Le Mercredi des Cendres, ce jour, n’est pas
seulement le lendemain du Mardi Gras. Ce n’est pas d’abord
une date folklorique. Le Mercredi des Cendres est pour les chrétiens
le jour de l’entrée en Carême. Comme nous l’avons
déjà vu et constaté, le Mercredi des Cendres
exprime une démarche spirituelle que viennent manifester
et soutenir des signes, des symboles, des actes : le feu, les cendres
portées sur le front ; il y a aussi cette prise de parole,
puis dans le cours de la soirée le sacrement de réconciliation
et de pénitence et la prière et l’Eucharistie.
Le moment présent marque donc le point de départ d’un
itinéraire, d’un cheminement, d’une démarche,
d’un pèlerinage qui nous conduira vers Pâques
par une "route" qui durera six semaines, quarante jours.
Cette " route ", nous sommes invités à la
parcourir personnellement. Chacun est appelé en personne
à se lever, à marcher, à prendre une résolution
et à chercher à s’y tenir. Mais, comme le montre
cette assemblée, nous y sommes invités ensemble, communautairement
: dans nos groupes, nos mouvements, nos équipes. En effet,
aujourd’hui, c’est toute l’Eglise, partout dans
le monde, qui entre en Carême ; c’est toute l’Eglise
qui se dresse, qui se lève pour mieux saisir l’appel
du Christ : " Convertissez-vous et croyez à l’Evangile".
Quelle orientation prendre ? Avant même les explications,
les signes concrets et les actes, les gestes proposés aujourd’hui
dans cette célébration indiquent la direction. Le
feu que nous retrouverons lors de la nuit de Pâques signifie
que nous voulons brûler ce qui nous empêche de marcher,
que nous voulons détruire le péché qui nous
blesse et nous défigure. Saint Paul nous dit qu’il
faut détruire en nous le vieil homme pour laisser la place
à l’homme nouveau. Le feu est le signe de ce moment.
L’appel est clair. Il constitue la première phrase
de Jésus : "Convertissez-vous". Ce qui signifie
changer d’esprit, changer votre cœur, changer de mentalité.
Égoïsme, vanité, paresse, lenteur, cupidité,
violence, colère, orgueil, voilà ce qu’il faut
détruire et brûler. Tous, nous faisons l’expérience
du péché. Comment s’en dégager ? Jésus
nous apprend que nous serons victorieux du péché quand
nous aurons appris par l’Evangile à remplacer le feu
du mal par le feu de l’Amour. Car le feu qui brûle ce
jour détruit d’abord mais, en même temps, ce
feu éclaire, réchauffe, réconforte, guide et
encourage. Comme un feu vivant le Christ est lumière, le
Christ est chaleur, le Christ est appel, le Christ est consolation.
C’est pourquoi dans cette célébration le feu
continue de brûler sur l’autel et dans l’Eglise.
Que le feu du Christ continue de brûler dans nos cœurs.
Autre signe : la cendre sur le front. La cendre est appliquée
sur le front pour nous appeler plus clairement encore à la
conversion, précisément par le chemin de l’humilité.
La cendre, c’est ce qui reste quand le feu a détruit
la matière dont il s’est emparé. Quand on constate
qu’il y a des cendres, c’est qu’apparemment il
ne reste plus rien de ce que le feu a détruit. C’est
l’image de notre pauvreté. Mais les cendres peuvent
aussi fertiliser la terre, aider au redépart de la nature
et la vie peut renaître sous les cendres. Quand nous sommes
attentifs à ce que peuvent signifier les cendres, nous sommes
déjà introduits dans le sacrement de réconciliation
et de pénitence. Dire notre péché pour être
pénétrés par le pardon de Dieu. Dire notre
violence et la regretter et nous en repentir pour imiter Dieu en
pardonnant à notre tour. Le sacrement de réconciliation
nous oriente de l’intérieur, comme le feu peut nous
orienter de l’extérieur dans la nuit du péché.
Le chemin de Pâques est donc une route extérieure,
avec ces six semaines et ces quarante jours de Carême, mais
c’est surtout un chemin du cœur, un chemin de l’intérieur,
un chemin de conversion. Feu, cendres, pénitence, …
il s’agit de détruire " le vieil homme ",
de le brûler, mais il est trop clair qu’on ne détruit
et qu’on ne brûle que ce que l’on remplace. Alors
interviennent les actes et les gestes, les engagements que l’Eglise
propose pour le Carême et dont Jésus nous exprime déjà
la nécessité dans l’Evangile : l’aumône,
la prière, le jeûne. Il s’agit de reconstruire
à la place de ce qui a été détruit.
Il s’agit de construire avec la grâce du Christ, avec
la main du Christ qui nous saisit. Il s’agit de construire
avec l’esprit du Christ qui va façonner en nous l’homme
nouveau. D’où ces trois chemins convergents dont l’Evangile
nous parle : l’aumône, la prière et le jeûne.
Chacun a son importance et tous les trois sont nécessaires
mais, aujourd’hui, je voudrais insister sur le jeûne
parce qu’on n’en parle pas souvent et que la signification
peut nous échapper. Jeûner, c’est se priver volontairement
de nourriture et de boisson pour être plus disponibles à
la prière et à la pensée de Dieu. Jeûner,
c’est se priver volontairement de nourriture et de boisson
pour être plus attentifs aux besoins matériels et moraux
des autres. Jeûner est une attitude biblique constante. Les
chrétiens se souviennent du jeûne de Jésus au
désert au début de la mission du Seigneur. Le jeûne
de Jésus, comme le Carême, dure quarante jours et quarante
nuits. Les disciples de Jésus ont toujours jeûné
comme leur Seigneur et le jeûne est une pratique des abbayes
pour les moines et les moniales, des monastères, des communautés
religieuses. Mais tous les baptisés n’en sont pas moins
invités eu jeûne. En particulier pendant le Carême
et plus spécialement le vendredi, en souvenir de la Passion
du Seigneur. Il est important de noter que "jeûner",
ce n’est pas la même chose que "faire la grève
de la faim". Faire la grève de la faim, comme cela se
pratique dans les sociétés contemporaines, constitue
un comportement politique visant à influencer quelqu’un
dont on attend une décision qui nous sera favorable. Une
grève de la faim peut avoir un sens tout à fait louable
: la liberté d’un otage, la reconnaissance de l’asile
politique quand ce droit est contesté, la prise en considération
d’une situation économique en cas de licenciements
abusifs, etc. Mais il y a un but, il y a une stratégie, un
calcul, une volonté politique et sociale. Souvent s’instaure
un rapport de forces, en particulier à cause des médias
qui donnent une portée d’information exceptionnelle
à ce fait. Jeûner, comme le souligne l’Evangile,
est une attitude qui s’adresse d’abord à Dieu
et qui est exclusivement spirituelle, désintéressée,
sans calcul. Nous l’avons noté et l’Evangile
le souligne. Celui qui jeûne comme Jésus le demande,
c’est celui qui, se privant volontairement de nourriture,
désire " avoir faim de la faim de l’autre ",
de celui qui a faim parce qu’il n’a pas à manger.
C’est une première orientation du jeûne évangélique.
J’énonce une autre orientation complémentaire
: le jeûne aide à la prière, car la faim physique,
la faim alimentaire peut nous rappeler " la faim de la Parole
de Dieu ". Cette faim que nous devrions ressentir, en effet,
" L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute
parole qui vient de la bouche de Dieu ". Concrètement,
jeûner, c’est se passer d’un plat ou même
d’un repas. Certes, il faut éviter de mettre notre
équilibre organique en danger mais, en choisissant cette
privation, on cherchera à la compenser spirituellement par
exemple par la lecture d’une page de l’Evangile. Le
temps du Carême est un temps où la prière peut
davantage s’intensifier. Troisième orientation. Je
fais ici une suggestion : pourquoi ne pas prévoir en groupe
de prière, à deux ou trois reprises au cours du Carême,
une soirée où nous nous contenterions d’un "
bol de riz " ? Au cours de cette même soirée,
nous organiserions avec le prix du repas dont nous nous sommes privés
une collecte fraternelle pour aider par exemple une association
caritative ou humanitaire ? Comme vous le voyez, le jeûne,
l’aumône et la prière se tiennent ensemble, mais
le jeûne est peut-être comme la porte des attitudes
spirituelles de ce temps privilégié qu’est le
Carême…