous les miracles qui se seraient
produits. La vraie légende de ce pèlerinage serait donc
autre.
Pour conclure sur l’histoire légendaire
du pèlerinage de Fécamp, nous pouvons dire qu’elle
est faite de beaucoup de miracles qui ont pour but de montrer aux
pèlerins la valeur religieuse et magique de ce lieu. Cependant,
quelques éléments paradoxales poussent à croire
que cette légende n’est qu’une invention écrite
grâce à de nombreuses légendes qui circulaient
oralement entre les hommes de cette époque (syncrétisme)
et que celle-ci a été imposée à un pèlerinage
qui existait depuis longtemps dans le seul but de lui donner des origines
chrétiennes dans l’optique de la christianisation.
Nous allons voir maintenant dans une deuxième partie que néanmoins,
cette légende a eu son importance auprès des pèlerins
en étudiant l’histoire chronologique tout en mettant
en avant l’importance de ce lieu sacré dans les mœurs
des différentes époques de l’histoire puis en
étudiant les diverses pratiques religieuses des pèlerins.
2 L’histoire du pèlerinage : histoire chronologique et
histoire des pratiques.
Nous allons tout d’abord exposer, dans cette deuxième
partie, l’histoire chronologique du pèlerinage en voyant
les effets qu’ont pu avoir des grands évènements
de l’histoire, à savoir les réformes catholiques
et la révolution française, sur le pèlerinage,
son organisation, sa fréquentation…
2.1 De la redécouverte de la relique par Richard 1er au pèlerinage
du 20ème siècle :
C’est Richard 1er qui succéda à Guillaume Longue
Epée. Il s’inquiéta de la relique du précieux
sang dont il en commanda la recherche sous les autels. Richard 1er
chercha soigneusement, de sorte que le tronc fut trouvé et
il cacha secrètement le sang du christ et une partie du tronc.
A la suite cela, plusieurs personnes malades de toutes infirmités,
aveugles, boiteux, et autres incommodités, étant venues
faire leur prière à Dieu ont retrouvé leur première
santé. Le précieux sang fut caché jusqu’en
1171, l’année où l’abbé de Sully
entreprend la reconstruction de l’église abbatiale de
la Sainte Trinité de Fécamp sur un plan plus vaste (celui
que nous voyons aujourd’hui- annexes 1 et 2). Il enleva la relique
du lieu secret pour la mettre en évidence. La mise en évidence
de la relique marqua le début du développement de ce
pèlerinage. En effet, à partir du 12ème siècle,
le pèlerinage du précieux sang a acquéri une
grande importance et a vu des pèlerins venir en foule au monastère
en provenance même parfois de pays étrangers. Donc à
cette période plus que jamais, un nombre toujours croissant
de pèlerins accoururent à Fécamp pendant que
la peste affligeait l’Europe entière.
Vers 1201, la relique du précieux sang fut volé par
le moine Vautier. Il voulut entreprendre un pèlerinage à
Jérusalem. Pour se procurer les fonds nécessaires, il
vola une partie de la relique. Il se mit route accompagné de
deux religieux. En passant par la mer, le moine Vautier connut une
terrible tempête. Il eut peur que la tempête soit causée
par son péché. Il avoua donc sa faute et la tempête
s’arrêta et la relique fut par la suite restituée.
Le cardinal Antoine Boyer, abbé de Fécamp (1792-1519),
le mécène auquel est redevable de si beaux monuments
dans le goût de la renaissance italienne, offrit à la
précieuse relique un magnifique tabernacle (petite armoire)
en marbre blanc d’Italie (annexe 3). Plusieurs figurines sculptées
le décorent. Cet épisode marque la volonté de
vouloir mettre en avant cette relique et d’attirer des pèlerins
à Fécamp. Mais il montre aussi que l’on reconnaît
la valeur du précieux sang.
Au 16ème siècle, on voit apparaître la naissance
de la confrérie du précieux sang dont on parlera un
peu plus loin. On voit apparaître de même à partir
du 16ème siècle de nombreuses messes en l’honneur
du sang Christ. Ainsi, plusieurs messes se créent pour la relique
du précieux sang, un siècle plus tard, l’abbaye
compose des litanies (« prières formées d’une
suite de courtes invocations, que les fidèles récitent
ou chantent en l’honneur de Dieu, de la Vierge ou des saints
» -petit Larousse) et quelques oraisons (courte prière
liturgique) en l’honneur de la sainte relique. Vers 1715, Fançois-Paul
de Neuville de Villeroy, abbé de Fécamp (1698-1731)
établit une fête solennelle qu’il fixa au vendredi
de la semaine de la passion. Ce ne sont que quelques exemples de créations.
Nous verrons, un peu après, plus en détail les actions
qu’avaient à faire les pèlerins, mais cette partie
va servir à montrer les influences qu’ont eu les réformes
catholiques sur le pèlerinage. Les sources que nous avons pu
consulter marque un grand vide entre le développement de ces
messes et l’arrivée de la révolution française.
Ce qu’on a appelé grand vide n’est pas la baisse
du nombre de pèlerins qui semble d’après les sources
toujours augmenté mais l’absence de l’histoire
du pèlerinage pendant cette période. Nous avons donc
supposé que cette période n’avait pas été
marquée par des évènements importants. Les réformes
catholiques et leurs conséquences auraient été
simplement le développement de nombreuses messes permettant
ainsi aux pèlerins d’être mieux encadrés
mais nous n’avons pas pu avoir plus de précision sur
la baisse ou non du nombre de pèlerins. Il nous a semblé
tout de même que cette période a marqué le début
du déclin de la fréquentation mais nous ne pouvons l’affirmer
avec certitude.
Vinrent ensuite les mauvais jours de la révolution française.
Cette période est beaucoup plus décrite dans les sources
que la précédente. La sainte relique fut revendiquée
comme « bien national » et elle n’échappa
pas à la rage des destructeurs. Le 28 février 1790 fut
établi un inventaire des orfèvreries du trésor
abbatial. Mais, pendant la révolution, la monnaie française
était dépréciée ainsi, les métaux
précieux et toutes œuvres d’arts aussi magnifiques
qu’elles pouvaient être ne méritaient pas d’être
retenues. Beaucoup de merveilles furent donc abandonnées au
pillage et à la destruction. Heureusement, des serviteurs dévoués
de la tradition chrétienne recueillirent des objets. C’est
le cas par exemple du curé Dom Le Tellier qui rassembla toutes
ses forces pour sauvegarder ce qui lui rappelait la grandeur de l’ordre
dont il avait été l’un des membres. Profitant
de ses fonctions qui lui permettaient le libre accès dans l’ancien
monastère, alors abandonné au pillage, il emporta la
relique du précieux sang ainsi que d’autres objets. Dom
Le Tellier empêcha aussi la destruction d’une grande partie
du mobilier culturel. Mais ses actions sont devenues dangereuses.
Il fut arrêté pour avoir « cherché directement
ou indirectement à abuser de la relique du précieux
sang, au détriment de la chose publique ». Il paya donc
son courage d’une année d’incarcération
mais il put se réjouir d’avoir soustrait la Sainte relique
à la profanation.
Au lendemain de la révolution, cette relique fut restituée
à l’église de la sainte Trinité et remise
dans le beau tabernacle de marbre blanc. On s’occupa de restituer
tout le désordre fait par la révolution. On fait beaucoup
de retouches au tabernacle, par exemple, en 1873 on lui donne une
porte en bronze (annexe 3). D’autre part, en 1853, Mgr Blanquart
de Bailleul, archevêque de Rouen, consentit volontiers, après
enquête, à faire apposer son cachet sur les deux tubes
en argent qui contiennent la relique. Par ce geste, l’archevêque
de Rouen entendit constater l’identité de la précieuse
relique et sa conservation depuis le temps qui a précédé
immédiatement la révolution française jusqu’à
ce jour. On peut voir à travers ces actions la volonté
de raviver les pèlerins, de les attirer à Fécamp.
On essaye encore de donner de la valeur à la relique pour pas
que le pèlerinage disparaisse. On essaye donc de le faire survivre.
Après la révolution, le précieux sang connut
encore des jours de vénération et les curés de
la sainte Trinité continuèrent la tradition des anciens
moines. D’après les sources, avant comme après
la révolution, les pèlerins attirés à
Fécamp, soit par la reconnaissance soit par le désir
d’obtenir de nouvelles grâces, n’ont cessé
de venir nombreux honorer le précieux sang ; mais la réalité
devait être bien différente. Nous pensons que la révolution
française a marqué un grand déclin de la fréquentation
des pèlerins.
Aujourd’hui, il n’y a aucun écrit sur le pèlerinage
actuel. Sans doute, les pèlerins ne viennent plus. Il paraîtrait
cependant qu’encore quelques pèlerins viendraient de
temps en temps. Le pèlerinage du précieux sang ne serait
donc pas tombé dans l’obscurité totale même
si li est très peu connu des populations de Haute Normandie.
Après avoir vu l’histoire légendaire et les faits
marquant de l’histoire chronologique, il convient d’étudier
les pratiques des pèlerins à travers les rites, leurs
motivations…
2.2 Les pratiques des pèlerins :
Nous allons tout d’abord nous attarder sur les rites et les
objectifs de ce pèlerinage.
2.2.1 Les rites et les objectifs des pèlerins :
· Les rites à suivre : en 1710, Monseigneur de Villeroy
institua la fête du précieux sang
au Vendredi de la passion, qui est le jour où la relique est
exposée publiquement. D’autre part, pour avoir une plus
grande vénération que dans le passé, il envoya
des mandements à toutes les paroisses de huit à dix
lieues aux alentours de Fécamp, pour faire savoir que le vendredi
de la passion, il y aura, pour toujours, la fête du précieux
sang, dans l’abbaye de Fécamp. Il ordonna, de plus, aux
bourgeois, aux marchands et aux artisans de ne pas travailler, et
de tenir leurs boutiques fermées toute la journée sous
peine d’amende.
Le jour du jeudi de la passion arrivé, on assiste aux vêpres
(office que l’on célèbre le soir au couché
du soleil), qui sont chantées en musique, ainsi que tout le
reste de l’office. Le vendredi de la passion, on commence par
l’exposition de la sainte relique du précieux sang. Avant
la procession, on chante à genoux l’ancienne Jesum ut
populum. Ensuite, on fait la procession, en chantant les litanies
du précieux sang, en musique, avec la sainte relique avec les
mêmes cérémonies qui se font tous les ans ce jour-là.
Au retour de la procession, on dit le verset et l’oraison, ensuite
on donne la bénédiction avec la sainte relique et après,
la messe commence. Tout cela fait, on renferme le précieux
sang dans son lieu ordinaire. Les secondes vêpres sont dites.
Tout l’office est chanté en musique et fêté
comme au jour du saint sacrement, avec les mêmes cérémonies.
On réitère tous les ans, au jour du vendredi de la passion,
ces mêmes offices et ces mêmes cérémonies.
D’autre part, il existe d’autres grands jours de pèlerinage.
C’est le cas du dimanche de la Trinité (fête patronale
de la paroisse) qui est au mois de juin. Mais les mardis et jeudis
de la Trinité ainsi que les premiers dimanches et mardis de
juillet sont d’autant plus importants. Le manuel du pèlerin
nous dit d’autre part que depuis le dimanche de la Trinité
jusqu’à la fin septembre, une messe est réservée
chaque jour aux pèlerins à huit heures, sauf empêchement
motivé par le service paroissial. Il existe des pèlerinages
privés c'est-à-dire qu’en dehors des jours officiels,
de nombreux pèlerins viennent faire leur pèlerinage
en privé tous les jours de l’année et particulièrement
de juin et septembre. On peut donc en conclure que la période
juin à septembre est la période de l’année
où les pèlerins fréquentent le plus Fécamp.
Il faut noter d’autre part qu’il n’existe pas un
parcours à suivre pour rejoindre Fécamp. Leur action
consiste juste à se rendre à Fécamp pour suivre
quelques rites, seulement beaucoup se rendait, après avoir
vénéré la sainte relique, à la fontaine
du précieux sang, qui serait le lieu où aurait échoué
le tronc de figuier dépositaire de la relique. Un registre
était ouvert en ce lieu, sur lequel se trouvaient de nombreuses
attestations de guérisons miraculeuses.
Tous ces rites ont été édités par le chanoine
Albert Alexandre en 1896, alors curé de la sainte trinité,
dans une petite plaquette contenant l’office du précieux
sang, suivi d’une notice historique intéressante. Cette
plaquette était destinée aux pèlerins.
· Les objectifs : les pèlerins sont attirés par
la reconnaissance, par le désir d’obtenir de
nouvelles grâces. Ils viennent demander le soulagement de leurs
souffrances physiques et morales, ils viennent demander aide et protection
pour leur santé, leur personne, leur famille, leurs biens,
leurs affaires. Mais au fond, on ne vient pas demander une guérison
particulière même si on a toujours ça en tête,
il s’agit surtout d’une vénération du Christ.
On peut donner comme exemple, de guérison miraculeuse, un miracle
qui s’est produit vers 1715. Il y eut une très grande
maladie contagieuse en cette année qui dura longtemps dans
beaucoup d’endroits autour de Fécamp mais surtout dans
le bourg d’Yvetot, où il mourut beaucoup de personnes.
Les habitants décidèrent donc de se rendre à
Fécamp pour avoir recours à la relique du précieux
sang et tout le peuple d’Yvetot fit un vœu ensemble, celui
d’aller tous les ans, le lundi suivant du dimanche de la Sainte
Trinité, en procession et pèlerinage pour faire dire
une messe au précieux sang Jésus Christ, chanter des
litanies et pour prier Dieu. Aussitôt que ce vœu fut fait,
la maladie cessa.
On faisait donc ce pèlerinage dans le but de prier pour la
guérison mais on l’invoquait aussi pour obtenir la cessation
des jours de calamités de même que l’on exaltait
lorsque renaissaient les heures de paix. C’est ainsi que les
annales monacales conservent plusieurs souvenirs intéressants
:
Le mercredi de Pâques de 1580, un terrible tremblement de terre
se fit sentir à Fécamp. Pour remercier Dieu d’avoir
sauvé les habitants, les religieux décidèrent
de faire une procession générale pendant laquelle serait
porté solennellement le précieux sang par le R.P. Prieur.
Après les guerres civiles qui précédèrent
l’avènement d’Henri 4 sur le trône de France
une procession du même genre fut ordonnée en 1598 afin
de remercier le seigneur d’avoir permis le rétablissement
de la paix.
Le développement de tous ces rites et les
guérisons miraculeuses de malades ont donné de l’importance
au pèlerinage du précieux sang et ont fait que les pèlerins
sont venus de plus en plus nombreux. L’église de Fécamp
a donc crée une confrérie afin d’encadrer les
plus fidèles.
2.2.2 La confrérie du précieux sang :
Cette confrérie est créée au 16ème siècle.
Son objet :
· Elle devait honorer la passion de Jésus Christ.
· La confrérie incitait les membres de celle-ci à
prier les uns pour les autres et particulièrement pour les
membres souffrants.
· La confrérie voulait aussi aider tous ceux qui souffraient
physiquement ou moralement en les unissant à « Notre
Seigneur ».
La confrérie du précieux sang offrait aussi des avantages
spirituels :
· La confrérie donnait le droit à ses membres
de participer aux prières réciproques que les membres
faisaient les uns pour les autres.
· Elle donnait aussi le droit de participer aux très
nombreuses messes dites à l’intention des pèlerins
et surtout des membres de la confrérie : le quatrième
vendredi de Carême à neuf heures, le mardi et le jeudi
de la Trinité, le premier mardi de juillet et les troisièmes
vendredis de juillet, de septembre et de décembre.
· Chaque membre de la confrérie avait le droit à
une messe après sa mort, à condition d’acquitter
régulièrement sa cotisation chaque année.
Cependant, elle nécessitait des obligations de la part de ses
membres :
· Les membres devaient se faire inscrire sur le registre de
la confrérie et acquitter régulièrement une cotisation
annuelle en Francs (somme non connue car variable). On pouvait aussi
verser toute la somme en une fois pour être inscrit à
perpétuité.
· Il fallait honorer le mois de juillet qui est le mois consacré
au précieux sang, le premier mardi de ce mois étant
considéré comme grand jour de pèlerinage.
· Il est conseillé pour les membres de réciter
tous les jours la doxologie (« louange à la gloire du
Christ, qui peut s’étendre aux trois personnes de la
Trinité » petit Larousse).
Tout ce descriptif de la confrérie provient du manuel du pèlerin.
On peut noter que l’église de Fécamp incite fortement
les pèlerins à s’y inscrire. Elle fait à
ce sujet une sorte de propagande. La fin de ce descriptif est marqué
par la phrase suivante : « Nous attirons l’attention des
pèlerins sur les multiples avantages spirituels de la confrérie
du précieux sang et nous les engageons vivement à s’y
faire inscrire. C’est le meilleur de s’assurer des prières
pendant sa vie et après sa mort ». L’église
veut à tout pris montrer les bienfaits de cette confrérie,
mais elle ne parle pas des avantages qu’elle en tire, et elle
donne l’impression que sa seule motivation est l’aide
de ses membres. Nous nous sommes posés la question de savoir
qu’est ce qui a poussé l’église à
créer cette confrérie. Il nous a paru que pour l’église
cette confrérie avait avant tout des objectifs économiques
: cette confrérie permettait d’encadrer les fidèles
qui le souhaitaient, ces fidèles devaient payer pour accéder
aux avantages de cette organisation mais cette confrérie permettait
aussi un mouvement de « propagande » autour du pèlerinage
du précieux sang ce qui amenait de plus en plus de pèlerins
qui faisaient des dons à l’église. Donc, derrière
cette image très religieuse de la confrérie que montre
le manuel du pèlerin au précieux sang, il nous a semblé
convenable de parler d’un enjeu économique pour l’église.
Le pèlerinage du précieux sang fut donc très
important pour Fécamp puisqu’il représente avec
les activités portuaires (la pêche) les raisons pour
lesquelles la ville s’est créée et s’est
développée. Mais le pèlerinage fut aussi très
important pour toute la région dans le passé. Fécamp
était où les gens venaient chercher paix et prospérité
auprès de la relique. Les fidèles du précieux
sang venaient et viennent encore en foule à l’abbaye,
disent les sources, sans s’occuper ni des origines, ni de l’authenticité
de cette sainte relique. Ils laissent en fait ce soin à des
érudits théologiens comme Dom Guillaume Le Hule qui
en parlant de l’origine du précieux sang a ajouté
: « elle comprend tant de merveilles qu’elle semblera
peut estre un peu suspecte, néanmoins je la donne telle qu’elle
que je l’ay trouvé, laissant à un chacun la liberté
de croire ce qu’il jugera digne de foy. Je dis seullement qu’on
a toujours révéré cette relique comme du véritable
sang recueilly des playes de Nostre Seigneur Jésus Christ.
Ce théologien montre bien le côté trop extraordinaire
qui peut, aujourd’hui paraître douteux.
Mais, l’église a su profiter de cette relique. Elle a
mis en place de grands rites en l’honneur du précieux
sang, dès qu’elle a vu qu’elle pouvait en tirer
des bénéfices économiques grâce aux pèlerins
qui venaient toujours en nombre croissant. La création de la
confrérie montre aussi les ambitions économiques de
l’église.
Aujourd’hui, les sources disent que les pèlerins viennent
encore en masse. Mais la réalité est très différente,
si bien que pour les habitants de la région, le pèlerinage
de Fécamp est inconnu. Beaucoup ignorent totalement qu’il
existe à Fécamp une relique qui a amené dès
le 12ème siècle une foule de pèlerins et cela
à cause en partie de la ville qui n’a pas assez développé
ce sujet dans l’enseignement, ou lors de fête plus moderne
qu’elle aurait plus créer en l’honneur de la relique
(nous nous sommes dit que peut être Fécamp aurait dû
créer une fête autre que religieuse pour intéresser
les nouvelles générations à ce pèlerinage
en organisant des ateliers portant sur différents aspects de
son histoire). Ainsi la population ignore tout le rôle religieux
que la ville avait à cette époque. Et cela est très
dommage pour Fécamp qui néanmoins a préservé
tout le patrimoine de ce pèlerinage mais qui a dû égarer
son histoire en route.
Cependant, ayant peu d’informations, nous nous sommes renseignés
au près d’un religieux qui nous a dit réellement
ce qu’était les choses aujourd’hui, car nous voulions
en savoir plus. Le pèlerinage en tant que tel (processions,
vénérations des reliques, etc…) n’existe
quasiment plus si ce n’est une messe à l’abbatiale
le mardi suivant la trinité. Le pèlerinage réside
plus en des démarches personnelles, rencontre avec un prêtre,
assistance à la messe et malgré tout la volonté
de puiser de l’eau dans la fameuse source. Quant à la
fréquentation, elle reste tout de même importante. Ce
religieux nous dit que la démarche la plus importante est sans
aucun doute internet. Les personnes viennent lire les rites et les
prières à suivre. La chapelle du précieux sang
peut difficilement accueillir plus de cinquante personnes en revanche,
en relativement peu de temps, le site a reçu 197500 visites
de quarante deux nationalités différentes. Il paraîtrait
même qu’il y a un réveil culturel à propos
du Précieux Sang à cette période.
