Saint Augustin
et
la superstition
dans les livres I à X de la
Cité de Dieu
consacrés à la critique du paganisme.
"Tout ce qui repose sur une opinion fausse est superstitieux et
défendu.
Il faut donc examiner ce qu'il y a de vrai en tout cela."
Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique.
Sommaire
________
INTRODUCTION.
PREMIERE PARTIE : La notion de superstition chez les auteurs païens
; la crise du paganisme vue par les païens.
I) La religion romaine.
II) La théorie stoïcienne, défendue par Quintus Cicéron.
1) les deux sortes de divination : la divination naturelle et la divination
artificielle.
2) l'existence de la capacité de prévoir.
3) primauté de la divination naturelle.
III) Thèse de Marcus Cicéron.
1) religion et superstition chez Cicéron
2) l'incompatibilité entre le hasard et la divination.
2 critique de la divination artificielle.
3) critique de la divination naturelle.
IV) Les répercussions des théories antiques :
1) article "superstition"
2) article "idolâtrie"
DEUXIEME PARTIE : Réélaboration de la notion par saint
Augustin ; pour une notion chrétienne du paganisme et de la superstition.
1ere section : des superstitions classiques : la divination et la magie.
I) L'oppostion entre prescience divine et libre-arbitre humain : lequel
est un leurre?
1) La fatalité astrale
2) Cicéron et la prescience divine.
3) Critique augustinienne de la divination.
II) Magie et théurgie.
1) Le recours à la magie à Rome.
2) La théurgie.
III) Les miracles.
1) Les "miracles" païens.
2) Les miracles véritables.
2 eme section : l'innovation augustinienne : le paganisme est superstition
I) Incapacité des dieux à assumer leur rang.
1) Une lourde tâche
2) Des fidèles abandonnés
3) Des hommes meilleurs que leurs dieux
4) Les dieux, exemples d'immoralité
5) Une multitude de dieux
II) La nature des dieux.
1) L'évhémérisme
2) La déification des abstractions
3) Des dieux crées par les hommes
4) Les dieux sont des démons
5) Le dialogue avec platon
III) Le monothéisme, une solution possible pour les païens
?
1) Paganisme et monothéisme
2) La théorie de "Dieu âme du monde"
3) Varron a entrevu le Dieu unique
IV) La réponse augustinienne
1) L'erreur des païens
2) Le chemin de Vérité
CONCLUSION.
TABLE DES MATIERES.
Introduction
_______
Lorsque les idées fausses et les préjugés se mêlent
à la religion, c'est toute la vie spirituelle d'un individu qui
est menacée. Paradoxalement, alors que l'homme moderne recherche
une vie spirituelle au milieu de ses préoccupations quotidiennes
qui ne sont que trop souvent matérielles, les sciences occultes
et autres méthodes divinatoires connaissent un engouement sans
pareil. Cela semble aller à l'encontre du prétendu rationnalisme
dans lequel serait sensé baigner notre siècle, car ces
pratiques ont été autrefois qualifiées de superstition.
Est-ce à dire que les penseurs des siècles passés
étaient plus rationnels que nous ? Il semble surtout qu'en tâchant
de définir la superstition et de lui donner un sens, ils aient
voulu qu'on cesse de la confondre avec la religion. Il devient nécessaire
de procéder à notre tour à une démarche
d'analyse et de compréhension à la lumière de ce
que les anciens nous ont laissé.
Les civilisations antiques du bassin méditerranéen pratiquaient
assidûment la superstition : les Chaldéens qui recouraient
à divers arts divinatoires furent, selon Philon, "les premiers
à penser que c'était du soleil et des étoiles que
dépendaient le bien et le mal de chacun". Les Egyptiens
recouraient à une multitude de rites superstitieux : Hermès
Trismégiste disait d'eux qu'ils "savaient faire des dieux".
Les Grecs et les Romains avec leur cortège de divinités,
créatures surnaturelles, flore et faune sacrée, professaient
le dogme de la métamorphose de l'homme en animal ou en plante.
Tout ce que le pays comptait de prêtres, devins, oracles ou sibylles
exerçaient leur art publiquement : la superstition faisait partie
de la vie des plus grands comme des plus humbles : "Une parole
de devin, l'inspection d'une victime, un mot que l'on entend, un oiseau
qui passe, un chaldéen ou un haruspice qu'on rencontre, l'éclair
qui brille, le tonnerre qui gronde, même le fait le plus insignifiant,
tout enfin sert à nous épouvanter et il ne nous est pas
possible de goûter un moment de calme". Shakespeare reprend
fidèlement cela dans Jules César , acte II, scène
1 :
"On ne sait pas encore
Si César aujourd'hui voudra sortir ou non ;
Car il donne depuis peu dans la superstition,
A l'opposé de ses anciennes convictions
Sur l'imagination, les rêves, les présages.
Il se pourrait que ces prodiges manifestes,
L'exceptionnelle horreur de la présente nuit,
Et la persuasion de ses propres augures
L'empêchent aujourd'hui d'aller au Capitole."
Les Celtes, quant à eux, vénéraient les pierres,
les arbres, le soleil, les eaux, laissant à leurs druides le
soin de pratiquer la magie. Tout le monde garde en mémoire le
gui quasi légendaire auquel on prêtait de grandes vertus.
En Inde aussi la magie joue un rôle important depuis toujours
: il peut paraître étonnant pour les occidentaux que nous
sommes de voir que des textes qui passent pour contenir la sagesse divine,
comme les textes védiques, s'apparentent à des croyances
populaires. Ainsi dans le Rig-Véda, on peut lire cette recommandation
: "N'ai pas un regard qui porte malheur, qui tue ton époux
et sois bienfaisante pour la vache" (Livre X, Hymne 85). La coexistence
de la sagesse et de croyances superstitieuses se retrouve également
en Chine : "Entre le grand nirvâna et les terreurs grossières
du coolie il y avait la place pour des superstitions sans nombre "
L'universalité et la permanence de la superstition ne semblent
faire aucun doute ; chaque peuple a son lot de superstitions, et ceci
indépendamment de la forme de société dans laquelle
il s'inscrit ou de la religion dominante. On peut comprendre ainsi que
pour A. Ruffat (op. Cit.) la superstition "fait partie de l'homme
: elle est dans son cerveau, dans son coeur, dans toutes les fibres
de sa chair, toujours en alerte".
Peut être tout ceci n'est-il que l'expression de ce que Durkheim
a appelé la "pensée magique". En effet, il est
naïf de croire que la pensée magique est propre aux civilisations
primitives d'Afrique ou d'Océanie. La pensée magique est
au coeur de notre vie quotidienne, elle est à l'intérieur
de nous mais nous ne sommes pas toujours capables de la reconnaître
ou peut-être avons-nous honte de la reconnaître. La pensée
magique est inscrite en nous depuis le stade du nourrisson et se développe
ensuite tout au long de notre vie. Le bébé qui crie et
ainsi fait venir sa mère a le sentiment d'une "toute-puissance
effective sur le monde qui l'entoure". On retrouve ici le thème,
développé par Freud, du For-da : un petit garçon
joue avec du fil et une bobine, il enroule le fil autour de la bobine
et quand il a terminé, il la jette. L'objet se déroule
et la bobine qui avait été recouverte par le fil est à
nouveau visible, comme par magie. L'enfant qui se sait la cause de ce
phénomène jubile de pouvoir ainsi faire disparaître
puis réapparaître un objet : il accomplit un acte magique
à ses yeux. Il fait revenir la bobine comme il fait revenir auprès
de lui sa maman quand il pleure: dans les deux cas il est le maître
de la situation. Ceci est la base de la pensée magique. Une autre
expression de la pensée magique chez l' enfant est le fait qu'il
peuple son univers de diverses créatures telles des fées
ou des monstres. Très vite, l'enfant se créer sa propre
mancie afin de découvrir son destin ; tous les moyens même
les plus excentriques sont bons, chaque événement qui
se produit aussi minime soit-il donne lieu à une interprétation
à vocation divinatoire.
Les auteurs qui ont étudié le Moyen Age considèrent
la superstition comme le fruit de l'ignorance et de la peur notamment
de ce que l' on ne connaît pas ou de ce que l'on ne comprend pas.
Un paysan médiéval dont le bétail est atteint d'une
épidémie qui le décime mettra cette tragédie
sur le compte d'un sorcier maléfique ou y verra une intervention
du Malin. Il est certain que la superstition est la marque d'une incompréhension
de l'homme face à cetains faits et de l'inquiétude qui
le ronge concernant sa destinée. La superstition s'enracine aussi
dans une croyance, plus ou moins consciente en la fatalité et
dans la volonté que nous avons de diriger notre destin et d'être
"maîtres et possesseurs de la nature" pour reprendre
l'expression de Descartes. L'homme voudrait être au centre d'un
univers dont il serait capable de déchiffrer tous les signes.
Le poème Correspondance de Baudelaire illustre cette idée
:
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
L'homme a en lui le sentiment d'une intime communion avec le monde et
en cela on peut rapprocher poésie et superstition au point que
Laisnel de La Salle a surnommé cette dernière "la
poésie de l'ignorance et de la peur" . On trouve ainsi légitimées
des croyances en des présages aussi bien collectifs que personnels.
Si la religion renvoie l'homme à un au-delà transcendant,
la superstition au contraire imprègne l'ici-bas et relève
de l'infra-religieux. Il ne faut pas nier la complémentarité
de la religion et de la superstition : elles ont en commun la croyance,
qu'il s'agisse d'une croyance populaire pour la superstition ou de la
foi pour la religion, et une tentative d'influer sur sa vie terrestre
et le destin de son âme. On peut remarquer comment le profane,
le superstitieux et le sacré s'unissent parfois pour répondre
aux tourments de l'homme. La superstition "se distingue, cependant,
de la Religion par le fait qu'elle oublie le sens mystique du symbole
pour ne voir que la matérialité de l'objet ou que la tradition
machinale de l'acte : c'est, d'ailleurs là sa force : elle est
populaire ! La Superstition est un état fébrile dont les
superstitions proposent la clef des songes."
"La superstition est à la religion ce que l'astrologie est
à l'astronomie : la fille très folle d'une mère
très sage." Dit Voltaire. Il faut néanmoins se rappeler
que la superstition est antérieure à la religion et l'on
peut à juste titre affirmer que la pratique superstitieuse survit
et survivra à la pratique culturelle. Nous en voulons pour preuve
qu'aujourd'hui les croyants se rendent plus chez des voyants qu'à
l'église. Nous pouvons reprendre les propos de La Bruyère
: "la superstition n'est qu'une crainte mal réglée
de la divinité", car ils semblent être proches de
la réalité. Varron déjà avait dit que "l'homme
superstitieux a peur des dieux, tandis que l'homme religieux les vénère
comme des parents et ne les craint point comme des ennemis." La
peur, point de départ de la superstition, a été
renforcée par le dogme de l'existence du diable. Ce dogme, défini
par l'Eglise et constamment réaffirmé par elle, a encouragé
la croyance au mal, aux personnes maléfiques, aux pouvoirs maléfiques
et par extension à une faune et une flore diabolique. A. S. MORIN,
dans Le prêtre et le sorcier. Statistique de la superstition,
Paris, Le Chevalier, 1872, p. 194, en fait le reproche à l'Eglise
: "Les traditions funestes sont malheureusement entretenues par
l'enseignement religieux qui ne peut abandonner aucune de ses décisions
dogmatiques et qui n'a jamais cessé d'affirmer la réalité
de la diablerie et de la sorcellerie." Ces accusations vont parfois
beaucoup plus loin puisque le clergé a été accusé
à maintes reprises "d'encourager la superstition dans un
but personnel"
Même s'il est vrai que certaines croyances sont directement issues
de la Bible, comme les superstitions relatives au vendredi ou au chiffre
13 par exemple, les Pères de l'Eglise assimilent la superstition
au paganisme car nous sommes les héritiers d'une multitude de
croyance issues des païens. Les exemples sont nombreux, nous citerons
pour illustrer cela la réputation diabolique et maléfique
du chat qui par ailleurs était vénéré en
Egypte, le serpent qui était symbole de connaissance chez les
Anciens et qui devient symbole du mal dans la Bible, la chouette et
le hibou qui étaient les emblèmes d'Athéna, déesse
de la sagesse, et qui devinrent des oiseaux de mauvais augure, des messagers
de la mort et au regard de la Bible des animaux impurs ainsi qu'on peut
le lire dans le Lévitique 11, 13-20.
Le problème se pose alors de savoir si la superstition n'est
pas tout simplement la religion des autres. Dans l'Encyclopaedia Universalis,
art. "Superstition", Sylvain MATTON écrit : la superstition
"se charge d'une coloration fortement politique et ethnocentrique,
désignant des cultes étrangers appréhendés
comme globalement et foncièrement mauvais, parce que sentis comme
une menace pour la société romaine traditionnelle. Le
judaïsme et le christianisme, en particulier, seront qualifiés
de superstitions. Religion étrangère, religion d'une minorité,
la superstition est bien devenue la religion des autres." On retrouve
cela dans l'histoire romaine lorsqu'en 64, après l'incendie de
Rome, Suétone considéra les chrétiens comme une
"race d'homme d'une superstition nouvelle et malfaisante"
et que Néron, les accusant d'être des incendiaires, déclencha
contre eux des persécutions "surtout à cause de leur
superstition, ce nouveau culte qui menaçait d'ébranler
la religion romaine".
La superstition n'est pas seulement et simplement la religion des autres
car même au sein de la chrétienté certaines pratiques
religieuses apparaissent, pour certains, comme superstitieuses, "ainsi,
aux yeux des protestants, le culte des saints ou le recours aux reliques
des catholiques s'apparentent à de l'idolâtrie, teintée
de paganisme." Du point de vue de l'athéisme, toute croyance
ou pratique religieuse est de la superstition.
Au temps des débuts de la christianisation, les cultes païens
étaient tellement enracinés dans la culture romaine que
les Pères de l'Eglise virent souvent leurs efforts être
vains. Ils ont dus christianiser certains rites pour avoir plus de pression,
c'est notamment le cas des fêtes liturgiques. Chez les Romains,
les fêtes étaient célébrées des jours
impaires car les nombres impairs étaient censés plaire
aux dieux. Les jours de fête sont des jours sacrés où
toute activité ordinaire est proscrite : "le jour de fête,
la plupart des activités font relâche, il devient par conséquent
un jour de repos, mais ce n'est pas sa fonction première, qui
est de mettre l'homme en contact avec le sacré, celui-ci se définissant
comme une énergie surnaturelle présente à certaines
dates, en certains lieux. La fête n'est pas forcément synonyme
de gaieté. En effet, il y a des fêtes des morts, mais,
surtout, le contact avec le sacré est ambivalent : il est aussi
vécu comme redoutable, terrible, maléfique. Chaque fois
que la terre tremblait, à Rome, on décrétait cette
journée "jour de fête". Le jour de fête
peut être un jour néfaste ". Ainsi le jour férié
latin était destiné à apaiser les pouvoirs surnaturels
et hostiles. L'Eglise tenta de lutter contre ces fêtes païennes
mais cela ne se fit pas sans de grandes difficultés : parfois
elle n'eut pas d'autre solution que de christianiser certaines de ces
fêtes et de les inclure dans son calendrier liturgique.
L'Eglise cherche toujours à combattre les superstitions qu'elle
juge contraires à la religion. L'abbé Thiers, vers la
fin du XVIIeme siècle, écrivit dans son Traité
des superstitions : "La Superstition, au contraire de la Sainte
Religion, rend aux créatures l'honneur qui n'est dû qu'au
créateur, ou si elle le rend au créateur, elle ne le fait
pas de la façon qu'elle doit. C'est pourquoi Lactance a fort
bien remarqué que la Religion appartient au vrai culte, et que
la Superstition regarde le faux culte : Religio veri cultus est, Superstitio
falsi. Ainsi saint Thomas assure que la Superstition est un vice opposé
par excès à la Religion, non parce que la Superstition
rend plus d'honneur à Dieu que la vraie religion ; mais parce
qu'elle rend un honneur divin à qui elle ne le doit pas, ou de
la manière qu'elle ne le doit pas... C'est par les Superstitions
que le Démon rentre en possession des âmes d'où
il avait été chassé par la vertu de la Croix. C'est
par les Superstitions qu'il oblige les chrétiens à renoncer
aux voeux solennels de leur Baptême. C'est par les Superstitions
qu'il leur fait perdre l'espérance qu'ils doivent avoir en Dieu,
pour la leur faire mettre dans les vanités pleines de mensonges,
et qui les rendent ennemis de Dieu." On trouve chez l'Abbé
Thiers plusieurs règles pour reconnaître la superstition
:
"Règle I. Une chose est superstitieuse et illicite lorsqu'elle
est accompagnée de certaines circonstances que l'on sait n'avoir
aucune vertu naturelle, pour produire les effets que l'on en espère"(...)
"Règle II. Une chose est superstitieuse et illicite, lorsque
les effets que l'on en attend, ne peuvent être raisonnablement
attribués ni à Dieu, ni à la Nature"(...)
"Règle III. Une chose est superstitieuse, lorsque les effets
qu'elle produit ne peuvent pas être attribués à
la Nature, et qu'elle n'a pas été instituée ni
de Dieu, ni immédiatement de l'Eglise pour les produire"(...)
Une chose est superstitieuse lorsqu'elle se fait en vertu d'un pacte
tacite ou exprès avec les Démons (...)"
De même, on retrouve dans la Bible à maintes reprises la
condamnation des superstitions : "Tu ne laisseras point vivre la
magicienne ", " vous ne pratiquerez ni divination ni incantation
", "Vous n'observerez ni les serpents ni les nuages pour en
tirer des pronostics. Vous ne couperez point en rond les coins de votre
chevelure et tu ne raseras point les coins de ta barbe. Vous ne ferez
point d'incisions dans votre chair pour un mort et vous n'imprimerez
point de figures sur vous.Vous ne vous tournez point vers ceux qui évoquent
les esprits ni vers les devins ; ne les recherchez point, de peur de
vous souiller avec eux ", "Si un homme ou une femme ont en
eux l'esprit d'un mort ou un esprit de divination, ils seront punis
de mort ; on les lapidera : leur sang retombera sur eux ", "Qu'on
ne trouve chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par
le feu, personne qui exerce le métier de devin, d'astrologue,
d'augure, de magicien, d'enchanteur, personne qui consulte ceux qui
évoquent les esprits ou disent la bonne aventure, personne qui
interroge les morts. Car quiconque fait ces choses est en abomination
à l'Eternel ".
L'Eglise n'a eu de cesse de lutter contre toutes les formes de superstitions.
De nombreux conciles et synodes ont ordonné aux prêtres
et aux évêques de les combattre activement, car des comportements
irrationnels subsistaient. Dernièrement encore le Vatican a condamné
la superstition, et on peut lire dans le Catéchisme de l'Eglise
catholique, Mame/Plon, 1992 : "la superstition est la déviation
du sentiment religieux et des pratiques qu'il impose. Elle peut affecter
aussi le culte que nous rendons au vrai Dieu, par exemple, lorsqu'on
attribue une importance en quelque sorte magique à certaines
pratiques, par ailleurs illégitimes ou nécessaires. Attacher
à la seule matérialité des prières ou des
signes sacramentels leur efficacité, en dehors des dispositions
intérieures qu'ils exigent, c'est tomber dans la superstition.(...)
Dieu peut révéler l'avenir à ses prophètes
ou à d'autres saints. Cependant l'attitude chrétienne
juste consiste à s'en remettre avec confiance entre les mains
de la providence pour ce qui concerne le futur et à abandonner
toute curiosité malsaine à ce propos. L'imprévoyance
peut constituer un manque de responsabilité (...) Toutes les
formes de divination sont à rejeter : recours à Satan
ou aux démons, évocation des morts ou autres pratiques
supposées à tord "dévoiler" l'avenir.
La consultation des horoscopes, l'astrologie, la chiromancie, l'interprétation
des présages et des sorts, les phénomènes de voyance,
le recours aux médiums recèlent une volonté de
puissance sur le temps, sur l'histoire et finalement sur les hommes
en même temps qu'un désir de se concilier les puissances
cachées. Elles sont en contradiction avec l'honneur et le respect,
mêlé de crainte aimante, que nous devons à Dieu
seul. (...) Toutes les pratiques de magie ou de sorcellerie, par lesquelles
on prétend domestiquer les puissances occultes pour les mettre
à son service et obtenir un pouvoir surnaturel sur le prochain
- fût-ce pour lui procurer la santé-, sont gravement contraires
à la vertu de religion. Ces pratiques sont plus condamnables
encore quand elles s'accompagnent d'une intention de nuire à
autrui ou qu'elles recourent à l'intervention de démons.
Le port des amulettes est lui aussi répréhensible. Le
spiritisme implique souvent des pratiques divinatoires ou magiques.
Aussi l'Eglise avertit-elle les fidèles de s'en garder. Le recours
aux médecines dites traditionnelles ne légitime ni l'invocation
des puissances mauvaises, ni l'exploitation de la crédulité
d'autrui."
L"Eglise n'est plus la seule à condamner la superstition,
la législation la condamne depuis la loi de 1832 qui punit "ceux
qui font métier de deviner, de pronostiquer au moyen des astres".(voir
autres ex. p. XV).
Dans les grandes facultés, il n'est plus rare d'entendre dès
la fin du siècle dernier, des discours et des conférences
dénonçant la superstition. Charles Waddington consacra
une série de conférences sur le thème : "erreurs
et préjugés populaires", dans lesquelles il tente
au nom du progrès humain de montrer à quel point les superstitions
ne sont que des "enfantillages" et même "un des
fléaux de l'âme et de l'esprit humain". Son entreprise
était aidée par l'avancée du scepticisme, les progrès
techniques et la pensée rationaliste. Cependant, les superstitions
persistaient dans les campagnes, en particulier ce qui touche à
la sorcellerie. On aurait pu mettre cela sur le compte de l'ignorance
des lois de la nature ou de la médecine, mais la superstition
ne rencontrait aussi chez des personnes dont l'âge, la position
sociale, le niveau d'instruction, aurait du les préserver. Bien
sur chez ces personnes on ne trouve pas facilement l'aveu de telles
croyances, qui sont en fait des faiblesses. L'influence des grands philosophes
français et des encyclopédistes semble avoir marqué
plus les paroles que les actes, même si l'on est superstitieux,
on se garde de le dire. La définition que donne Littré
à cette époque est empreinte de rationalisme : la superstition
est "un sentiment de vénération religieuse fondée
sur la crainte ou l'ignorance par lequel on est souvent porté
à se former de faux devoirs, à redouter des chimères
et à mettre sa confiance dans des choses impuissantes."
Il faut reconnaître que le nombre de croyances et de rites superstitieux
a considérablement diminué grâce aux progrès,
à l'urbanisation, aux changements dans les modes de vie et de
pensée. D'une manière générale, les croyances
et rites liés à la nature ont quasiment disparus. Au contraire,
d'autres ce sont développées, en particulier celles concernant
la voyance, l'astrologie et tout ce qu'on regroupe sous le terme générique
de parapsychologie. Certains mouvements comme le Nouvel Âge mêlent
religion (ici le bouddhisme) et l'occultisme, l'ésotérisme,
la méditation, la médecine douce...
Les nombreuses expériences et sondages réalisés
montrent qu'un grand nombre de personnes croient encore à des
superstitions vieilles de plusieurs siècles : ainsi on a remarqué
que 70% des piétons préfèrent éviter de
passer sous une échelle. Doit-on parler ici de réflexes
ou bien s'agit-il de l'effet de la mémoire collective qui n'a
pas oublié les croyances d'antan ? Des sondages ont révélé
que 21% des personnes interrogées s'avouent superstitieuses,
60% croient à l'explication des caractères par le signes
astrologiques, 41% aux envoûtements et à la sorcellerie,
39% aux extra-terrestres, 31% aux tables tournantes, 46% aux prédictions
des voyantes. On comptait quarante mille voyantes pour trente trois
mille prêtres au 1er mars 1995 (chiffres donnés par Le
Canard enchaîné). L'occultisme est devenu un marché
à part entière, et qui plus est un marché qui rapporte.
Il n'est pas étonnant que les escroqueries se multiplient, mais
après tout ceci n'est pas étonnant, il en a toujours été
ainsi puisque la superstition fait appel à des choses qui dépassent
l'homme.
Parallèlement à cela on voit se créer des associations
dont le but est de lutter contre les superstitions de tout genre. Les
membres du London Thirteen Club effectuent sciemment tout ce qui est
sensé porter malheur, est-ce vraiment pour montrer que ces actes
ne sont pas plus maléfique que n'importe quel autre ou bien est-ce
une manière de conjurer le sort ? En France, le Cercle zététique
a pour devise "le droit au rêve a pour pendant le devoir
de vigilance". Henri Broch, professeur à la faculté
des sciences de Nice et président d'honneur de l'association
enseigne la zététique du philosophe grec Pyrrhon, fondateur
du scepticisme, "art du doute et de la recherche méthodique,
menée sans dogme ni a priori ". L'objectif de ce club est
d'appliquer les principes de la recherche méthodique à
la poursuite d'investigations relatives aux phénomènes
réputés paranormaux et à l'histoire dite mystérieuse.
Mais la science est-elle capable de se substituer à ces croyances
irrationnelles transmises depuis des générations ? Il
est vrai que les progrès de la médecine ont démystifié
certaines pratiques ; on sait désormais que certaines "visions"
sont en réalité des hallucinations, et que les phénomènes
de lycanthropie sont dus à des maladies mentales. Est-ce le rôle
de la science que de décrypter les grands mystères ? il
s'agit de deux domaines séparés qui n'ont peut-être
pas à interférer l'un dans l'autre. Ce qui est du domaine
de la vie spirituelle ne peut être remplacé par des explications
scientifiques.
Du point de vue psychologique la superstition est utile, elle est parfois
un remède à nos anxiétés et nos angoisses
en nous donnant l'illusion que nous maîtrisons ou contrôlons
des événements sur lesquels on n'a pas prise. C'est ce
que signifiait Balzac quand il disait : "Un homme n'est pas tout
à fait misérable quand il est superstitieux. Une superstition
vaut une espérance". Sigmund Freud avouait être lui-même
superstitieux : "Il y a plus de choses au ciel et sur la terre
que n'en rêve votre philosophie". Dans Psychopathologie de
la vie quotidienne, Freud assimile la croyance aux présages aux
actes manqués : "c'est l'ignorance consciente et la connaissance
inconsciente de la motivation des hasards psychiques qui forment une
des racines psychiques de la superstition. C'est parce que le superstitieux
ne sait rien de la motivation de ses propres actions accidentelles et
parce que cette motivation cherche à s'imposer à sa reconnaissance
qu'il est obligé de la déplacer en la situant dans un
monde extérieur." On comprend pourquoi il dit plus loin
: "le Romain superstitieux qui renonce à un projet parce
qu'en sortant de chez lui pour aller le réaliser il trébuche
sur le seuil se montre meilleur psychologue que l'incrédule ;
car ce "présage", qui est un acte manqué, témoigne
de son désir inconscient que ce projet n'aboutisse pas."
Nous l'avons vu à travers ce bref exposé sur la superstition,
celle-ci a eu pour principal opposant l'Eglise catholique. Au sein de
cette Eglise, un homme s'est illustré en parlant de la superstition
comme jamais personne auparavant n'en avait été capable
ou n'en avait eu l'audace. Est-ce parce qu'il fut à l'aube de
sa vie lui-même païen qu'il fut plus à même
de dénoncer cette "superstition géante" ? Sa
conversion à la religion catholique, conversion d'autant plus
réussie qu'il devint docteur de la foi, lui donna le droit et
même le devoir de dénoncer la "religion des ancêtres".
Que dire de Aurelius Augustinus, celui qui devint saint Augustin ? Né
de mère chrétienne, sainte Monique et d'un magistrat romain,
païen, baptisé seulement peu avant sa mort, Patricius, il
suit à Madaure et Carthage des cours de réthorique. S'il
mène une vie dissipée, il ne délaisse pas pour
autant ses études. En effet, jeune étudiant à Carthage,
il est profondément ébranlé par la lecture de l'Hortensius
de Cicéron et s'enthousiasme pour la philosophie. Il étudie
alors la sagesse païenne, puis la pensée chrétienne
; il fait sienne un premier temps la doctrine manichéenne, et
ce pendant neuf ans. Cette doctrine prêchée par Mani, dont
le fondement se trouve dans le dualisme de l'ancienne religion de Perse,
le mazdéisme, voit deux principes qui s'affrontent : le Bien
et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, le Dieu
bon et le démon. Le Dieu du mal, Ahriman, est aussi puissant
que Dieu. Ce Dieu mauvais serait le véritable créateur
de notre monde. Ainsi, alors que le Bien, c'est l'Esprit, la matière
c'est le Mal. A les en croire, il fallait donc ne plus avoir d'enfants
pour que l'humanité s'éteignît plus vite ; ainsi
la fin du monde viendrait délivrer l'Esprit ! Le manichéisme
fit de nombreux adeptes à travers l'empire romain, et plus particulièrement
dans les provinces orientales. Par la suite, il se répandit en
Asie centrale, et jusqu'en Chine. En Occident, il emprunta au christianisme
certains aspects du Nouveau Testament, tout en refusant l'Ancien Testament.
A l'époque d'Augustin les fidèles étaient divisés
en deux classes : les Auditeurs, sorte de catéchumènes
et les Elus, adhérant complètement à la doctrine.
Ces derniers pratiquaient un ascétisme de la chair, refusaient
le mariage, s'abstenaient de manger de la chair animale. Ils s'étaient
donnés une Eglise dirigée par une assemblée de
douze maîtres, et constituée par soixante douze évêques,
des prêtres et des diacres. Ils pratiquaient le baptême
et célébraient l'eucharistie sous la seule espèce
du pain. Le manichéisme disparaît sous ce nom en Occident
au VIIe siècle. Mais il connaîtra des résurgences
au Moyen Age sous la forme des johannites, des bogomiles et des cathares.
Lorsque Augustin rencontre Fauste, l'évêque manichéen,
mais ce n'est que pour découvrir l'ignorance et la mauvaise foi
de celui-ci. Déçu, il part pour Rome, et se laisse séduire
par le scepticisme. Il gagne ensuite Milan, et poursuit son enseignement.
Il est alors influencé par la prédication de saint Amboise
qui lui fait découvrir la philosophie néo-platonicienne
de Plotin et de Porphyre, et la possibilité que lui donne celle-ci
d'interpréter l'Ecriture sainte. Il est ébranlé
par les propos de Simplicien, le prêtre qui a converti Ambroise,
lorsque celui-ci déclare lors d'un baptème : "oui,
Platon mène à Jésus". Un autre élément
viendra troubler l'esprit de Augustin : les miracles autour des reliques
de Gervais et Protais, deux martyrs chrétiens. La lecture de
la vie de saint Antoine par saint Athanase lui fait sentir l'attrait
de la vie monastique. Sa conversion, pour laquelle sa mère ne
cessait de prier, survient dans le jardin de sa maison, en 387, à
Milan. C'est la célèbre scène du jardin : il méditait
en compagnie de son fidèle ami Alypius lorsqu'il entendit soudain
comme la voix d'un enfant chanter : "Tolle, lege" (Prends
et lis) ; il ouvrit le livre de saint Paul et, à la lecture de
l'Epire aux Romains (XIII, 12-14), se laissa gagner par la grâce.
Ses ouvrages, Contre les philosophes de l'Académie (386), Les
Soliloques (387), consignent ses méditations, ses extases et
l'approfondissement de sa reflexion. Il reçoit le baptême
des mains de saint Amboise en même temps qu'Adéodat, son
fils qu'il aura la douleur de perdre quelques années plus tard.
De retour en Afrique, il forme une petite communauté religieuse
à Thagaste.
Mais, un jour qu'il entrait pour prier dans la basilique d'Hippone,
il est choisit par la foule des fidèles pour être leur
pasteur, et, poussé par l'évêque Valère il
consent à se faire prêtre. Un an plus tard, il triomphe
publiquement des manichéens en affrontant Fortunat et en prouvant
sa mauvaise foi. Cette victoire l'incite à poursuivre sa lutte
pour l'unité de l'Eglise, et il s'attaque ensuite au donatisme.
Ce mouvement schismatique de l'évêque Donat divisa l'église
d'Afrique au IVe siècle en relançant le débat entre
rigoristes (soucieux de fidélité aux principes) et réalistes
(plus sensibles aux aspects pastoraux et humains). Donat contesta la
validité de l'accession de Cécilien au siège épiscopal
de Carthage en 312 : il accusait l'un des évêques consécrateur
d'être un traditeur (il aurait livré les livres saints
selon les ordres de l'empereur Dioclétien durant la persécution
commencée en 303). Il fit élire un autre évêque
de Carthage, auquel il succéda rapidement. Donat fut condamné
par le concile d'Arles mais il entraîna une grande partie de l'Eglise
de Numidie dans le schisme. Saint Augustin en tant qu'évêque
d'Hippone, un des diocèses de Numidie, se trouva aux prises avec
le schisme et combattit activement le donatisme. Nommé ensuite
coadjuteur de Valère, il lui succédera en 395, lorsque
Mégalius, primat de Numidie, le sacre évêque. Il
mourra au cours du siège d'Hippone par les Vandales.
Saint Augustin nous a légué un nombre considérable
d'ouvrages ; prêtre, il a reçu mission de prêcher
et ses Sermons, recueillis souvent par des sténographes et des
fidèles, soutiennent une lutte ardente contre les nombreuses
hérésies qui mettent en péril l'unité de
l'Eglise ; ayant déjà rédigé à Rome
un traité contre les manichéens, il poursuit contre eux
sa polémique et s'attaque aux donatistes - son influence est
vive aux concils antidonatistes de Carthage (403-411) - aux pélagiens,
aux ariens et aux païens. Sa lutte contre le pélégianisme
sera menée au nom de la grâce divine. Il reproche en effet
au moine Pélage de minimiser le rôle de la grâce
et d'exalter la primauté et l'efficacité de l'effort personnel
dans la pratique de la vertu. Il s'agit de déterminer la part
qui revient à la libre volonté de l'homme et à
la grâce de Dieu lors de la recherche du bien et la réalisation
du salut. S'opposant au pessimisme du manichéisme, Pélage
met l'accent sur le rôle fondamental et prédominant de
la liberté et de la volonté humaine, minimisant du même
coup le rôle de la grâce divine qu'il ne juge pas indispensable.
Se souvenant des durs combats intérieurs qu'il avait connu avant
sa conversion, saint Augustin réfuta avec force cette négation
du rôle de la grâce et dès lors de la Rédemption
: depuis le péché originel, l'homme seul est impuissant
sans la grâce ; c'est elle qui nous permet d'accéder au
bien et au salut. Saint Augustin est allé jusqu'à parler
de la prédestination des âmes à leur salut ou à
leur perte. Orose nous confirme que sans refuser explicitement l'existence
du péché originel, Pélage estimait que ce dogme
était trop lié au traducianisme pour être acceptable
; il pensait donc que le baptême n'était pas la condition
nécessaire au salut. Parallèlement, il développait
la "théorie de l'impeccabilité" (qui vient de
peccatum, péché) : crée libre, l'homme peut éviter
le péché et observer les commandements de Dieu par le
seul exercice de sa volonté, sans nier la grâce divine,
Pélage ne la considérait que comme une aide externe, offerte
par la religion, en particulier par l'exemple du Christ. Une telle doctrine
est incompatible avec la pensée de saint Augustin sur la grâce
: suite au péché originel dont nous avons hérité,
l'homme naît avec une liberté blessée ; livré
à lui-même, il est impuissant concernant son salut qui
est dépendant de la grâce de Dieu, qui agit de manière
libre et miséricordieuse. Bien sûr, l'homme peut jouir
de sa liberté, de sa volonté et de sa raison qui ont un
rôle à jouer tout en restant sous la dépendance
de la grâce. La foi qui justifie l'homme aux yeux de Dieu est
l'oeuvre de Dieu lui-même. L'homme qui se soumet à la grâce
sera de plus en plus libre : certains recevront cette grâce, d'autres
non, selon une prédestination mystérieuse qui échappe
à l'homme. La seule certitude, c'est que Dieu n'agit que par
pur amour, même là où nous ne le comprenons pas.
La doctrine catholique de la grâce s'est élaborée
sous l'influence de la pensée augustinienne mais en la tempérant
: elle n'affirme plus que la grâce du salut n'est pas offerte
à tous. La doctrine de Pélage fait s'écrouler toute
la foi chétienne. En effet, si l'homme peut faire le bien sans
l'aide de Dieu, il n'a pas besoin d'un rédempteur pour racheter
ses péchés. Les Lettres, que saint Augustin adresse à
ses amis et adversaires, sont autant de réponses à des
questions parfois venues de loin. Il rédige vers 400 un traité
de théologie, De la Trinité, et publie en 401 les treize
livres de ses Confessions qui se proposent d'exalter la grâce
divine. Il compose entre 419 et 426 sa célèbre apologie
de la religion chrétienne, la Cité de Dieu, après
le sac de Rome par Alaric en 410. Il écrit dans les dernières
années de sa vie ses Rétractions, sorte de revue critique
de ses divers ouvrages.
L'oeuvre de saint Augustin, nourrie de philosophie platonicienne, s'ordonne
autour d'une quête unique : "la connaissance de Dieu et de
l'âme" ; si Dieu a imprimé sa ressemblance dans l'âme,
il faut pour parvenir à Dieu, découvrir la véritable
essence de notre être. Apprendre n'est pas accueillir des données
extérieures, mais prendre conscience des vérités
présentes en l'âme. La vérité est une : par
elle les hommes se comprennent et communiquent. Saint Augustin accepte
que le devenir de l'humanité soit dirigé par la recherche
du bonheur ; mais l'homme ne peut poursuivre un bonheur égoïste
qui le laisserait sur sa soif ; il doit réaliser sa perfection
en participant à l'amour de Dieu, l"agape", l'amour
charité. La pensée chrétienne n'a cessé
de venir puiser dans ses écrits force, reviviscence et inspiration
; nombreuses sont les écoles philosophiques et religieuses qui
se sont retranchées derrière son autorité pour
défendre leurs doctrines.
Nous avons choisi d'étudier la notion de superstition telle que
saint Augustin l'a développée en nous appuyant sur la
Cité de Dieu. C'est le contexte dans lequel elle fut écrit
ainsi que le but qu'elle poursuit qui nous ont mené à
faire le choix de cette oeuvre.
Lors de sa chute, Rome était chrétienne depuis un siècle
; les Romains n'ont pu s'empêcher de mettre au compte de cette
nouvelle religion les drames qui les frappaient. Ainsi, dans une lettre
de Marcellin à Augustin, on peut lire que "c'est sous des
principes chrétiens, pratiquant de leur mieux la religion chrétienne
que de si grands malheurs sont arrivés à Rome". Les
païens romains proclamaient : "tant que nous avons pu offrir
des sacrifices à nos dieux, Rome se tenait debout, Rome était
florissante. Aujourd'hui que ce sont vos sacrifices à vous qui
ont pris le dessus et que, partout, ils sont offerts à votre
Dieu, alors qu'il ne nous est plus permis de sacrifier à nos
dieux, voilà ce qui arrive à Rome " . Dans le Livre
II, Augustin cite une phrase devenue presque un proverbe pour les Romains:
"Il ne pleut pas, les chrétiens en sont cause". Ceci
est la preuve de l'ignorance des Romains qui accusent les chrétiens
d'être responsables de catastrophes qui peuvent toucher n'importe
qui sans que cela ait un quelconque rapport avec la situation dans laquelle
se trouve Rome. De plus les Romains semblent avoir oublié leur
propre histoire qui a eu son lot de désastres alors même
que les chrétiens n'avaient pas posé un pied dans la cité
romaine. Les Romains, peuple superstitieux, virent sans doute dans le
déclin de leur cité un signe de la colère des dieux
auxquels on substituait peu à peu un dieu unique qui ne figurait
pas dans leur panthéon. Après le désastre de la
chute de Rome, ils pensaient que leurs dieux les avaient abandonnés.
Ceci est légitime quand on sait qu'ils lisaient un message divin
dans des événements aussi minimes qu'un orage ou le vol
d'oiseaux : quoi de plus significatif pour eux que le massacre de leurs
semblables et la chute de tout un empire ? Saint Augustin leur fera
tout de même remarquer qu'alors que leurs ennemis étaient
maîtres de Rome, ils ont épargné hommes et femmes,
aussi bien parmi les chrétiens que parmi les païens : si
l'on doit lire un signe dans la prise de Rome, c'est surtout celui de
la protection chrétienne. Et, citant Virgile, Augustin rappelle
que les dieux romains n'ont pas toujours protégé la cité,
pas plus qu'ils n'ont protégé Enée puisque au contraire
ils lui ont été confiés.
Ces objections, ces critiques païennes, Augustin les recevait d'un
haut fonctionnaire impérial chrétien, Marcellin, qui se
faisait le porte-parole de ceux qui étaient restés fidèles
à leur antique religion et de ceux qui avaient été
convertis mais dont la Foi demeurait fragile. Parmi ces hauts fonctionnaires
romains qui montraient du doigt le christianisme figurait Volusien qui
affirmait que : "La prédication et la doctrine chrétienne
ne conviennent nullement à la conduite de l'Etat, car voici,
dit-on, ses préceptes : Ne rends à personne le mal pour
le mal ; si quelqu'un te frappe sur la joue, présente-lui l'autre
; à celui qui veut t'enlever ta tunique, abandonne aussi ton
manteau. Il semble clair que de telles moeurs ne sauraient être
pratiquées dans un pays sans le conduire à la ruine ".
Saint Augustin devait répondre à toutes ces objections,
à tous ces reproches, de manière définitive, en
dévoilant grâce à la sagesse chrétienne le
sens de l'histoire du monde. Il devait par là-même lutter
contre toutes les superstitions inscrites au plus intime de chacun et
relevant d'une tradition ancestrale. Il oppose "cité terrestre",
qui correspond en fait au mode de vie de ceux qui "vivent selon
l'homme pour posséder et dominer" , et la "cité
de Dieu" qui regroupe "ceux qui vivent selon Dieu dans la
dilection" . Ces deux cités doivent être considérées
comme deux Idées directrices au sens platonicien. A l' empire
qui s'effondre, Augustin propose de substituer une cité encore
plus grandiose qui restera marquée par Rome : Augustin est romain
et le demeure. La présence latente de Varron, Platon et Cicéron
comme base philosophique et anthropologique, et de Virgile tout au long
de La Cité de Dieu en est la preuve. Augustin manifestera toujours
un profond respect et une grande admiration pour Rome ainsi que l'on
peut le voir dans le Livre IV qui est consacré à sa grandeur.
Notre étude sera menée de la façon suivante.
En premier lieu et afin de situer le contexte philosophique dans lequel
évolue saint Augustin, nous étudierons la notion de superstition
chez les auteurs païens, en nous appuyant sur le De divinatione
de Cicéron : nous verrons donc tour à tour la position
des stoïciens puis celle de Cicéron lui-même, avant
de conclure cette partie avec un extrait du Dictionnaire philosophique
de Voltaire qui reprend les auteurs antiques pour donner sa propre définition
de la superstition.
Dans notre seconde partie, nous nous pencherons sur la doctrine augustinienne
en montrant, tout d'abord en quoi elle rejoind les auteurs païens
sur le thème de la superstition, nous aborderons successivement
les notions de fatalité astrale, de prescience divine, de divination,
magie, théurgie, miracles. Nous pourrons ensuite examiner en
quoi saint Augustin est novateur grâce à sa théorie
selon laquelle le paganisme est superstition. Cette démonstration
se fera en plusieurs temps : saint Augustin montre tout d'abord que
les dieux des païens sont incapables d'assumer le rang qui leur
est attribué. Vient ensuite un chapitre qui tente d'élucider
le mystère de la nature des dieux qui nous conduira à
réfléchir sur l'évhémérisme, la déification
des abstractions, les démons et qui nous proposera un dialogue
avec Platon. Nous verrons ensuite si le monothéisme peut se révéler
etre une solution possible pour les païens en voyant le rapport
qui existe entre paganisme et monothéisme. Enfin nous verrons
quelle est la réponse qu'apporte saint Augustin au problème
de la superstition, réponse qui est tournée vers l'espérance
d'un salut enfin possible à condition de vénérer
Dieu correctement, c'est à dire après s'être débarrassé
de toute superstition.
PREMIERE PARTIE :
_________________
La notion de superstition chez les auteurs païens ; la crise du
paganisme vue par les païens.
Chapitre premier
___________
La religion romaine
A Rome, personne n'était obligé d'avoir sur les questions
religieuses une opinion et une croyance personnelle définitives
et irrévocables. La religion traditionnelle romaine est une religion
d'actes rituels et une religion sans foi explicite car on prescrivait
non pas la foi mais un calendrier festif et un corpus de rites complexes
et obligatoires. Ainsi, on peut dire que la religion romaine est une
orthopraxie et non une orthodoxie. Les rites religieux possédaient
un sens implicite ; ils énonçaient grâce au geste
et la parole des "théologèmes" auxquels tous
les Romains adhéraient. Par exemple, le fait de célébrer
un culte implique que l'on croit en l'existence du dieu auquel celui-ci
en rendu, ou du moins aux effets bénéfiques pour la société
de ces pratiques. Or, aucun Romain n'était obligé, ni
même invité à exprimer cette croyance autrement
que par le geste cultuel. De plus, ils pouvaient penser en même
temps plusieurs doctrines contradictoires car chacune leur offrait une
approche particulière des pratiques religieuses.
La religion est, pour un Romain, l'ensemble des comportements réglant
les relations "sociales" avec les dieux. Elle est régie
de la même manière que ce qui concerne la vie sociale et
politique. Chaque acte de la vie publique fait intervenir les dieux
; les dieux pouvant être tour à tour protecteurs ou ennemis,
on n'osait jamais agir sans être sûr qu'ils soient favorables
à ce que l'on allait entreprendre. Le poids de la religion sur
la vie politique était tel que le peuple ne se réunissait
en assemblée que les jours où la religion le permettait.
A Rome, avant d'entrer en séances, il fallait attendre que les
augures soient en mesure d'affirmer que les dieux étaient propices.
L'assemblée commençait par une prière que l'augure
prononçait et que le consul répétait après
lui. Le lieu de réunion du sénat était toujours
un temple ; si une séance avait été tenue ailleurs
que dans un lieu sacré, les décisions prises auraient
été considérées comme nulles car les dieux
n'étaient pas présents. De la même manière,
les déclarations de guerres se faisaient pendant une cérémonie
religieuse lors de laquelle on ouvrait les portes du temple de Janus.
Une armée qui partait en expédition se réunissait
d'abord autour du général qui prononçait des prières
et offrait un sacrifice, et partait en emportant avec elle un foyer
où l'on entretenait nuit et jour le feu sacré. Nous pourrions
encore multiplier les exemples qui montrent combien, aussi bien en temps
de guerre que de paix, la religion intervenait dans tous les actes.
Les rois avaient la charge des cérémonies sacrées
car ils étaient avant tout des prêtres ; ils étaient
d'ailleurs intronisés par une cérémonie religieuse.
Lors de ce cérémonial, le nouveau roi était conduit
sur la cime du mont Capitolin, s'asseyait sur un siège de pierre,
le visage tourné vers le midi. A sa gauche se trouvait assis
un augure, la tête couverte de bandelettes sacrées, et
tenant à la main le bâton augural. Il figurait dans le
ciel certaines lignes, prononçait une prière, et posant
la main sur la tête du roi, il suppliait les dieux de marquer
par un signe visible que ce chef leur était agréable.
Puis, dès qu'un éclair ou le vol des oiseaux avait manifesté
l'assentiment des dieux, le nouveau roi prenait possession de sa charge.
On distingue les augures, prêtres romains qui lisent dans le vol
des oiseaux, des haruspices qui sont des prêtres étrusques
spécialisés dans l'examen des fressures des victimes sacrificielles,
et auxquels on a recours quand il s'agit de délibérer,
d'obtenir des succès, d'interpréter les prodiges ou d'en
détourner les effets. Enfin, un autre genre de divination est
celui lié aux délires prophétiques et aux songes,
dans lequel interviennent les livres sibyllins, livres qui contiendraient
le secret de la science divinatoire du délire.
Les rites divinatoires romains instituaient l'approbation divine par
une sorte de prière solennelle, il n'y avait pas véritablement
comme on l'a souvent cru de dialogue direct avec les dieux. On a pu
constaté qu'il y avait un interdit dans les rapports entre les
dieux et les hommes portant sur le rapport direct entre un homme et
les dieux. Toute transgression de cet interdit rend le romain coupable
de superstitio c'est à dire de "religiosité anarchique".
D'ailleurs, l'interprétation des présages par les augures
est une activité exclusivement régie par la collectivité.
Le De superstito de Sénèque dénonce les excès
de certains cultes romains et surtout les cultes orientaux. Le recours
individuel direct à la divinité comporte deux dangers
: tout d'abord le détournement illicite du pouvoir des dieux
tutélaires, c'est à dire de l'esprit même d'une
cité, par un individu. Il existe un risque de tyrannie de la
part d'un homme qui se déclarerait investi par la divinité
des pouvoirs suprêmes. Ainsi, tout citoyen qui a été
témoin d'un spectacle surnaturel doit en référer
à l'autorité religieuse de son groupe, qui est seule habilitée
à en débattre. Le second danger est le risque de dissolution
des lois de la cité fondées sur la primauté de
la collectivité : dès lors qu'un individu peut se prétendre
investi de pouvoirs par les dieux, d'autres peuvent en faire autant.
On peut en conclure que cette interdiction serait un facteur de l'impossibilité
du mysticisme dans la religion romaine.
Chapitre II
_______
La théorie stoïcienne défendue par Quintus Cicéron
Cette partie expose le point de vue positif défendu par Quintus
qui puise dans les exemples et les syllogismes des stoïciens pour
prouver que la divination existe. Il s'inspire du traité Sur
la mantique du stoïcien Posidonios d'Apamée. Quintus distingue
deux types de divination : la divination "artificielle, exercée
par les aruspices, les devins, les observateurs de la foudre et les
astrologues dont le savoir-faire est fondé sur l'accumulation
d'observations et d'expériences, ou sur la conjecture et la divination
"naturelle", directement inspirée par les dieux dans
les oracles et les songes. L'existence de la capacité de prévoir
l'avenir est démontrée à l'aide de témoignages
ou par des syllogismes. La divination artificielle peut donner lieu
à des interprétations mauvaises ou à des erreurs,
tandis que la divination naturelle ne peut pas induire en erreur celui
qui en bénéficie car il possède la même vision
que les dieux et ainsi accède à l'enchaînement générale
des causes qui définissent le destin.
1) les deux sortes de divination : la divination naturelle et la divination
artificielle.
Avant d'aller plus avant dans l'étude de la divination, de ses
liens avec les dieux et de la condamnation qui en est faite, il convient
d'exposer les deux sortes de divination qui régnaient à
Rome. Cette distinction est fondamentale car elle pose les limites de
la superstition ; elle est reprise également par Marcus Cicéron.
La première forme de divination présentée par Quintus
est la divination artificielle. On la distingue de l'autre forme de
divination, la divination naturelle, car elle relève d'une technique
: "Il y a de la technique chez ceux qui par la conjecture s'attachent
à des faits nouveaux et connaissent les anciens pour les avoir
observés". Elle regroupe par exemple : les prédictions
des haruspices, ou celles des interprètes des prodiges et des
foudres, celles des augures ou encore des astrologues. Cette sorte de
divination ne fait pas l'unanimité : si les stoïciens la
soutiennent, les péripatéticiens quant à eux refusent
de lui accorder crédit.
L'art de l'aruspicine est divisé en trois parties pour chacune
desquelles il existe des livres avec un exposé systématique.
Les livres d'aruspicine traitent des fressures animales, les livres
fulguraux ont pour sujet l'interprétation des foudres, et les
livres rituels exposent les modalités des cérémonies
concernant la vie communautaire et traitent des prodiges. Les livres
des augures sont l'ensemble des comptes rendus annuels des activités
du collège, de ses décisions et des réponses qu'il
a donné aux magistrats ou au sénat. Les prédictions
fournies par les fressures animales, les foudres, les prodiges, les
astres etc. , sont le résultat d'une longue observation, qui
si elle a été correctement menée finit toujours
par procurer le savoir. Ce savoir est indépendant de l'action
et de l'inspiration divine. Tous les signes qui nous sont donnés
sont le fait de la puissance que les dieux répandent sur Terre.
Ils se manifestent soit à travers la nature, soit par la bouche
de mortels.
L'autre forme de divination relève de la nature, ceux qui la
pratiquent "pressentent l'avenir non pas à la suite d'un
raisonnement ou d'une conjecture, après avoir observé
et noté des signes, mais à la suite d'un certain ébranlement
de leur âme ou d'un mouvement libre et sans entrave, ce qui arrive
aussi souvent à ceux qui rêvent et parfois à ceux
qui vaticinent dans un délire furieux...". la divination
naturelle comprend donc les prédictions venant des songes ou
des vaticinations. Ce type de divination doit être mis en rapport
avec la nature des dieux dont nos âmes sont tirées ainsi
que nous allons le voir dans le paragraphe consacré aux songes
où Cicéron reprend la théorie platonicienne de
l'âme figurant dans la République. Les devins qui prophétisent
éveillés sont inspirés par les dieux, ou "pneuma"
divin qui émane de la terre ainsi qu'on l'a dit du temple de
Delphes.
C'est l'expérience qui une fois de plus sert aux stoïciens
à prouver que les songes peuvent avoir un rôle divinatoire,
même si souvent leur interprétation est délicate
et qu'il faut l'aide de ceux qui interprètent les présages
pour les déchiffrer ; ainsi, si les songes relèvent de
la divination naturelle, leur interprétation est du domaine de
la divination artificielle. On suppose que si les dieux ont permis à
l'homme d'avoir des songes prophétiques, c'est qu'ils lui ont
également donné les moyens de les comprendre, sinon à
quoi bon donner quelque chose d'inutile à quelqu'un qui ne sait
pas s'en servir. Si certains rêves ont une signification obscure,
d'autres, en revanche, parlent eux-mêmes et il n'est pas besoin
d'être un mage pour comprendre ce qu'ils annoncent ; ainsi, lorsque
la mère de Phalaris rêve que les statues des dieux qu'elle
avait consacrées dans sa maison déversent des flots de
sang bouillonnant qui inondent le palais tout entier, il est facile
de retirer de ce songe que Phalaris sera un tyran d'une rare cruauté.
L'histoire et la vie courante sont emplis d'exemples attestant du pouvoir
divinatoire des songes. On peut y ajouter les témoignages des
philosophes, dont celui de Socrate qui sait qu'il va mourir dans trois
jours suite à un songe où une femme magnifique l'appelant
par son nom lui récite un vers d'Homère : "Le troisième
jour, jour de joie, t'établira à Phthie." Aristote
rapporte que son ami Eudème de Chypre vît en rêve
sa guérison alors qu'il était considéré
comme perdu par les médecins, ainsi que la mort du tyran Alexandre
qui fut effectivement tué par les frères de sa femme peu
de temps après. Outre les philosophes, des hommes très
savants comme Sophocle firent des rêves qui annonçaient
des événements à venir. Les stoïciens citent
souvent comme preuve irréfutable le songe de Simonide, qui fut
avertit en rêve par l'homme dont il avait trouvé et enterré
le corps le jour-même qu'il ne devait pas prendre la mer comme
prévu sous peine de faire naufrage (naufrage qui eu lieu mais
auquel il échappa puisqu'il n'avait pas pris la mer), et l'histoire
de deux Arcadiens arrivés ensembles à Mégare, dont
l'un rêva que son ami qui dormait à l'auberge fut tué
par l'aubergiste, crime qui eu effectivement lieu, et qui vengea le
crime de son ami sur les indications fournies par celui-ci en rêve
en retrouvant son cadavre qui allait être emporté hors
de la ville et en faisant arrêter le coupable. Enfin, Quintus
Cicéron a rêvé lui aussi à un événement
qui s'est produit peu après et son frère, Marius Cicéron,
l'auteur, confirme avoir lui aussi fait un rêve annonciateur de
ce qui allait se passer. Les témoignages de personnes de bonne
foi ne manquent pas, cependant, si quelques uns des songes se révèlent
vrais, beaucoup sont faux. Quelle importance devons-nous attribuer aux
rêves puisqu'il y en a plus de faux que de vrais ? Les rêves
que nous disons faux ne sont-ils pas plutôt obscurs pour nous
? Et si certains rêves sont effectivement faux, cela ne remet
pas en cause la véracité des autres. Nous n'avons aucun
moyens de savoir par avance lequel de nos rêve est annonciateur
d'un événement à venir, et lequel est purement
anodin. Il faut garder à l'esprit que si l'on veut espérer
avoir des visions claires il convient de se coucher dans de saines dispositions
propices à un sommeil emplit de songes. Cet argument est emprunté
à Platon, dans la République, IX, 571 c-572 a : notre
âme est divisée en trois partie et pour que les visions
de nos songes ne soient pas déréglées, il faut
que ce soit la partie de l'âme raisonnable qui soit la seule éveillée.
Pour cela il ne faut pas exciter la partie de l'âme qui contient
les désirs car elle est excessive et sans retenue, ni celle qui
est le siège de la colère car c'est également une
partie irréfléchie et nuisible à des visions "calmes
et véridiques". L'âme peut prévoir l'avenir,
mais aussi se souvenir du passé et comprendre le présent
seulement si elle s'affranchit par le sommeil de son contact avec le
corps. On peut ainsi faire les suppositions suivantes : si l'âme
prophétise d'autant mieux qu'elle est séparée du
corps, elle devrait être à son point maximum lorsque le
corps est mort. Ainsi, quelqu'un qui est proche de la mort est meilleur
devin. Ces hypothèses sont confirmées par Posidonios d'Apamée
qui donne le témoignage d'un Rhodien mourant qui a su prédire
parmi six hommes du même âge dans quel ordre ils allaient
mourir. Toujours selon Posidonios, les hommes rêvent sous l'action
des dieux de trois manières : soit l'âme prophétise
d'elle-même du fait de ses affinités avec les dieux, soit
parce que l'air est empli d'âmes immortelles portant des empreintes
de la vérité, soit enfin car les dieux s'entretiennent
avec le dormeur. Il y a dans l'âme une "faculté de
présager" qui est introduite en nous par les dieux, parfois
elle prend une ampleur telle qu'on l'appelle "fureur prophétique",
dans ce cas c'est le dieu qui entre dans le corps et parle par lui.
Parmi les méthodes divinatoires "naturelles", on reconnait
la fureur comme un don divin. Dans ce genre de divination, les dieux
placent en notre âme une force que l'on nomme fureur, et qui permet
de grandes choses. On retrouve cela dans le Phèdre de Platon
: "le délire est pour nous la source des plus grands biens,
quand il est l'effet d'une faveur divine." Comme ce qui nous vient
des dieux est plus grand que ce qui vient de l'homme, les actes guidés
par la fureur sont supérieurs même à ceux dictés
par notre intelligence. La prophétesse de Delphes, la sibylle
et tous les devins inspirés par les dieux non jamais été
aussi clairvoyants que lorsqu'ils étaient en proie à la
fureur. Ceux qui cherchent à connaître l'avenir en étudiant
de sang froid, les oiseaux par exemple, ont un art basé sur le
raisonnement, sur l'intelligence humaine et par conséquent l'art
augural est moins parfait et moins noble que la divination inspirée
par la fureur.
2) L'existence de la capacité de prévoir.
S'il n'ont pas toujours d'explications à fournir, les nombreux
exemples qu'ils peuvent donner suffisent aux stoïciens à
montrer que certains phénomènes naturels sont annonciateurs
d'événements futurs. Lorsqu'on leur parle de hasard et
de coïncidence, les stoïciens répondent que le hasard
ne peut imiter parfaitement la réalité. Le hasard peut
expliquer certaines choses mais ses possibilités sont limitées.
On ne peut expliquer tout par le hasard.
Ces mises en garde nous conduisent à nous interroger sur la cause
des phénomènes permettant la divination. On remarque immédiatemement
que celle-ci est entourée d'un mystère, que les stoïciens
affirment voulu par les dieux. Ils justifient cela par le fait que ce
n'est pas parce que les dieux nous permettent de faire usage de la divination
qu'ils nous en livrent tous les secrets et que ce n'est pas parce que
l'on ne peut pas expliquer la cause de la divination qu'il faut nier
son existence. Même si l'on ne sait pas pourquoi tel phénomène
permet de tirer tel présage, il n'en demeure pas moins que le
phénomène existe et que, comme nous l'avons vu, les événements
rapportés par les philosophes, les poètes, les sages et
autres personnalités dignes de confiance en sont autant de preuves.
Cicéron considère que les témoignages et les exemples
ne constituent pas des preuves dignes d'un philosophe, et qu'il n'accepte
de prendre en considération que des raisonnements qui sont des
preuves dignes de ce nom. Aux reproches de Cicéron les stoïcicens
répondent par le syllogisme prouvant l'existence de la capacité
de prévoir. Il est cité par Cicéron qui l'emprunte
à Cratippe : "S'il est vrai que sans les yeux il ne peut
y avoir d'office ni de fonction de la vue mais que les yeux peuvent
parfois ne pas exercer leur fonction, celui qui s'est servi ne serait-ce
qu'une fois de ses yeux pour voir le réel possède le sens
de la perception des choses réelles. De la même manière
donc, s'il est vrai que sans la divination il ne peut y avoir d'office
ni de fonction divinatoire mais que celui qui possède cet art
peut se tromper quelques fois et ne pas voir le vrai, il suffit cependant,
pour prouver l'existence de la divination, qu'une seule chose ait été
prédite dans des conditions telles que le hasard paraisse exclu.
Or il y a des exemples innombrables de ce genre ; donc il faut admettre
que la divination existe." Le syllogisme stoïcien contient
dans son énoncé les moyens de le critiquer : la divination
existe si l'on peut prouver que, ne serait-ce qu'une fois, quelque chose
a été prédit qui s'est réalisé sans
que l'on puisse attribuer ce résultat au hasard. La critique
est double : tout d'abord les stoïciens acceptent comme l'un des
termes de leur syllogisme le fruit d'une observation, donc quelque chose
qui n'est pas indubitable ni universellement reconnu, ensuite ils prétendent
qu'il existe des cas où le hasard ne peut pas être une
explication, mais ont-ils des preuves de cela ? Puisque le hasard est
quelque chose que l'homme ne maîtrise pas, qu'il lui échappe
totalement, comment les stoïciens peuvent-ils prétendre
quand quelque chose est ou n'est pas le fruit du hasard ?
Le syllogisme que nous venons de voir n'est pas la seule preuve, hormis
les témoignages, de l'existence de la divination. Comme nous
allons le voir, l'existence des dieux et la possibilité de la
divination sont liées pour les stoïciens et ce lien permet
de déduire l'existence de la divination. Le principe est le suivant
: si les dieux existent, la divination est possible et inversement si
la divination telle qu'elle est pratiquée est vraie, cela prouve
que les dieux existent. "Si les dieux existent et qu'ils ne fassent
pas connaître à l'avance l'avenir aux hommes, soit ils
n'aiment pas l'humanité, soit ils ignorent l'avenir, soit ils
estiment qu'il ne sert à rien aux hommes d'en être instruits,
soit ils considèrent qu'il est indigne de leur majesté
de le leur faire connaître, soit, enfin, les dieux eux-mêmes
sont incapables de l'annoncer. Or il n'est pas vrai que les dieux ne
nous aiment pas (car ils sont bienfaiteurs et amis du genre humain).
Ils n'ignorent pas ce qu'ils ont eux-mêmes établi et ordonné.
Il est également inexacte qu'il ne nous importe pas de connaître
l'avenir (car nous serons plus prudents si nous le connaissons). Ils
ne considèrent pas non plus cette annonce comme indigne de leur
majesté (rien en effet n'est supérieur à la bienfaisance).
Enfin il est impossible qu'ils soient incapables de connaître
par avance l'avenir; il n'y a donc pas de dieux sans qu'ils nous l'indiquent
; or il y a des dieux ; donc ils nous l'indiquent. Et s'ils indiquent
l'avenir, ils ne sont pas sans nous donner des moyens pour comprendre
leurs signes (sinon ils les enverraient en vain) ; et s'ils nous offrent
des moyens, il est impossible que la divination n'existe pas. Par conséquent
la divination existe." Selon les stoïciens, les dieux n'interviennent
pas dans chacun des petits événements particuliers et
ponctuels qui servent à la divination comme par exemple tel vol
d'oiseau ou telle fressure animale, mais ils ont au départ constitué
le monde de telle manière que certains événements
soient précédés de certains signes qui apparaissent
aux moments et lieux opportuns. Une preuve que ces signes sont bien
issus des dieux : dans un boeuf immolé par César, on n'a
pas trouvé de coeur, or il est évident que puisque cet
animal n'a pu vivre sans coeur, c'est par une volonté divine
que cet organe a disparu du corps de l'animal qui allait être
immolé. L'action des dieux sur toute chose est prouvée
entre autre par Socrate qui sent une présence divine, un daimonion,
("génie"), qui le retient et auquel il obéit
toujours, et nombreuses sont les occasions où Socrate a prophétisé
grâce à son génie des choses justes. Ainsi la faute
ne peut provenir des signes qui sont d'origine divine mais des interprétations
qui en sont données par les hommes.
L'une des objections qui nous vient immédiatement à l'esprit
est que l'avenir peut être annoncé naturellement, sans
l'intervention des dieux, et que s'il y a des dieux ils peuvent ne pas
avoir accordé la divination aux hommes. Le lien étroit
que les stoïciens mettent entre l'existence des dieux et celle
de la divination ne fait pas l'unanimité des philosophes : ainsi,
Xénophane de Colophon nie la divination tout en admettant l'existence
des dieux et Epicure considère que les dieux ne peuvent ni intervenir
dans le monde, ni être atteints par les hommes, ce qui lui permet
de prôner qu' "il ne faut pas craindre les dieux".
3) Primauté de la divination naturelle.
Concernant le fait que les prédictions ne sont pas toujours exactes
et ne se réalisent pas toujours, il convient de se souvenir que
la divination artificielle est une technique et qu'en tant que telle,
elle peut être sujette à l'erreur. L'art de la divination
s'est constitué au fil des siècles ; il est issu d'une
technique basée sur l'observation et l'enregistrement fréquent
de faits authentiques. Cependant, les techniques qui se fondent sur
la conjecture et l'opinion peuvent être source d'erreurs. Des
arts très respectables comme la médecine, la navigation,
la stratégie militaire, la politique, ont déjà
commis des erreurs sans pour autant que l'art en question perde toute
sa crédibilité. L'art de la divination est soumis à
la conjecture et ceci lui impose des limites. Il n'en demeure pas moins
que si l'erreur est possible, elle n'est pas générale
car la plupart de temps la divination mène à la vérité.
Cela est surtout vrai de la divination naturelle qui, n'étant
pas une technique mais une inspiration divine ne peut être erronnée.
Les stoïciens en veulent pour preuve la fréquentation et
la renommée spectaculaire des oracles, et ce pendant de nombreuses
années, du fait de la vérité de leurs prophéties.
D'ailleurs, la fin du prestige des oracles serait dûe à
l'épuisement, ou plutôt au tarissement de ceux-ci. Une
superstition s'est développée tout naturellement autour
de la divination et de ses prévisions, on a ainsi coutume de
dire que ceux qui négligent les présages encourent de
grands malheurs. La tradition veut que tous les généraux
romains prennent les auspices avant chaque décision importante.
L'expérience tend à prouver que ceux qui négligent
de s'enquérir des présages favorables "encourent
malheurs et erreurs".
Celui qui pratique la divination naturelle est donc exempt de l'erreur
et du mensonge puisque les dieux parlent à travers lui et lui
communiquent leur propre vision de la réalité. Le devin
qui a accès à l'enchaînement général
des causes se retrouve par conséquent intimement lié avec
le destin. En effet, le destin est l'ordre et la série des causes,
ce que les Grecs appelaient hermarménè, c'est l'enchaînement
des causes et des effets qu'elles produisent. Ainsi tout ce qui arrive
devait nécessairement se produire car la nature contient les
causes efficientes. "Le destin n'est pas ce qu'entend la superstition,
mais ce que dit la science, à savoir la cause éternelle
des choses, en vertu de laquelle les faits passés sont arrivés,
les présents arrivent et les futurs doivent arriver." Ainsi,
ceux qui ont le don de la divination naturelle voient la lente succession
des choses. Au contraire, ceux qui ne distinguent pas les causes elles-mêmes,
mais en distinguent seulement les signes le font par l'usage de leur
mémoire, de leur attention et de l'observation et font donc de
la divination artificielle, cette divination qui justement est peu fiable
car susceptible d'erreur. On comprend alors que Quintus accorde son
total crédit à la divination naturelle mais reste très
méfiant quant à la divination artificielle.
Chapitre III
_________
Thèse de Marcus Cicéron
Ce chapitre, qui correspond au livre II du De Divinatione, expose le
point de vue académicien de Marcus qui rejette la possibilité
de prévoir l'avenir et considère comme superstitieuse
toute théorie contraire. Il reprend tous les arguments de son
interlocuteur et démontre qu'ils sont absurdes, ruinant ainsi
tous les fondements de la divination. Le premier problème qu'il
soulève est celui du hasard : s'il existe, il est impossible
de prédire l'avenir, dans le cas contraire il ne sert à
rien de pratiquer la divination puisque tout est déterminé
d'avance. Puis, Marcus (Cicéron) critique la divination artificielle
au nom de la raison ou en montrant ce qu'elle a d'absurde. Ensuite,
c'est la divination naturelle qu'il remet en cause grâce à
la logique, avant de démontrer que la technique habile des grands
oracles trahit la main des prêtres. Concernant les rêves,
il montre qu'ils ne suscitent que des illusions, que leur obscurité
est suspecte et que rien ne permet ne prouver l'existence de la divination
par les songes. Marcus conclut en revenant à son objectif principal
: combattre la superstition.
1) Religion et superstition chez Cicéron.
Il convient avant de commencer notre étude de rappeler que dans
la thèse qu'il développe et que nous allons étudier,
Cicéron ne confond pas religion et superstition et qu'il se dit
lui-même plus attaché à la religion de ses ancêtres
que ses adversaires. La religion qui est la sienne est ennoblie car
"dégagée des fioritures qui ne s'accordent absolument
pas avec la majesté des dieux". Il ne s'attarde pas avec
les "à côte" de la religion mais s'attache seulement
à ce qui en est l'essence. Son objectif n'est pas de combattre
la vraie religion mais les croyances religieuses condamnables, la superstition
et le fanatisme. On peut penser qu'il est incompatible de combattre
la superstition et la divination tout en étant soi-même
augure et ferme partisan des traditions religieuses, mais dans le cas
de Cicéron il n'y a ni incohérence ni mauvaise foi. En
effet, les pratiques publiques romaines de la prise des auspices (consultation
de Jupiter par un magistrat) ou la consultation des oracles sibyllins
n'ont pas pour objet la connaissance ou la prévision de l'avenir,
mais demandent l'une l'assentiment de Jupiter avant une décision
importante, l'autre les moyens d'apaiser un conflit avec les dieux.
Il est évident que dans les faits, l'assentiment de Jupiter présage
en général de la réussite de ce qui est entrepris,
mais comme ce n'est pas ce qui est recherché, Cicéron
peut rejeter la pratique et l'existence de la divination. Il avoue d'emblée
qu'il nie la possibilité de la divination entre autre par qu'elle
est une science sans objet : concernant l'objet sur lequel pourrait
porter la divination, il ne peut s'agir d'un objet perceptible par les
sens car on a des exemples de devins renommés qui étaient
privés de l'un de leurs sens, par exemple Tirésias qui
était aveugle. De même, tout ce qui relève d'une
connaissance pratique, la médecine, l'art etc. , n'est pas du
domaine de la divination, pas plus que la science, la philosophie ou
la politique. A quoi s'applique donc la divination ? Nous venons de
le voir, la divination ne s'applique pas à tout, mais il ne semble
y avoir aucun champ qu'on puisse lui attribuer.
Cicéron met en garde contre la superstition tout en préservant
la religion de ses ancêtres : "A dire vrai la superstition,
répandue dans toutes les nations a opprimé presque tous
les esprits et s'est imposée à la faiblesse humaine...
Il me semble que, si nous détruisons radicalement la superstition,
nous aurons rendu un grand service à nous-mêmes et à
nos concitoyens. Et en supprimant la superstition, on ne détruit
pas la religion : je veux que cela soit bien compris. Car le sage doit
protéger les traditions des ancêtres en conservant les
rites et le culte. D'autre part, la beauté de l'univers et l'ordre
des phénomènes célestes contraignent le genre humain
à reconnaître l'existence d'une nature toute-puissante
et éternelle, qui doit être regardée avec respect
et admiration. C'est pourquoi il faut à la fois propager la religion,
qui est combinée avec la connaissance de l'ordre naturel, et
arracher toutes les racines de la superstition. Celle-ci, en effet,
est obsédante et pressante, et de quelque côté que
tu te tournes, elle te poursuit : que tu aies écouté un
prophète ou un présage, que tu aies immolé ou que
tu aies observé un oiseau, que tu aies consulté un Chaldéen
ou un Haruspice, s'il y a eu un éclair, s'il a tonné,
si la foudre a frappé quelque chose, si un être ou un phénomène
comparable à un prodige sont nés ou apparus. Et comme
n'importe lequel de ces phénomènes se produit nécessairement
souvent, il n'est plus possible de vivre l'esprit en paix ". La
superstition c'est l'anxiété religieuse excessive, qui
pousse à des actes inconsidérés, à des croyances
ridicules et à l'asservissement spirituel. La superstition peut
aussi bien régir la pratique de la religion nationale qu'induire
des expériences religieuses exotiques. Cicéron rejette
la crédulité qui pousse, d'un côté, à
accepter passivement le destin préétabli et de l'autre,
à scruter anxieusement le futur par des pratiques indignes d'un
homme cultivé, plutôt que de construire activement l'avenir
sous la conduite de la raison et de l'éthique. Il considère
qu'en aucun cas la crainte des dieux ne doit entraver l'initiative et
la liberté d'action. Cette conception de la relation entre les
hommes et les dieux est celle des Romains des deux derniers siècles
de la République ; dans leur vie "sociale", les dieux
sont traités avec tous les égards, cependant les rites
aussi bien que les mythes sont là pour attester qu'il ne faut
pas en avoir peur.
2) L'incompatibilité entre le hasard et la divination.
Cicéron reprend la définition que Quintus a donné
de la divination comme prédiction et pressentiment des choses
dues au hasard. Or, ceci n'est pas le propre du devin : tous ceux qui
font des prévisions, médecins, timoniers ou généraux,
sont confrontés à des événements ou des
phénomènes soumis au hasard, et leurs prédictions
n'en sont pas moins souvent justes. Ce qui peut être prévu
grâce à une technique n'est pas du domaine propre des devins,
donc ce qui peut être l'objet de la divination ce serait des "événements
fortuits qui ne peuvent être prévus par aucune technique
et par aucun savoir." Cicéron cite comme exemple que celui
qui aurait annoncé plusieurs années à l'avance
le naufrage au cours duquel périt Marcus Marcellus, celui là
peut être dit prophète. La divination est donc "le
pressentiment des événements qui dépendent du hasard".
Or il y a une contradiction évidente à vouloir prédire
ce qui peut très bien, en raison de sa nature, ne pas se produire
ou se produire différemment de la manière attendue. Il
est raisonnablement impossible de prévoir un événement
dépourvu de cause ou d'indice qui explique ou indique qu'il se
produira. De surcroît admettre qu'on puisse prédire ce
qui relève du hasard conduit à dire que le hasard n'existe
pas, car si un dieu prévoit que telle chose doit arriver, elle
arrivera nécessairement, or ce qui arrive nécessairement
n'arrive pas par hasard. Comme le hasard existe, la prévision
d'événements fortuits est impossible. Si l'on nie l'existence
du hasard en affirmant que tout ce qui se produit est "établi
de toute éternité par le destin", alors ce qui arrive
devait inexorablement arriver et la divination ne sert plus à
rien. La divination ne peut même pas nous inciter à la
prudence car nous sommes soumis au destin et il n'est pas possible pour
l'homme de s'y soustraire. Non seulement la divination ne sert à
rien car on ne peut changer sa destinée, mais connaître
par avance ce qui va nous arriver peut ôter à certains
le goût de vivre ou du moins gâcher certains moments pourtant
heureux de leur vie. Puisque l'on est impuissant à lutter contre,
mieux vaut ignorer les malheurs qui vont nous advenir. Les stoïciens
se retrouvent piégés par leur propre théorie :
si l'avenir n'est pas déterminé à l'avance, c'est
la fortune qui règne et dans ce cas rien n'est sûr concernant
ce qui va se produire, la divination est donc impossible. Au contraire,
si chaque événement est prévus à l'avance,
la divination ne sert à rien, rien ni personne ne peut aller
contre, pas même les dieux : ce qui doit se produire dépasse
même Jupiter le très grand .
Nous pouvons résumer la pensée de Cicéron sur ce
point ainsi : "S'il est impossible de prévoir aucun des
événements qui se produisent par hasard, puisqu'ils ne
peuvent être certains, la divination n'existe pas. Si, au contraire,
on peut les prédire parce qu'ils sont certains et prédestinés,
la divination, dans ce cas encore, n'existe pas, car tu l'as définie
comme la prévisions des événements fortuits."
3) Critique de la divination artificielle.
Son combat contre l'autorité de la divination artificielle conduit
Cicéron à critiquer les haruspices mais également
les augures. L'origine même de l'haruspicine est pour lui le signe
qu'il faut s'en méfier ; elle est à rapprocher du mythe
de Tagès, enfant à la sagesse d'un vieillard, qui émergea
du champ d'un laboureur pour dicter aux hommes les fondements de l'haruspicine.
Ce mythe suffit à ruiner l'haruspicine car Tagès ne pouvait
être ni un dieu, ni un homme. L'origine de l'haruspicine elle-même
est obscure et douteuse puisqu'elle repose sur un conte.
Cicéron entreprend de montrer la fausseté de l'haruspicine
en étudiant tour à tour l'extispicine, les foudres et
les prodiges, même s'il reconnaît que la pratique de l'haruspicine
est bénéfique à la République et à
la religion communautaire.
Cicéron s'interroge donc en premier lieu au sujet de l'extispicine
: elle se base sur l'observation assidue des fressures animales, mais
que sait-on du sérieux avec lequel auraient été
menées ces observations ? Pour que cette technique puisse être
considérée comme exacte, il faut que les observations
soient sérieuses et correctement menées, et qu'il y ait
communication et transmission du savoir entre les haruspices. Or, on
sait que la fressure est interprétée différemment
selon les groupes d'haruspices et qu'il n'existe pas de doctrine commune
aux haruspices. D'autre part, si la fressure possède le pouvoir
de dévoiler l'avenir, elle est nécessairement liée
à l'ordre des choses ou à la volonté divine, or
on voit difficilement ce qu'il y a de commun entre l'ordre des choses
qui est présent jusque dans les plus infimes parties de l'univers,
et les organes d'un animal. Même si l'on admet que l'ordre des
choses soit un "tissu harmonieux et continu", et qu'il y a
des relations naturelles entre des choses pourtant éloignées,
on voit mal "en vertu de quelle liaison naturelle, et pour ainsi
dire de quelle harmonie et de quel accord (la sumpatheia des Grecs)
peut-il exister une relation entre la fissure d'un foie et mon petit
bénéfice, ou bien entre le ciel, la terre, le système
de la nature et mes modestes gains".
Le simple bon sens montre que la théorie stoïcienne est
dans l'erreur ; Quintus a donné comme preuve de l'action directe
des dieux lors de la pratique de la divination, l'exemple de ce boeuf
immolé devant César et à l'intérieur duquel
on n'a pas retrouvé de coeur. Admettre que ce coeur a disparu
tandis qu'on immolait l'animal revient à dire qu'une force l'a
détruit, que par conséquent la nature n'est pas la seule
à régir les décès et les disparitions, et
qu'il y a des choses qui proviennent du néant et peuvent y retourner
instantanément. Aucun philosophe de la nature n'a jamais soutenu
une telle chose et il faut être haruspice pour oser affirmer cela.
La divination par l'inspection des fressures est donc tout simplement
supprimée par Cicéron qui ne lui accorde absolument aucun
crédit.
Cicéron s'arrête ensuite sur la divination par l'observation
de la foudre qui est par conséquent basée sur l'expérience.
Il semble que l'intérêt que les hommes ont porté
très tôt à la foudre et l'origine divine qu'ils
lui attribuaient soient nés de leur peur. Il est bien connu que
quand les hommes sont confrontés à des phénomènes
dont ils ne peuvent fournir la cause, ils leur attribuent une origine
divine. Mais la peur ne doit pas dominer la raison, et l'on doit cesser
de croire, sous prétexte qu'on est apeuré, que les Cyclopes
ont fabriqué la foudre de Jupiter dans l'Etna. Les éclairs
ne peuvent être des avertissements divins, car Jupiter en enverrait
bon nombre en vain quand ils se produisent en pleine mer, dans les hautes
montagnes (ce qui arrive très souvent), au coeur des régions
désertiques, ou dans des pays où ce genre de divination
n'est pas pratiqué. Les éclairs et les foudres sont trop
irréguliers et trop indéterminés temporellement
pour qu'on puisse leur reconnaître une valeur prophétique.
On sait par l'observation et le partage du ciel en plusieurs zones,
d'où viennent les éclairs et où tombe la foudre,
mais on ne sait pas ce qu'elle annonce.
Restent les prodiges : on appelle traditionnellement prodiges tous les
événements qui n'auraient pas dû arriver et qui
sont étonnants et remarquables en ce qu'ils sont advenus, en
dépit de toute logique et de toute explication rationnelle. Cependant,
on a tord de s'étonner de telles choses car si elles ne pouvaient
pas se produire, elles n'arriveraient pas, or si elles arrivent c'est
qu'elles pouvaient se produire et il n'y a pas lieu de s'étonner
de se qui peut se produire. L'étonnement naît de la nouveauté
du fait, pas de l'impossibilité de son apparition. On s'étonne
souvent de ce qui n'est que le fruit du hasard ou de la nature simplement
parce que les circonstances sont telles que l'on est sur ses gardes
et que l'on fait attention à des choses que l'on considère
d'ordinaire comme anodines. Concernant les naissances d'hommes ou d'animaux
monstrueux, il faut garder à l'esprit que ceux-ci ont une cause
naturelle et que si ils choquent par leur nouveauté, leur particularité,
ils ne sont pourtant pas contraires à la nature. Quand un événement
nouveau et inattendu se produit il faut en rechercher la cause, car
cette cause existe nécessairement, et ne pas céder à
la peur : "rien ne peut se produire sans cause, et il n'arrive
rien qui n'ait pu arriver ". Ce qui arrive est ce qui était
possible, donc ce n'est pas un prodige, d'ailleurs les prodiges n'existes
pas : "comme le prodige n'est ni ce qui n'a jamais pu arriver,
ni ce qui a pu se produire, il ne peut exister ". C'est rétroactivement
qu'on donne à certains événements un peu exceptionnels
ou simplement dus au hasard le nom de prodiges.
Revenons un moment sur le thème des naissances d'êtres
monstreux. Les monstres, du latin monstrum, sont des signes au même
titre que les ostensum, portentum, prodigium, miraculum. Cependant,
la part divinatrice du monstre a été délaissée
à cause de la condamnation qu'a opéré le christiannisme
sur elle, la renvoyant au rang de superstition ridicule. Le miracle
en revanche est un élément fondamental de la pensée
augustinienne ; sous le terme miraculum saint Augustin désigne
aussi les prodiges, merveilles et autres curiosités car étymologiquement
le terme "miracle" traduit le mieux l'admiration ou l'étonnement.
Saint Augustin n'aura de cesse de célébrer cette vertu
inestimable qu'est la curiosité. Dans La Cité de Dieu,
saint Augustin dresse une liste des merveilles dont les principaux exemples
sont issus de Pline comme le sel d'Agrigente qui se liquéfie
au contact du feu comme il le ferait dans de l'eau et inversement crépite
dans l'eau comme si on le brûlait ; une source froide le jour
et chaude la nuit etc. Saint Augustin aborde la question des monstres
à propos du problème de la descendance de Noé :
avec le déluge, le peuplement de la terre a été
renouvelé: les hommes monstrueux sont donc issus de Noé
! Si ces hommes existent, sont-ils réellement des hommes ? Comment
en rendre compte dans l'ordre de la création ? En vue de quoi
Dieu les a-t-il créés ? Leur existence n'est pas absurde
: ils concourent par la diversité qu'ils apportent à la
beauté harmonieuse. La cause suprême de leur existence
c'est la volonté divine. Il existe une autre explication sur
l'apparition des monstres qui semble d'ailleurs peu conciliable avec
la première : le péché originel aurait vicié
la nature. Le monstre est donc formé par les lois qui président
à cette nature déchue. Une monstruosité n'a plus
d'autre but que de "manifester le caractère pénal
de notre condition mortelle." Le monstre de l'ère chrétienne
dénonce les péchés humains qui vont être
châtiés ; c'est avec cette idée en tête que
le monstre de Ravenne a été interprété dès
1512 par Joannes Multivallis. Avant la bataille qui se déroula
à Ravenne, apparut un monstre qui avait une corne sur la tête,
des ailes, mais aucun bras, un pied de rapace, un oeil au genou, deux
sexes et, sur la poitrine, un Y et le signe de la croix. On considéra
la corne comme le symbole de l'orgueil, les ailes celui de la légèreté
et de l'inconstance, l'absence de bras comme signe du manque de bonnes
oeuvres, le pied de rapace comme esprit de rapine et d'avidité,
l'oeil au genou comme orientation de l'âme vers les seules choses
de la terre, et l'on lu dans la présence de deux sexes la sodomie.
L'Y et la croix quant à eux indiquent la voie du salut et sont
le moyen de retrouver la paix et la tranquillité. Le monstre
est lié au malheur des hommes. Il y a donc une responsabilité
humaine dans la production de monstres. Par exemple, certains monstres
sont dus au non respect des lois qui régissent l'accouplement
: Albert le Grand dans Les Secrets des femmes , dénonce les géniteurs
de monstres et les accuse de ne pas s'en tenir à la position
"naturelle" ou de s'être accouplés avec des animaux.
Les principales interdictions sexuelles sont énoncées
dans le Lévitique XVIII : le monstre est alors châtiment
d'un acte passé répréhensible aux yeux de Dieu.
Il est plus facile pour l'homme de considérer que dans ce genre
de prodige qu'est la naissance d'un monstre, c'est plutôt le diable
qui joue un rôle ; la génération est le plus beau
don que Dieu ait fait à l'homme, les victimes de ce prodige ne
peuvent être que des personnes disposées à cela
par les méfaits qu'ils ont commis. C'est bien un Dieu juste et
bon qui a créé les monstres ; il faut les rapporter au
"joug pesant qui accable les fils d'Adam"(Ecclésiastique,
XL, 1).
Il ne faut pas s'étonner que des choses rares, Dieu est créateur
de toute chose, nous devrions nous étonner de tout et "
regarder son oeuvre, c'est elle qui toute entière nous apparaîtrait
comme un seul et très grand miracle." Puisque Dieu est l'auteur
et le maître de la nature, rien ne peut se produire qui soit contre
nature sinon il serait produit contre Dieu ce qui ne se peut faire.
Ainsi, ce qui nous semble et que nous appelons contre nature est seulement
"contre la nature connue" ou "contre le cours habituel
des choses" car Dieu a doté la nature de quelques lois immuables.
On lit encore dans la Cité de Dieu, L. XVI, chap. VIII : "La
raison qu'on donne des naissances humaines monstrueuses parmi nous,
peut aussi expliquer la monstruosité de certains peuples. Dieu,
en effet, créateur de tous les êtres, connaît le
lieu et le temps où il faut ou a fallu qu'un être fût
crée, parce qu'il sait de quelles parties semblables ou diverses
tisser la beauté de l'univers. Mais qui ne peut en considérer
le tout est choqué par ce qui lui semble la difformité
d'une partie du moment qu'il ignore à quoi elle s'accorde et
se rapporte." Dieu est maître de la nature, il ne peut y
laisser régner l'anarchie : le monstre obéit à
une règle, il est ordonné en vue d'une fin. C'est comme
si Dieu avait inscrit un secret dans la structure du monstre. Les monstres
sont soustraits à la divination : ils ne sont plus des désordres
qui signifient une perturbation et exigent une expiation. Ils sont des
signes de la présence de Dieu et de sa puissance. Le monstre
est un fait qui se produit en marge du cours habituel des choses : il
révèle en cela la chaîne des causes et des effets.
La cause première, Dieu, dont la volonté est toute puissante
produit des "effets de la nature" (la nature devient témoin
des actions des hommes). Les monstres attestent de la solidarité
du Tout : ils sont contre la "nature particulière"
mais sont explicables si on les rapportent à la "nature
universelle" (Saint Thomas, De potentia, q6, art2, ad 8).
Isidore de Séville reprend la théorie de saint Augustin
sauf que pour lui les monstres sont des signes envoyés par Dieu
au même titre que les songes ou les prophéties. Le monstre
est là pour nous avertir d'un malheur futur. Il y a une analogie
entre la constitution du monstre et le malheur qu'il annonce: les monstres
racontent la fable des événements à venir.
Nous concluerons au sujet des monstres en appellant ce que saint Augustin
dit des "races monstrueuses" : "c'est pourquoi il ne
doit pas nous paraître absurde que, de même qu'il y a dans
chaque peuple des hommes monstrueux, le genre humain dans son ensemble
comporte aussi des peuples monstrueux. " . Le critère d'humanité
des races monstrueuses, c'est leur participation à la raison.
Pour saint Augustin, les monstres méritent peut-être plus
que nous le nom d'homme car ils vivent véritablement selon les
enseignements de la parole divine On trouve d'ailleurs louée
la piété de ces êtres dans un sermon apocryphe de
saint Augustin qui dénonce par là même l'indignité
des chrétiens : "J'étais déjà évêque
d'Hippone quand je me rendis avec quelques serviteurs du Christ en Ethiopie
pour y prêcher le saint Evangile ; nous y vîmes beaucoup
d'hommes et de femmes sans tête, qui avaient de gros yeux sur
la poitrine, mais pour le reste nous ressemblaient. Leurs prêtres
étaient mariés, mais ils étaient d'une si grande
abstinence que, bien que les prêtre eussent tous des femmes, jamais
ils ne voulaient s'approcher d'elles plus d'une fois par an, et ce jour-là
ils s'abstenaient d'officier. Nous vîmes aussi dans le sud de
l'Ethiopie des hommes qui avaient un seul oeil au front, dont les prêtres
fuyaient tout commerce humain, et s'abstenaient de tout désir
charnel (...) O immense misère des Chrétiens ! voici que
des païens sont devenu les docteurs des fidèles, que des
pécheurs et des prostituées ont devancé les fidèles
dans le royaume du Christ ! " Les monstres ont droit à la
révélation de la vérité chrétienne
comme l'atteste le tympan du grand portail de Vézelay où
l'on voit le Christ envoyer l'Esprit-Saint sur les apôtres ; parmi
la série des petites scènes montrant la guérison
des lépreux par exemple, on trouve représentées
quelques-unes de races monstrueuses que la tradition antique nous a
transmise. Les races monstrueuses affirment leur humanité par
leur aptitude à recevoir l'Evangile et à être rachetées.
Cicéron passe ensuite à la critique des augures, ce qu'il
peut faire tout en étant lui-même membre du collège
des augures car c'est la conception romaine de l'auspicine qu'il développe
et non la conception marse, qui croit que l'art augural consiste à
prévoir l'avenir. Selon lui, la prise d'auspices n'est pas un
rite permettant d'entrer en communication directe avec les dieux, mais
plutôt une sorte de prière confiante. Pour Cicéron,
les auspices étrangers relèvent de la superstition et
diffèrent beaucoup des auspices romains : tout d'abord ils se
servent souvent des oiseaux, contrairement aux Romains qui ne les observent
que très peu, et considèrent certains de ces volatiles
comme néfastes tandis que ce sont d'autres espèces d'oiseaux
qui le sont pour les Romains, Cicéron dit d'ailleurs à
ce sujet que si l'on suit les cris ou les vols des oiseaux, ou bien
encore n'importe quel présage, on cesse de se fier à la
raison or la raison est bien meilleure conseillère que la superstition.
Ensuite, les règles régissant les auspices sont différentes
voir même opposées, entre les auspices romains et les étrangers.
Enfin, les augures étrangers recourent souvent à leur
art de manière privée alors que les augures romains se
voient conférer le droit de prendre les auspices publiques en
même temps que leur est conféré l'imperium ou la
potestas, pouvoirs des magistrats romains (ainsi seul quelqu'un qui
gère une magistrature peut prendre les auspices).
La critique cicéronienne de l'auspicine passe par l'étude
des sorts et de l'astrologie. Un sort est "à peu près
la même chose que le jeu de la "mourre", le lancer des
osselets ou des dés : jeux régis par le hasard, non par
la réflexion et le calcul ". Cicéron juge sévèrement
les sorts qui ne sont qu'une "technique inventée par tromperie,
pour faire du profit, pour promouvoir la superstition ou induire en
erreur ". Les stoïciens qui croient tout avec inquiétude
et anxiété sont des superstitieux auxquels il manque la
sagesse ; même l'opinion commune a fini par rejeter ce mode de
divination. Cicéron critique également, en s'appuyant
sur Eudoxe, l'astrologie pratiquée par les Chaldéens qui
étaient consultés très souvent par une grande partie
de la population, et ce en dépit de leur réputation de
charlatans. Ils prétendent prouver la véracité
de leurs prédictions de la manière suivante : "ils
affirment qu'il y a dans le cercle des constellations, appelé
zodiakos, une force telle que chaque élément de ce cercle
influence de manière autonome et modifie le ciel selon que les
étoiles se trouvent à un moment donné dans telle
zone ou dans les zones voisines. Cette force est d'après eux
diversement déterminée par les astres dits errants (planètes)
; lorsqu'ils entrent dans le secteur du zodiaque correspondant à
la naissance du nouveau-né, ou bien dans celui qui est en quelque
façon en relation ou en harmonie avec lui ; ils forment des figures
que les astrologues appellent trigones ou quadratures. Et de fait, le
rapprochement et ensuite l'éloignement des étoiles font
bouger et changer les saisons et le climat de façon considérable
au cours de l'année. D'autre part les phénomènes
visibles sont dus à l'action du soleil. Les défenseurs
de cette théorie estiment, par conséquent, qu'il est vraisemblable
et même vrai que les enfants naissants sont animés et formés
d'après la composition de l'air : celle-ci préside à
la formation de leur caractère, de leurs moeurs, de leur esprit
et de leur corps, du cours de leur vie avec ses hasards et ses événements
". Pour Cicéron il est évident qu'on ne doit accorder
aucun crédit à ce type de divination qui n'est absolument
pas fiable : tout d'abord les astrologues se servent de leur vue, sens
au combien trompeur, pour examiner des objets célestes qui se
trouvent à des distances "presque infinies", ensuite
ils prétendent que toutes les personnes nées au même
moment ont un destin identique. L'exemple classique des jumeaux prouve
le contraire si l'on a besoin d'autre chose que le bon sens pour réfuter
cela, et cette affirmation erronée prouve que les astrologues
ignoraient la nature de ce qu'ils étudiaient : en effet, les
cercles divisent la voûte au milieu et délimitent l'espace
visible pour nous, ils diffèrent donc suivant l'endroit où
l'on se trouve et par conséquent les levers et les couchers des
constellations ne se produisent pas en même temps dans toutes
les parties du monde. Ainsi, différentes personnes ne peuvent
avoir un caractère et un destin identiques, car elles naissent
nécessairement sous un ciel différent. On notera d'ailleurs
à ce propos les différences existant entre les peuples
de pays aussi éloignés que l'Inde, l'Ethiopie et la Syrie,
ce qui prouve que la situation géographique et climatique influe
plus sur les individus que les astres.
4) Critique de la divination naturelle.
Cicéron commence par examiner l'argumentation stoïcienne
puis celle de Cratippe avant de donner son opinion sur la divination
naturelle.
Marcus reprend mot pour mot le syllogisme stoïcien prouvant l'existence
de la divination. Il dénonce l'invalidité du syllogisme
en montrant que celui-ci s'appuie sur des arguments qui sont contestables,
or, on ne peut prouver un fait douteux que grâce à des
arguments qui ne le sont pas. Non seulement les stoïciens ne s'appuient
pas sur des prémisses acceptées par tous, mais ces propositions,
même si elles étaient vraies ne prouveraient rien quant
à la conclusion ; c'est la méthode stoïcienne entière
qui doit être remise en cause. Examinons la première prémisse
: "Si les dieux existent, ils font le bien à l'égard
des hommes". Rien ne prouve que les dieux s'intéressent
aux hommes, Epicure a d'ailleurs soutenu le contraire d'une manière
convainquante, de même qu' Ennius. Ensuite, les stoïciens
affirment : "que les dieux n'ignorent rien parce que tout est fixé
par eux". Là encore, on peut évoquer les épicuriens
et particulièrement la critique qu'ils font de la providence
: c'est ignorer les propriétés de la matière que
de croire que tout est crée et régi par les dieux, pour
l'homme. Il n'y a qu'à considérer combien "l'ouvrage
est défectueux ". Vient ensuite l'affirmation selon laquelle
: "il est dans notre intérêt de connaître l'avenir",
or rien n'est moins sûr, d'ailleurs, Dicéarque soutient
qu'il vaut mieux l'ignorer. On devine que ceux qui ont eu un destin
tragique ont sans doute mieux vécu car ils ne savaient pas ce
qui les attendaient, mais nous avons déjà évoqué
ce point. Puis, les stoïciens proclament au sujet des dieux qu'il
"est impossible qu'ils ne connaissent pas d'avance l'avenir",
pourquoi cela serait-il impossible ? n'est-ce pas plutôt impossible
de connaître par avance l'avenir si celui-ci n'est pas prédéterminé
? Une autre affirmation des stoïciens qui est contestable est qu'il
y a des dieux ; les agnostiques et les athées sont là
pour soutenir le contraire. Ce qui est encore plus sujet au doute est
la déduction selon laquelle les dieux indiquent l'avenir : les
dieux peuvent exister sans annoncer l'avenir, et dire que s'ils nous
indiquent l'avenir, c'est en nous envoyant des signes qu'ils nous donnent
les moyens de comprendre, c'est omettre la possibilité qu'ont
les dieux de ne pas nous accorder cette faveur. La démonstration
n'est pas valide car, nous venons de le constater, elle repose sur un
grand nombre de prémisses fausses.
Cicéron se penche aussi sur l'argumentation de Cratippe : nous
avons déjà énoncé le syllogisme de Cratippe
dans notre étude sur le livre I, voyons à présent
les critiques et les objections qu'en fait Cicéron. Selon lui,
la démonstration n'est pas pertinente car les arguments n'ont
pas de rapport entre eux ; Cratippe nous parle des yeux, qui usent d'un
sens naturel, alors que l'esprit dépend de la chance et de la
fortune. Un autre point sur lequel Cicéron s'oppose à
Cratippe est que ce dernier pose comme mineure à son syllogisme
: "Or il y a d'innombrables prévisions non fortuites",
c'est justement ce que Cicéron refuse d'admettre ! Cratippe reconnaissait
l'existence de la divination naturelle, Cicéron nie que cette
sorte de divination puisse être prouvée de la manière
dont l'a fait Cratippe car si l'on suit sa démonstration, il
n'y a aucune raison que la divination artificielle n'existe pas elle
aussi.
Il reste à présent à étudier les deux principaux
modes de divination naturelle : le délire prophétique
et les songes. En effet, Cicéron ne comprend pas comment un homme
privé de raison, en proie au délire peut voir ce qui est
invisible pour le sage. Il pense que l'obscurité et le flou qui
caractérisent les prédictions des oracles sont suspects
; bien souvent la prédiction est tellement imprécise qu'on
peut l'attribuer à n'importe quoi. Le style des oracles révèle
qu'ils ont été conçus non par quelqu'un en proie
à l'inspiration ou à l'émotion, mais bien plutôt
par un véritable technicien. Les livres sibyllins ne sont pas
l'oeuvre d'une femme inspirée ou possédée, mais
le fruit du travail d'hommes réfléchis et concentrés.
Ces livres doivent servir à écarter la superstition plutôt
qu'à l'entretenir. L'allusion qui est faite à César
dans la phrase : "Négocions avec les prêtres afin
que, après avoir consulté les Livres, ils annoncent n'importe
quoi plutôt qu'un roi qu'à Rome ni les dieux ni les hommes
ne supporterons " nous éclaire sur l'un des points importants
de l'oeuvre : Cicéron considère que dictature et superstition
sont équivalentes car toutes deux asservissent l'homme libre.
Cicéron soulève un autre point concernant les oracles
: comment expliquer que l'un des oracles les plus prestigieux, celui
de Delphes, ait soudain cessé comme s'il s'était épuisé
? L'explication généralement donnée est qu'il se
serait éventé en vieillissant, or, on comprend mal comment
un souffle divin peut subir les assauts du temps et vieillir au point
de s'essouffler complètement. Il est à peu près
certain, de l'avis de Cicéron, que si le phénomène
avait réellement existé, il aurait perduré à
travers les siècles, et n'aurait pas disparu alors que la crédulité
des hommes s'effritait.
Voyons à présent ce que Cicéron dit à propos
des songes. De manière générale, Cicéron
refuse la théorie stoïcienne de l'âme et la possibilité
pour celui qui dort d'avoir des visions prophétiques. Il ne conçoit
pas que les esprits puissent se mouvoir d'eux-mêmes pendant le
sommeil ou être déterminés par des visions extérieures.
Les songes sont une source d'erreur et de confusion : "Enfin quand
le sommeil prend nos membres dans ces douces chaînes et que notre
corps est étendu dans le plus profond repos, nous croyons quelquefois
être éveillés et remuer ; nous croyons dans les
ténèbres aveugles de la nuit voir le sommeil et la lumière
du jour ; nous croyons dans notre chambre fermée changer de ciel,
de mer, de fleuve, de montagne et franchir des plaines à pied,
entendre des bruits, alors que règne le grave silence de la nuit
sur toutes choses, et enfin parler à notre tour, nous qui n'ouvrons
pas la bouche ". Les rêves ne nous donnent que des visions
qui n'ont pas plus d'intérêt que celles que peut nous procurer
l'ivresse et la folie, et personne ne songerait à tirer des présages
de ce que voient les fous ou les ivrognes ; ce sont des visions fausses,
des illusions. Si nos songes se réalisent parfois il n'y a pas
lieu de s'étonner : considérons le nombre de fois où
l'on dort, et par conséquent où l'on rêve : sur
la quantité de rêves que nous faisons, ce qui serait étonnant
au contraire ce serait qu'aucun se coïncide avec la réalité
, qu'elle soit présente ou à venir. C'est le hasard qui
entre en jeu, et le nombre de nuits passées à rêver
augmente les chances de voir un songe se réaliser : ceci est
une simple question de probabilités. De plus, si le savoir pouvait
s'acquérir par les songes, alors simplement en dormant nous saurions
la médecine, les arts..., or le bon sens nous interdit de croire
de telles choses.
Concernant les rêves, trois solutions se présentent à
nous : soit une force divine nous envoie des avertissements pendant
notre sommeil, soit ce sont les interprètes qui réussissent
à savoir ce qui dans le rêve s'applique à tel ou
tel événement, soit c'est l'observation attentive et prolongée
qui permet de savoir la conséquence habituelle d'un rêve.
Pour Cicéron, il n'y a pas de force divine à l'origine
de nos rêves : les dieux ne perdraient pas leur temps à
envoyer des avertissements aux hommes par le biais des songes alors
que la majorité de les comprend pas et ne s'en soucie guère,
considérant la prétendue signification prophétique
des rêves comme une "superstition qui convient à un
esprit faible et de vieille femme ". De plus des visions que l'on
aurait lorsque nous sommes éveillés seraient certainement
plus claires que les visions obscures qui nous seraient envoyées
pendant notre sommeil, car ce que l'on perçoit à l'état
de veille est toujours plus net et plus clair. Il est indigne des dieux
de s'exprimer en des termes obscures et incompréhensibles alors
que leur volonté est d'envoyer un message à de simples
mortels. On peut objecter à cela qu'il existe des rêves
dont le sens est parfaitement intelligible, comme l'exemple des deux
amis dont l'un a rêvé l'assassinat de l'autre au moment
où celui-ci se produisait effectivement, ou le rêve avertissant
Simonide de ne pas naviguer. Tout d'abord on ne sait rien de ces songes,
peut-être même ont-ils été inventés
de toute pièce. Nous savons par Ennius que certains seulement
des songes sont vrais : comment les distinguer ? Et si les songes véridiques
sont envoyés par les dieux d'où proviennent les faux,
pourquoi n'y a-t-il pas une origine unique des songes ?
Cicéron propose une solution au mystère des rêves
: c'est la façon naturelle qu'a l'esprit, en perpétuelle
agitation, de croire voir en dormant ce qu'il a vu éveillé.
En aucune façon il n'accepte de donner crédit à
ce qui ne fait qu'inciter à la superstition. L'esprit humain
est tel qu'il peut imaginer ce qu'il veut et se représenter les
choses les plus insensées sans nécessairement qu'elles
existent. Il n'y a pas d'émanation d'images provenant du dehors,
nous produisons les images et lorsque nous dormons, notre esprit affaibli
conserve des traces de ce qui l'a préoccupé durant la
journée et se représente des images qui sont confuses
et emmêlées. De plus, il n'y a aucune cohérence
entre l'objet rêvé et ce à quoi il est sensé
se rapporter : on a cité l'exemple d'un oeuf qui aurait annoncé
un trésor, or quel rapport y a -t-il entre ces deux choses ?
Le songe n'est pas en union avec la nature, il n'y a aucune cause naturelle
les liant l'un à l'autre, la nécessité ne dit pas
que ce qui a été rêvé doit arriver absolument.
Les interprètes donnent à un rêve la signification
qu'ils veulent, et pour un même rêve on a vu donner des
interprétations non seulement différentes mais contraires
alors qu'à chaque fois l'interprète argumentait de façon
brillante ses propos.
Reste néanmoins le fait que grâce à l'observation
prolongée on a pu créer une technique, et c'est ce que
Quintus objecte à son frère. Devant la variété
des songes et l'étendue de l'imagination humaine il est impossible
de prétendre pouvoir répertorier et classer les songes
grâce à l'observation. De plus, il n'y a pas d'ordre ni
de système concernant le domaine des songes, ce qui rend impossible
la distinction entre songes véridiques (s'ils existent) et songes
faux. Les rêves ne sont pas d'origine divine, ils n'existe pas
de lien entre eux et la nature, et on ne peut fonder une science du
rêve basée sur l'observation. On peut donc conclure qu'il
ne faut accorder aux songes aucune fonction divinatoire, et que si certains
rêves se sont réalisés la cause en est uniquement
le hasard.
Cicéron conclu sont discours et son ouvrage sur une accusation
: la superstition est ce qui opprime l'esprit, elle s'impose à
la faiblesse humaine et par conséquent on doit lutter contre
elle et la détruire. Cicéron rappelle la distinction entre
superstition et religion, car s'il faut détruire la première,
il faut préserver la seconde : "le sage doit protéger
les traditions des ancêtres en conservant les rites et le culte
", la religion permet de transmettre aux générations
le respect de la "nature toute-puissante et éternelle",
et de connaître l'ordre naturel. Au contraire la superstition
n'apporte aucune connaissance, elle se contente de harceler l'esprit
et de l'emplir d'idées fausses qui l'obsèdent. N'importe
quoi peut être considéré comme un présage
et si l'on s'y fiait il serait impossible de "vivre l'esprit en
paix". Un raisonnement de type académicien peut venir à
bout de la superstition car il n'approuve que ce qui est le plus vraisemblable
et garde toute liberté de jugement quant aux diverses opinions
proposées.
Chapitre IV
________
Les répercussions des théories antiques
Afin d'étudier quelles ont été les répercussions
des théories antiques sur la superstition, nous nous sommes penchés
sur deux articles du Dictionnaires philosophique de Voltaire, les articles
"superstition" et "idolâtrie".
1) Article "Superstition" .
Voltaire avoue tout d'abord s'inspirer pour sa définition de
Cicéron, Sénèque et Plutarque, définition
qui est la suivante : "Presque tout ce qui va au-delà de
l'adoration d'un Etre suprême et de la soumission du coeur à
ses ordres éternels est superstition."
Puis il dénonce les dangers de la superstition, de ses abus,
et de sa trop grande facilité à effacer certains événements
de notre vie :"C'en est une très dangereuse (de superstition)
que le pardon des crimes attachés à certaines cérémonies
". Ici, Voltaire dénonce le pardon des crimes au moyen de
sacrifices d'animaux (brebis noire) et de rites (ablutions...) avec
le concours ou plutôt la complicité d'un prêtre païen
qui n'est qu'un "eunuque errant vivant de vos faiblesses",
et qui dit être le médiateur entre le ciel et les hommes
alors qu'il ne fait que marmonner des paroles prétendues salvatrices
contre de l'argent. Il est évident que Dieu ne peut accréditer
de tels charlatans.
Voltaire explique aussi qu'il n'y a rien de mal à danser pour
honorer les dieux les jours de fête mais que l'erreur serait de
croire que cette danse peut apporter les bonnes grâces des dieux
ou au contraire leur courroux si la danse n'a pas été
effectuée. Il désire qu'un terme soit mis à l'innocence
et la crédulité populaire.
Voltaire ne blâme pas et au contraire encourage le fait de ranger
parmi les dieux les hommes illustres qui se sont montrés de grands
bienfaiteurs lors de leur vie, même s'il reconnaît que le
mieux est encore de les considérer tels qu'ils sont : des hommes
vénérables que l'on doit prendre pour exemple. Il reprend
la méthode augustinienne, c'est à dire qu'il montre les
aberrations du paganisme en étudiant son histoire : c'est un
comportement illogique et immoral que de vénérer celui
qui a nettoyé les écuries d'Augias et couché avec
cinquante filles en une nuit (Hercule), et non des hommes comme Solon,
Thalès ou Pythagore.
"Le superstitieux est au fripon ce que l'esclave est au tyran".
Voltaire rapproche le superstitieux et le fanatique ; il pense que le
superstitieux devient inévitablement fanatique. "En un mot,
moins de superstitions, moins de fanatisme ; et moins de fanatisme,
moins de malheurs".S'il reconnaît que la superstition est
née du paganisme, il assure ensuite ensuite qu'elle a contaminé
l'Eglise entière : "Tous les pères de l'Eglise, sans
exception, crurent au pouvoir de la magie. L'Eglise condamna toujours
la magie, mais elle y crut toujours : elle n'excommunia point les sorciers
comme des fous qui étaient trompés, mais comme des hommes
qui étaient réellement en commerce avec les diables ".
Il reprend l'idée de la superstition comme "religion des
autres" : "les protestants regardent les reliques, les indulgences,
les macérations, les prières pour les morts, l'eau bénite,
et presque tous les rites de l'Eglise romaine comme une démence
superstitieuse". On considère généralement
que celui qui prend des pratiques inutiles pour des pratiques nécessaires
est superstitieux, mais il est difficile de poser les limites de la
superstition car on a tendance à croire que des pratiques étrangères
dont on ne connaît pas le sens sont de la superstition : "L'archevêque
de Cantorbéry prétend que l'archevêque de Paris
est superstitieux ; les presbytériens font le même reproche
à M. De Cantorbéry, et sont à leur tour traités
de superstitieux par les quakers, qui sont les plus superstitieux de
tous aux yeux des chrétiens". Il semble évident dans
ce cas qu'on ne puisse se mette d'accord, même au sein de tous
les chrétiens réunis de ce qu'on appelle véritablement
superstition. Le degré de superstition pourrait être la
quantité de rites qu'observe une religion ou une secte mais ce
critère est loin d'être suffisant car on peut imaginer
une secte qui a peu de cérémonies mais qui est attachée
à une croyance absurde bien plus grave que toutes les pratiques
superstitieuses réunies. Ceci nous donne un indice ; c'est peut-être
plus le fond de la religion que les pratiques et les cérémonies
qu'elle propose qui passe pour superstition aux yeux des autres.
Pour Voltaire, la superstition est incompatible avec la philosophie
puisque l'homme superstitieux ne fait pas usage de sa raison : "Peut-il
exister un peuple libre de tout préjugés superstitieux
? C'est demander : Peut-il exister un peuple de philosophe ? "
2) Article "Idole, idolâtre, idolâtrie"
La véritable erreur pour Voltaire n'est pas d'adorer un morceau
de bois ou de marbre mais d'adorer la fausse divinité qui est
représentée par ce morceau de bois ou de marbre. Les images
qu'ont les païens figurent des êtres fantastiques dans une
religion fausse, contrairement aux chrétiens qui certes ont aussi
des images mais elles figurent des êtres réels dans une
religion véritable.
Nous ne trouvons dans le paganisme romain aucune preuve d'idolâtrie
: même le palladium, gage sacré de la protection de Pallas
ne constitue pas une preuve car c'est la déesse qu'on vénère
dans le palladium. On ne peut non plus tenir pour preuve de nos accusations
le fait que les Romains s'agenouillaient devant les statues, leur offraient
fleurs, couronnes, encens, les portaient dans toute la ville, car les
catholiques eux-mêmes ont sanctifié ces coutumes et les
pratiquent toujours. Si les Romains privilégiaient certains temples,
les chrétiens font de même en honorant plus certains autels
que d'autres si les Romains ont augmenté le nombre de leurs dieux
en y ajoutant leurs empereurs, les chrétiens canonisent certaines
personnes et ainsi nos saints rappellent leurs demi-dieux. Un problème
subsiste : que penser des cas où les statues rendaient des oracles
? C'est tout simplement que les dieux choisissent parfois certains lieux
pour venir parler aux hommes. Même dans ce cas les prières
sont adressées aux dieux et non aux statues. Certains individus
dont Hermès Trismégiste prétendent avoir le pouvoir
de faire descendre des dieux secondaires dans une statue. C'est une
preuve supplémentaire que ces statues n'ont rien de divin puisqu'il
faut des théosophes pour les animer d'un esprit divin. Dans la
Cité de Dieu, saint Augustin réfute cette méthode.
L'accusation d'idolâtrie portée contre les Romains peut
être mise en parallèle avec celle lancée par les
musulmans contre les chrétiens, or on ne dit pas des chrétiens
qu'ils sont idolâtres quand ils se mettent à genou devant
la statue d'un saint car ils n'adorent qu'un seul Dieu et "ne révèrent
dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses
saints". Ainsi, contrairement à ce qui a été
dit si souvent, les Romains n'étaient pas idolâtres, ils
faisaient la différence entre le dieu et sa représentation.
Si l'on se réfère à Cicéron ou à
Lucrèce, à aucun moment il n'est stipulé que les
Romains prennent une statue de marbre pour une divinité et ceci
est redit par une multitude d'auteurs. Il ne fait aucun doute à
ce sujet dans l'esprit de Voltaire : ces images ne sont que des images.
DEUXIEME PARTIE
_____________
Réélaboration de la notion par saint Augustin ; pour une
notion chrétienne du paganisme et de la superstition
Section I
______
Des superstition classiques :
la divination et la magie.
Chapitre I
_______
L'opposition entre prescience divine et libre-arbitre humain : lequel
est un leurre ?
Nous allons étudier dans un premier temps les critiques que saint
Augustin adresse à ce qui est déjà classiquement
considéré par beaucoup comme de la superstition : la divination
et la magie. Cette étude est d'autant plus importante qu'elle
pose le problème du libre-arbitre humain confronté à
la prescience et l'omnipotence divine, c'est à dire en somme
le problème de la liberté face au déterminisme.
1) La fatalité astrale :
Les sources les plus anciennes que l'on ait trouvé concernant
la fatalité astrale viennent de Chaldée, c'est apparemment
là que serait née l'idée selon laquelle il existe
une fatalité liée aux mouvements du soleil, de la lune
et des planètes. Cette fatalité serait la cause de grands
bienfaits comme des pires maux. Les Chaldéens ne tombent pas
dans un déterminisme absolu car ils laissent une part à
l'intervention divine arbitraire : ainsi ils peuvent prédire
l'avenir par l'observation des astres tout en informant qu'il reste
possible d'obtenir les faveurs des dieux par des incantations, des sacrifices
et autres rites "magiques".
La fatalité est exposée par les stoïciens qui soutiennent
que les hommes sont soumis à une inexorable puissance. Pourtant,
cette doctrine ne vient pas des grecs mais des Orientaux, en particulier
des Sémites, les Grecs étant trop soucieux de préserver
la liberté humaine. Au contraire, les stoïciens firent entrer
l'astrologie dans une explication de l'univers fondée sur une
cosmographie scientifique. De nombreux philosophes fatalistes prirent
le parti de se résigner à subir les épreuves prévues
pour eux par les dieux et à leur offrir ce qu'ils exigeaient
d'eux. Leur attitude va parfois au delà de la simple résignation,
ils s'offrent aux dieux sans regrets, sans peine : "Je ne souffre
aucune contrainte, je n'endure rien malgré moi ; je ne subis
pas la volonté de Dieu; j'y adhère, et d'autant mieux
que je sais que tout se déroule dans le monde en vertu d'une
loi imprescriptible, établie pour l'éternité "
ou bien encore : "Fais aussi bon accueil à tout ce qui arrive,
même si tu le trouve un peu pénible, parce qu'il a pour
aboutissement la santé du monde, la bonne marche et le succès
de Zeus ". Marc Aurèle l'explique, ce qui arrive aux hommes
contribue à maintenir une harmonie universelle, les dieux ont
voulu que tel événement se produise car il correspond
à la personne par laquelle il se produit et non seulement il
a une utilité pour cette personne en particulier, mais également
pour l'humanité en générale. Ainsi, si quelque
chose de désagréable nous arrive il faut garder à
l'esprit que ce malheur est inscrit dans l'ordre du monde et qu'il participe
à la perfection de celui qui gouverne la nature.
Pendant que les philosophes acceptent de se soumettre en toute dignité
à la destinée, le peuple veut s'affranchir de ce qui lui
apparaît comme un poids écrasant : il cherche des rituels
magiques, des dieux qui seraient plus puissants que la destinée
et qui pourraient l'en délivrer. Dans ce temps de recherche des
réponses se présentent, il y aurait des dieux capables
de cela : à Kymé d'Eolide ont retrouve un hymne où
Isis dit :
"Je suis celle qui se lève dans l'étoile de la Canicule.
J'ai séparé la terre du ciel.
J'ai assigné leur chemin aux étoiles.
J'ai réglé le cours du soleil et de la lune.
Je suis la maîtresse de la guerre.
Je suis vivante dans les rayons du soleil.
Je gouverne le cours du soleil.
Tout m'obéit.
Je délivre ceux qui sont enchaînés...
Je vaincs l'eimarmenh.
L'eimarmenh m'est soumise."
Il n'y a pas que parmi les dieux païens que l'on puisse trouver
un dieu pour nous sauver, le Christ aussi peut délivrer les hommes
de la fatalité si l'on en croit saint Paul . Ainsi, l'amour de
Dieu triomphe sur la destinée et les influences astrales : "Oui,
j'en ai l'assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés,
ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur,
ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour
de Dieu, qui est dans le Christ Jésus, notre-Seigneur ".
Il semble que par les mots "puissances", "hauteur"
et "profondeur" saint Paul désigne les forces mystérieuses
du cosmos qui entrent en jeu dans l'astrologie en agissant de manière
plus au moins hostile envers l'homme, forces dont d'ailleurs il ne nie
pas la réalité. Le christ nous libère de cette
servitude que représente la fatalité de la même
manière qu'il nous libère de tout ce qui nous asservit
car il veut le bonheur de l'homme et sa liberté.
La doctrine fataliste rencontra aussi de la résistance en la
personne notamment de Carnéade, au IIe siècle. Ses principaux
arguments sont les suivants : lorsque plusieurs hommes meurent en même
temps, au cours d'une bataille ou suite à un cataclysme, on peut
dire qu'ils ont eu la même destinée et pourtant ils ne
sont pas tous nés en même temps donc sous la même
conjecture astrale. Au contraire, deux jumeaux qui sont donc né
sous la même conjecture astrale, n'ont pas le même caractère
ni la même destinée. On voit difficilement comment il est
possible de répondre à de telles objections pourtant simples
et admissibles par tous puisqu'elles sont le fruit de l'observation
de faits courants. Augustin lui-même qui avait été
séduit par l'astrologie étant jeune céda devant
de tels arguments : ses amis avaient beau lui dire que ceci n'était
que supercherie et que s'intéresser à cette pratique était
indigne d'un homme sérieux, il continuait à lire ce qu'écrivaient
les astrologues. Il se détourna tout à fait de l'étude
de l'astrologie après que son ami Firminus lui ait raconté
la chose suivante : Firminus était né le même jour
et à la même heure qu'un autre enfant qui reçu donc
le même horoscope que lui, or, si Firminus était fils d'une
riche famille, l'autre enfant était fils d'esclave. Bien que,
rappelons-le, leurs horoscopes étaient identiques, Firminus fut
promu aux plus hautes charges tandis que l'esclave ne quitta jamais
sa condition servile. Augustin s'aperçut que l'observation des
astres ne constituait pas une technique divinatoire mais que seul le
hasard entrait en jeu pour donner parfois raison aux astrologues et
parfois tord. Il reprit plus tard l'argument des jumeaux dans la Cité
de Dieu en citant un exemple tiré des Saintes Ecritures, Jacob
et Esaü, pour prouver à nouveau que deux frères nés
en même temps peuvent par la suite avoir non seulement des caractères
mais des destinées différentes, et cela est d'autant plus
vrai que dans l'exemple de Jacob et Esaü les deux frères
devinrent ennemis et fondateurs de deux peuples différents :
"Il y a deux nations en ton sein, deux peuples, issus de toi, se
sépareront" dit Yahvé à Rébécca,
la mère des jumeaux .
Par conséquent, on ne peut imputer à la fatalité
astrale la grandeur, ni même la déchéance, d'un
empire. Si les royaumes humains sont soumis au "destin" alors
il faut entendre par là la volonté et la puissance de
Dieu : il n'y a de providence que divine, les actes des hommes ne sont
pas décidés par les astres, ainsi Dieu garde la possibilité
de les juger. On doit reconnaître cependant que certains astrologues
disent des choses justes qui renforcent la crédulité de
leurs clients, que penser de ces cas où les astrologues prédisent
des choses justes ? Nous l'avons dit le hasard y est pour beaucoup,
mais il ne faut pas négliger dans cette affaire le rôle
des démons qui inspirent certains de astrologues dans le but
de favoriser et de développer la croyance en la fatalité
astrale.
Les philosophes ont une conception du destin qui leur est propre et
qui diffère de celle des astrologues : ils définissent
le destin comme "l'enchaînement de toutes les causes par
lesquelles se réalise tout ce qui arrive ". Cet ordre issu
d'un enchaînement de causes trouve sa source dans une volonté
divine et se réalise grâce à la toute puissance
de Dieu qui ne peut abandonner son oeuvre au désordre. On comprend
dès lors que la définition du destin se confonde souvent
avec la volonté d'un Dieu suprême puisque celui-ci étendant
sa puissance sur tous les êtres de la création, on a le
choix soit de suivre son destin en homme vertueux, soit de tenter de
lui résister et donc être entraîné de force.
L'homme ne peut lutter contre son destin car il ne peut s'opposer à
la volonté divine.
2) Cicéron et la prescience divine :
Cicéron veut dénoncer la divination et pour cela il considère
comme indispensable d'affirmer qu'il n'existe pas de science de l'avenir
ni chez les hommes ni chez Dieu, or, il est incompatible de penser l'existence
de Dieu sans lui reconnaître la prescience. Affirmer que Dieu
a la connaissance de l'avenir c'est lui donner un pouvoir sur chacun
de nos actes et reconnaître le rôle du destin : nous ne
pouvons rien faire de notre propre volonté, nous obéissons
simplement aux projets que Dieu a conçu pour nous. La motivation
de Cicéron qui l'a conduit à affirmer l'inconcevable est
de vouloir préserver le libre arbitre de l'homme, libre arbitre
qui est incompatible avec la prescience de l'avenir pour les raisons
suivantes : si les événements à venir sont prévisibles,
l'ordre dans lequel ils vont arriver est prévisible lui-aussi
tout comme l'ordre des causes de ces événements. Donc,
chaque événement arrive fatalement au moment annoncé
et de la manière prévue, et quoi que l'on ait pu faire
pour changer cela. Ainsi rien ne dépend de nous et il n'y a pas
de libre arbitre. Entre prescience et pouvoir de l'homme il faut faire
un choix et c'est au nom de ce choix que Cicéron a fait en faveur
du libre arbitre qu'il renonce à la prescience de Dieu.
Selon saint Augustin, Cicéron fait fausse route : il est non
seulement possible de concilier prescience divine et libre arbitre humain
mais c'est l'attitude que l'on doit avoir. Il est vrai et que Dieu connaît
à l'avance tout les événements qui vont se produire,
et que l'homme agit bien volontairement quand il pense faire ce qui
est le produit de sa volonté. Dieu connaît l'ordre des
causes, et nos volontés font parties de l'ordre causal, donc
Dieu a la prescience de nos volontés. Revenons sur le point suivant
: nos volontés font partie de l'ordre causal car chez l'homme
la volonté est cause des actions. Il est également possible
de réfuter la thèse de Cicéron en partant de l'un
des principes par lui évoqué : rien n'arrive sans être
précédé d'une cause efficiente. Or, comme nous
allons le voir ci-après, la volonté est cause efficiente.
Cicéron distingue les causes fortuites qui sont des causes cachées
qui dépendent de la volonté de Dieu, les causes naturelles
dont le rôle est celui d'un instrument mû par un autre et
les causes volontaires. Saint Augustin regroupe en causes volontaires
les trois causes de Cicéron. Ainsi, la cause fortuite dépend
de la volonté de Dieu, de même, les causes naturelle sont
le fruit de la volonté de Dieu car il est auteur et créateur
de la nature, et enfin, les causes volontaires proviennent soit de Dieu,
soit des anges , soit des hommes, soit des bêtes (une réserve
est formulée toutefois concernant ces dernières). Ainsi
on le voit, les causes efficientes au sens aristotélicien c'est
à dire celles qui expliquent l'apparition de l'effet sont toutes
des causes volontaires ; soit des volontés inspirées par
Dieu quand il s'agit de bonnes volontés, soit des volontés
mauvaises, contraires à la nature et qui donc ne viennent pas
de Dieu.
La cause volontaire peut être rapprochée de la cause explicative
platonicienne, c'est à dire des trois causes de l'école
aristotélicienne , elle est une vraie cause efficiente. La cause
explicative est l'idée exemplaire devenue efficace par la décision
d'une volonté qui, en face du bien ainsi proposé, se laisse
attirer par lui comme par un but à atteindre. On voit combien
cette cause apparaît comme la synthèse des trois aspects
analysés par l'école d'Aristote.
Saint Augustin donne à la volonté un rôle de causalité
efficiente : la volonté exerce une domination universelle sur
nos actes, elle est synonyme de liberté bien que son rôle
dépasse celui de nos décisions libres. Elle domine dans
l'ordre sensible : "elle s'insère en tous les mouvements
de l'âme qui ne sont au fond que des vouloirs " et commande
toute activité de la connaissance. Dans la sensation externe,
elle intervient pour unir le sens à son objet , dans la vie intérieure
sensible elle fixe les souvenirs dans la mémoire, les y retrouve,
combine les images et forme les phantasmes. Elle est à la racine
de notre pensée : si nous cherchons à connaître
c'est que nous voulons : "la conception de notre esprit est précédée
par un certain appétit dont l'action, en nous laissant chercher
et trouver ce que nous voulons connaître, fait naître la
connaissance par une sorte d'enfantement mental ". L'action de
la volonté s'exerce vers le haut mais également vers le
bas dans les instincts inconscients qui prolongent ou préparent
les mouvements de la sensation et des passions, en particulier dans
le vouloir vivre fondamental. La volonté est le mouvement vers
l'action et vers l'oeuvre externe qui met l'âme en contact avec
le monde : elle est par excellence l'âme considérée
comme cause efficiente.
Saint Augustin cherche en Dieu l'explication dernière de toute
volonté et de toute cause efficiente; il distingue trois sortes
de causes : celle qui produit et n'est pas produite, la volonté
souveraine de Dieu ; celle qui, à la fois, est produite et produit,
ce sont les volontés crées, des anges et des hommes ;
celles qui sont produites sans produire au sens propre, ce sont les
causes physiques, dénuées de volonté et, à
cause de cela, exclues de vraies causes efficientes. Entre cette classe
et l'âme humaine, il y a les animaux auxquels il faut reconnaître
une activité instinctive très proche de la volonté.
Saint Augustin a quelques hésitations à ce sujet : faut-il
appeler des vouloirs ces "mouvements par lesquels les âmes
sans raison produisent des effets extérieurs selon leur nature
? " par exemple les oeuvres instinctives où l'animal évite
un danger, se porte vers ce qui lui convient, se fabrique un gîte,
veille sur ces petits etc. Il est vrai qu'ainsi il coopère avec
une certaine spontanéité à l'ordre du monde : ses
opérations participent aux caractères de l'acte volontaire
et peuvent se rattacher aux causes efficientes. Quand ces mêmes
opérations instinctives se passent dans l'homme, même si
elles restent dans le domaine purement sensible comme chez l'animal,
elles sont sans hésitation considérées comme des
actes de volonté et elles ont leur rôle dans l'activité
efficiente de l'âme humaine qui, par elles, régit son corps
et influence le monde extérieur selon sa mission providentielle.
Mais comme, d'autre part, c'est par la liberté que se manifeste
pleinement l'activité volontaire, l'instinct animal qui en est
privé et est soumis à un strict déterminisme. Il
s'apparente plutôt par là aux causes purement physiques
et doit s'appliquer comme elles : "Magis fiunt quam faciunt"
: tous ces êtres sont plutôt "agis" qu' "agissant"
; ou mieux peut-être, ils sont plutôt "produits"
que "produisants". Il ne faut pas interpréter ce passage
comme si Augustin déniait toute activité à tous
ces êtres du dernier degré où il place certainement
les plantes : sa théorie des raisons séminales qui explique
l'évolution par une activité naturelle des vivants eux-mêmes,
s'y oppose, de même que sa théorie des formes, cette dernière
s'appliquant non seulement à tous les vivants, y compris les
plantes, mais encore aux minéraux. Puisque chaque forme est un
principe d'activité propre à chaque espèce, tout
être changeant reçoit de sa forme ou de sa perfection spécifique
un nombre ou un rythme selon lequel il agit et coopère à
la beauté de l'univers . Il y a donc là de vraies causes,
des causes prochaines qui participent selon leur degré d'être
à l'activité de Dieu pour réaliser sous la conduite
de la Providence l'ordre du monde.
Selon saint Augustin, les causes efficientes dignes de ce nom sont les
causes profondes qui dominent cet ordre de l'univers et en livrent la
dernière explication, et ce sont toujours des causes volontaires
: avant tout, c'est la Volonté divine éclairée
par les Idées éternelles qui règle également
et les effets normaux selon les lois naturelles bien connues, et les
effets fortuits ou miraculeux selon les décisions libres qui
nous échappent. Parfois encore cette volonté n'apparaît
pas clairement, comme pour les faits extraordinaires, les éclipses,
les monstres, etc. "Alors il a été permis à
la vanité des philosophes d'assigner d'autres causes à
ces phénomènes ; et parfois ils ont trouvé de vraies
causes, mais immédiates, car ils étaient incapables de
voir la Cause suprême qui est la volonté de Dieu ; et parfois
aussi ils en donné de fausses, provenant non pas de l'observation
des corps et de leurs mouvements, mais de leur imagination et de leurs
erreurs. Cette attitude philosophique diffère beaucoup et des
tendances physiciennes de l'aristotélisme et de l'orientation
empiriste des sciences modernes et surtout de la philosophie positive
pour laquelle il n'y a pas d'autre vraie cause que les "antécédents
nécessaires liés aux conséquents par le déterminisme
de la nature" : ces causes sont précisément celles
dont la recherche parait assez vaine à saint Augustin ; et elle
l'est en effet, en philosophie, si l'on en vient avec les matérialistes
à nier la Cause suprême qui est la volonté de Dieu.
A ce point de vue très élevé, on comprend qu'on
puisse affirmer que toute vraie cause efficiente est volontaire ; car
pour donner l'explication dernière des êtres et de leurs
mouvements comme de l'ordre qui en résulte, il faut toujours
remonter jusqu'à la volonté suprême de Dieu et aux
volontés crées dont il se sert comme instruments. Il y
a là une orientation très platonicienne .
C'est en exagérant cette tendance augustinienne que Malebranche
aboutit à l'occasionnalisme où seules les volontés
libres sont causes efficientes. Mais il désaxait ainsi l'équilibre
doctrinal de l'augustinisme authentique qui reconnaît à
toutes les formes une participation à l'activité de Dieu.
Par conséquent, c'est une erreur des stoïciens que d'avoir
soustrait nos volontés à la nécessité par
crainte de les voir privées de liberté. On peut penser
que cette erreur vient du fait qu'ils considèrent la nécessité
comme une force qui n'est pas en notre pouvoir et qui agit malgré
nous ; dans ce sens il est vrai notre volonté n'est pas soumise
à la nécessité. L'argumentation stoïcienne
maintient le libre arbitre et proclame l'existence de biens qui dépendent
de nous, tout en affirmant le règne de l'universelle nécessité.
Si l'on accepte la thèse stoïcienne, reproches, punitions,
encouragements, récompenses, n'ont plus de raison d'être
car les actions humaines sont commandées par l'ensemble des circonstances
nécessitantes. Le déterminisme intégral conduit
à la négation de la Providence et au mépris de
la religion. Considérons maintenant que la nécessité
est "ce qui nous permet de dire, "il est nécessaire
que telle chose soit ou se fasse ainsi" ". Cette définition
de la nécessité n'est pas incompatible avec notre liberté,
au contraire. Ce n'est pas se soumettre à la nécessité
que de reconnaître qu'il y a des choses nécessaires, au
contraire cela est même parfois la garantie de notre liberté
: on peut dire qu'il est nécessaire, lorsque nous voulons, que
nous voulions par notre libre arbitre.
Certes, Dieu prévoit ce qui va se passer au niveau de notre volonté,
mais ceci ne ruine pas pour autant le pouvoir de notre volonté.
Dieu prévoit bien qu'il va se passer quelque chose dans notre
volonté et ce quelque chose n'est pas du néant mais du
réel. En d'autres termes Dieu prévoit que quelque chose
dépend de notre volonté. Nous voyons combien il était
faux de vouloir à tout prix séparer prescience divine
et libre arbitre humain puisque non seulement les deux ne sont pas contradictoires
mais surtout notre libre arbitre est prévu et garanti par la
prescience de Dieu. L'une des preuves de la liberté de l'homme
est qu'il peut choisir d'être pécheur sans que Dieu ne
l'en empêche et qui plus est, alors que Dieu a prévu que
l'homme sera ou ne sera pas pécheur selon sa volonté.
3) Critique augustinienne de la divination
Saint Augustin s'est pendant longtemps intéressé au travail
des astronomes, il aurait aimé pratiquer cette science avec autant
de talents qu'eux. Il admire notamment leur précision concernant
la prévision des éclipses, même s'il est vrai qu'il
est loin d'être familier avec cette discipline scientifique. D'ailleurs,
cette dernière ne rentre pas dans la liste de celles dont il
entend traiter dans les Disciplinarum libri. Ceci est assez étonnant
quand on sait qu'Augustin s'est consacré pendant un temps à
l'astrologie et qu'il était parvenu à pouvoir dresser
un horoscope . A propos des éclipses, Saint Augustin précise
que l'obscurcissement du ciel qui eu lieu lors de la passion du Christ
est bien plutôt la dénonciation d'un crime qu'un phénomène
astronomique. Scientifiquement, on peut prouver cela : "Les calomniateurs
de la vérité évangélique disent que l'éclipse
du soleil n'a pu se produire alors, que dans les conditions où
toute éclipse se produit. Or, il y a éclipse quand la
lune s'interpose entre le soleil et la terre. La pâque se célébrant
au moment où la lune est entièrement éclairée
par le soleil et brille toute la nuit, comment s'imaginer une éclipse
de soleil au moment de la pleine lune ? "Origène. Il ne
s'agit pas d'une éclipse mais ce sont bien les ténèbres
qui apparaissent au moment où le Christ remet sa vie entre les
mains de son père. Nous en voulons pour preuve supplémentaire
que le phénomène se produisit seulement en Judée,
ainsi que le rapportent tous les témoignages de l'époque.
Sa passion ancienne pour l'astrologie ne l'on pas empêché
non seulement d'y renoncer mais aussi de la dénoncer. Il la range
parmis les multiples méthodes de divination et comme telle la
condamne violemment.
Si saint Augustin se méfie de la divination, il est amusant de
constater que le Moyen Age lui a conservé une place de taille.
Les interprétations de la nature dans les textes sacrés
sont associées au salut : la fin des temps doit être annoncée
par des bouleversements cosmiques : "Et il y aura des signes dans
le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre, les nations
seront dans l'angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des
flots ; des hommes défailliront de frayeur, dans l'attente de
ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront
ébranlées. " ; "Aussitôt après
la tribulation de ces jours-là, le soleil s'obscurcira, la lune
ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel,
et les puissances des cieux seront ébranlées. Et alors
apparaîtra dans la ciel le signe du Fils de l'homme ...".
Il faut cependant se souvenir que le Christ lui-même a mis en
garde ses disciples contre les faux prophètes capables de "produire
des signes et des prodiges considérables" . Saint Paul,
lui, y voit l'oeuvre de Satan qui use de sa puissance pour obscurcir
l'évidence des signes de Dieu. Il apparaît nettement que
si tout ceci veut discréditer la divination, il ne lui en accorde
pas moins une réalité. Si l'on veut rester attentif aux
signes annoncés par les prophètes, ce doit être
à la lumière de la foi : il faut répudier "la
divination et les prédictions en tant qu'elles se rapportent
à des choses terrestres et relatives à cette vie mortelle"
. De tels signes sont ou le fait de "la perception anticipée
des causes inférieures" -et alors il n'y a guère
de différences avec les prévisions d'un médecin
diagnostiquant une maladie d'après les symptômes du malade-
ou bien ils sont le fait de démons. Une divination de ce type
trouve son fondement soit dans le domaine du naturel, soit dans le domaine
du démoniaque. Ceux qui pratiquent la divination doivent s'assurer
qu'ils sont bien illuminés par le Saint Esprit et non pas plutôt
inspirés par le diable.
Chapitre II
_______
Magie et théurgie
1) Le recours à la magie à Rome.
L'exemple de Numa Pompilius nous invite à nous interroger sur
les rapports que les Romains entretenaient avec les pratiques magiques.
Concernant Numa, il semble que le roi, n'ayant pas été
visité par des envoyés de Dieu, se soit tourné
vers des pratiques divinatoires dans l'espoir de voir les dieux et d'obtenir
des réponses concernant les rites sacrés qui devaient
être institués à Rome. On raconte qu'il eu recours
à l'hydromancie, pratique divinatoire importée de Perse
et à laquelle se serait livré également Pythagore.
On distingue plusieurs espèces de cet art ; suite à des
invocations ou des cérémonies magiques, on voyait écrit
sur l'eau les noms des personnes ou des choses qu'on désirait
connaître ; on pouvait aussi se servir d'un vase plein d'eau et
d'un anneau suspendu à un fil avec lequel on frappait un certains
nombre de fois les cotés du vase ; il était possible de
pratiquer l'hydromancie en jetant successivement trois petites pierres
dans une eau calme et l'on observait les cercles que cela formait à
la surface afin de tirer des présages ; les Siciliens et les
Eubéens examinaient l'agitation de la mer ; selon Varron, on
apprit à Rome l'issue de la guerre contre Mithridate grâce
à l'examen de la couleur de l'eau et des figures qu'on prétendait
y voir.
De la même manière on peut pratiquer la divination par
observation du sang, ce qui permettrait de consulter les enfers et que
l'on appelle la nécromancie, puisque ce sont les morts qui dévoilent
l'avenir. Cette pratique très ancienne a été condamnée
déjà du temps de Moïse qui en interdit formellement
la pratique aux Juifs. Elle était en usage chez les Grecs et
les Thessaliens qui arrosaient de sang chaud un cadavre duquel ils prétendaient
recevoir des réponses sur l'avenir. Souvent, les recours aux
mânes des défunts étaient précédés
de sacrifices, y compris de sacrifices humains comme chez les Syriens.
L'église a toujours condamner cette abomination et Constantin
interdit la nécromancie et la magie noire alors qu'il tolérait
encore la consultation publique des augures.
La magie a été interdite à Rome mais il est difficile
de préciser la date exacte à laquelle cette interdiction
fut édictée. Auparavant, la magie était tolérée
à Rome. F. Cumont écrit à ce sujet : "La vieille
sorcellerie grecque et italique semble avoir été assez
bénigne. Conjurations qui détournent la grêle ou
formules qui attirent la pluie, maléfices qui rendent les champs
stériles et font périr le bétail, philtres d'amour,
onguents de jeunesse, remèdes de bonne femme, talismans contre
le mauvais oeil, tout cela s'inspire des croyances de la superstition
populaire et se maintient aux confins du folklore et du charlatanisme...
Mais il n'y a aucune trace en Grèce ou en Italie d'un système
cohérent de doctrine, d'une discipline occulte et savante, ni
d'un enseignement sacerdotal ". Le rôle et le prestige du
magicien augmente cependant avec l'arrivée des religions orientales
à Rome ; le magicien est à la fois honoré et craint,
et son pouvoir est de moins en moins remis en doute, on lui prête
même des pouvoirs extraordinaires comme ceux de provoquer des
apparitions divines, causer avec les esprits supérieurs, s'élever
jusqu'au ciel, provoquer la mort ... De par le danger qu'elle représentait,
la magie même si elle n'était pas interdite par une loi
spécifique, tombait sous des lois telles que la lex Cornelia
de sicariis et veneficiis. Cette loi assimilait notamment la magie à
l'empoisonnement. Constantin interdit la magie et toute pratique divinatoire
privée, mais d'une manière générale les
lois furent impuissantes à empêcher les pratiques magiques.
2) La théurgie :
Porphyre, que cite longuement saint Augustin, nous tient un discours
très nuancé concernant la théurgie. D'un côté
il prétend qu'elle purifie l'âme, de l'autre il avoue qu'elle
ne permet pas un retour vers Dieu. Concernant la purification de l'âme,
il s'agit de l'âme spirituelle, c'est à dire la partie
de l'âme qui saisit les images des objets corporels, et non de
la partie intellectuelle qui perçoit la vérité
des réalités intelligibles sans aucune ressemblance avec
les corps. La théurgie peut purifier l'âme spirituelle
au moyen de télètes, rites qui permettent de faire venir
les dieux, par exemple dans des statues à leur image. Ainsi préparée,
l'âme peut accueillir et voir les dieux, l'âme spirituelle
seulement car ces pratiques ne sont d'aucune utilité sur l'âme
intellectuelle. On retrouve ici la théorie néoplatonicienne
de l'homme développée par Plotin dans les Ennéades
: l'homme est constitué d'un corps matériel et d'une âme,
elle-même divisée en deux parties. La partie inférieure
de l'âme est à la fois l'âme végétative,
l'âme sensitive et l'âme capable de raisonner à partir
des images sensibles qu'elle reçoit sans toutefois pouvoir sortir
de ces images, on nomme cette partie spiritus. La partie supérieure
a la particularité de pouvoir sortir de ce qui est matériel,
elle est capable d'une connaissance intuitive portant sur des objets
incorporels, éternels et divins comme les Idées exemplaires
du Verbe, le Logos. Cette partie de l'âme est non seulement spirituelle,
bien sûr, mais surtout incorporelle, et donc par essence immortelle
et éternelle. Elle est le Nouz, ou encore ce qu'Augustin appelle
le mens. Saint Augustin reprend la classification de Porphyre au sujet
des visions : la vision corporelle est celle des sens externes, la vision
spirituelle est la vision des corps absents, réels ou fictifs,
et la vision intellectuelle est celle qui permet de saisir les objets
incorporels. Il convient néanmoins d'être attentif à
l'usage que saint Augustin fait du terme spiritus, car il entend aussi
sous ce mot la partie spirituelle de l'âme humaine que saint Paul
nomme pneuma et qui en ce sens est proche du mens. La difficulté
de compréhension augmente quand on sait que saint Paul distingue
parfois l'esprit (pneuma) de l'intelligence (nouz ) : "Car, si
je prie en langues, mon esprit est en prière, mais mon intelligence
n'en retire aucun fruit. Que faire donc ? Je prierai avec l'esprit,
mais je prierai aussi avec l'intelligence. Je dirai un hymne avec l'esprit,
mais je le dirai aussi avec l'intelligence. ".
Si par des prières on peut purifier une âme, on peut également
par le même procéder empêcher une âme d'être
purifiée. L'emprise que l'on a sur les dieux est telle qu'on
peut les empêcher de faire quelque chose et ce faisant les laisser
en proie à de grands troubles intérieurs. Ceci est une
preuve que la théurgie n'est pas une pratique mettant en cause
des dieux bons car sinon ceux-ci n'obéiraient pas à un
homme méchant désireux de faire le mal, mais s'attacheraient
bien plutôt à purifier les âmes. Que penser alors
de ces quelques chanceux que la théurgie a exaucés et
qui, ayant eu leur âme purifiée, on pût contempler
dans leur esprit les images magnifiques des anges et des dieux ? Il
ne faut pas se laisser tromper par des images merveilleuses, celui qui
en est à l'origine n'est pas un dieu bon mais un être malfaisant
et mauvais ; la Bible dit que "Satan se transfigure en ange de
lumière ", comme Virgile avait dit de Protée qu'il
"revêt toutes sortes de formes ". Ces illusions n'ont
qu'un but : nous présenter des faux dieux tellement aimables
que l'on s'éloigne du Dieu véritable.
Porphyre dénonce encore la théurgie de la manière
suivante. Les anges et les démons sont distincts, on peut chercher
à obtenir les faveurs des démons pour s'élever
après notre mort un peu au-dessus de la terre à laquelle
nous sommes par nature attachés, mais il est préférable
de s'élever jusqu'à l'éther où vivent les
anges. Celui qui mérite de se trouver parmi les anges ne peut
adhérer au culte des démons, pire encore, cela doit lui
faire horreur. La théurgie est un art trouble car elle permet
de nous lier aussi bien aux anges qu'aux démons, elle est donc
capable du pire comme du meilleur.
On retrouve dans la correspondance de Porphyre avec l'Egyptien Anébon,
la condamnation tout d'abord des démons : il explique que ces
êtres sont dépourvus de sagesse, mais émet une certaine
réserve puisqu'il pense qu'il existe de bons démons. Il
se demande ensuite si les mages et autres devins tirent leur pouvoir
des dispositions de l'âme ou de certains esprits qui leur sont
extérieurs. Si l'on considère les différents objets
ou instruments qui sont employés lors de pratiques magiques,
on est porté à croire que ce sont des esprits qui rendent
possibles ces étrangetés. Porphyre pense qu'il existe
des êtres qui sont par nature portés à faire le
mal ou du moins ne peuvent faire le bien absolu. Le fait que les prières
dont l'objet est immoral aboutissent bien mieux que celles dont le but
est noble, le goût des dieux ou esprits invoqués pour l'odeur
des cadavres des victimes immolées pour eux, sont autant de preuves
que les actes magiques doivent être attribués à
des puissances mauvaises et trompeuses, engluées dans le vice.
Il est de plus tout à fait surprenant que des hommes puissent
contraindre les dieux de faire ce qu'ils leur ordonnent en les terrorisant.
Que sont ces dieux qui craignent les hommes ? Que peuvent les hommes
sur les dieux ? Chérémon, qui occupait un poste sacerdotal
en Egypte et pratiquait la philosophie stoïcienne, dit que les
mystères d'Isis et d'Osiris sont un moyen de pression sur les
dieux non négligeable ; celui qui veut faire parler ou agir les
dieux contre leur gré n'a qu'à hurler vers le ciel qu'il
va disperser les membres d'Osiris si les dieux ne lui obéissent
pas. Porphyre l'admet lui aussi, il est peu probable que les dieux célestes
se laissent impressionnés par de telles menaces, et pourtant
dans les faits ces menaces portent leurs fruits. Quelle autre explication
pourrions-nous fournir à cela si ce n'est que ce ne sont pas
les dieux qui répondent aux menaces mais des démons qui,
se faisant passer pour des dieux, obéissent aux ordres humains
dans l'espoir de mieux les tromper.
Chapitre III
_______
Les miracles
1) Les "miracles" païens.
Saint Augustin doit faire face à un véritable problème
concernant les "miracles" païens : "Si nous disons
qu'il ne faut pas y croire, nous infirmons nos récits de miracles;
et si nous concédons qu'il faut y croire, nous confirmons la
divinité de leurs dieux." Pour échapper à
ce dilemme, Augustin a trois possibilités : mettre en doute la
véracité des païens, réduire leurs "miracles"
à de merveilleux artifices ou encore les attribuer à la
puissance des démons.
Saint Augustin reconnaît que certains témoignages, rapportés
par des hommes sérieux et dignes de confiance, font état
de "miracles païens". Parmi ces miracles, il convient
tout de même de distinguer les faits extraordinaires dus au hasard,
comme la naissance d'êtres monstrueux ou l'apparition de phénomènes
surprenants sur la terre ou dans le ciel. Ce qui n'a pas de signification
religieuse n'est pas un miracle. Ceux qui prêtent une signification
mystérieuse à de tels faits en les croyant fastes ou néfastes
sont des superstitieux. Il demeure des prodiges qui sont l'effet d'une
puissance surnaturelle, et saint Augustin en cite plusieurs célèbres
parmi les peuples païens. Il rappelle tout d'abord qu'Enée,
lorsqu'il embarqua de Troie vers Rome, emporta avec lui ses dieux, les
pénates, qui avaient la faculté de pouvoir se rendre par
elles-mêmes d'un endroit à un autre. Il cite encore l'exemple
de Tarquin voulant tester les talents d'augure de Attus Navius, et qui
demanda que l'on coupe une pierre à aiguiser avec un rasoir,
ce qui fut fait à la stupeur de tous ceux qui attestaient à
la scène. Il y eu également la remise à flot du
navire portant la statue de la mère des dieux qui était
immobilisé, et que seule une femme pu faire bouger en y accrochant
sa ceinture en signe de chasteté ; la vestale, dont l'intégrité
fut remise en question et qui donna comme preuve un tamis remplit de
l'eau du Tibre et dont pas une goutte ne s'écoulait. Mais saint
Augustin ne se laisse pas impressionner par ces miracles ni par les
nombreux autres qui peuplent l'histoire païenne ; pour lui, "Les
miracles païens nous sont une raison de refuser nos sacrifices
à ces dieux multiples avec d'autant plus d'assurance qu'ils les
réclament davantage ; les nôtres recommandent à
notre piété un Dieu unique, qui n'a nul besoin des sacrifices
matériels."
Les miracles païens sont parfois, il faut l'admettre, aussi grands
que ceux qu'effectuent les saints ; peut-on alors soutenir que les miracles
des saints sont supérieurs à ceux des païens ? Outre
le miracle dans sa manifestation concrète, il faut observer ce
qu'il y a derrière et qui est bien plus important, c'est cela
qui nous donnera la réponse sur la supériorité
de l'une ou l'autre sorte de miracle. Les miracles païens se font
grâce à l'intervention de démons qui cherchent à
obtenir pour eux culte et sacrifices. Au contraire, les saints ou les
anges font des miracles pour que la grandeur et la toute puissance de
Dieu soit reconnue et qu'il reçoive les honneurs qui lui sont
dus et qui ne sont dus qu'à lui seul. La supériorité
de Dieu sur ces démons n'est pas à remettre en cause,
les miracles accomplis au nom de Dieu sont donc supérieurs à
ceux accomplis par les démons ou leurs adorateurs pour servir
leur orgueil.
2) Les miracles véritables.
Saint Augustin nous rappelle que l'Ancien Testament foisonne de miracles
accomplis par Dieu envers son peuple, notamment celui où il est
donné un fils à Abraham, le châtiment de la femme
de Loth transformée en sel parce qu'elle s'est retournée
vers Sodome en feu, les miracles que fit Moïse en Egypte, la multitude
de miracles qui ont accompagné l'exode du peuple hébreu
par exemple Dieu qui pourvoit son peuple en nourriture, qui le défend
contre ses ennemis, et qui punit les infidèles en les ensevelissant
vivants dans les entrailles de la terre. A ces miracles divins il oppose
les actes extraordinaires que peuvent accomplir certains mages païens.
La différence entre les mages de Pharaon et Moïse par exemple
tient non pas dans les prodiges accomplis mais de la source d'où
ils tirent leur pouvoir et le but qu'ils servent. Les mages usaient
d'incantations et de sortilèges inspirés par les démons,
Moïse agissait au nom de Dieu et avec l'aide des anges qui servent
Dieu.
Les miracles ont pour but de mettre en avant le culte du vrai et unique
Dieu, et de détourner les hommes du culte des faux dieux. Ils
sont rendus possibles par la foi et la piété, et il n'est
nul besoin de connaître des incantations ou des rites spécifiques
et secrets. Il n'a rien de commun avec la magie que l'on appelle encore
goétie ou théurgie. La magie est un genre dont on distingue
deux espèces : la goétie et la théurgie. Elle aurait
été répandue par Cham qui l'aurait enseigné
à son fils Misraïm, devenu Zoroastre suite aux démonstrations
merveilleuses qu'il avait le pouvoir de faire. L'origine et la véritable
identité de Zoroastre sont incertaines, mais tout le monde s'accorde
pour en faire le premier des mages. Nous avons une explication des différentes
espèces de magie chez Festugière : "La divination
théurgique fait apparaître le dieu lui-même directement
: cela se produit sous deux modes :
(a) le dieu est vu au cours d'une extase : l'âme du visionnaire
quittant le corps, se sent enlevé au ciel où elle contemple
la divinité. C'est comme une mort anticipée...
(b) le dieu descend lui-même sur la terre et se montre en personne,
après avoir été évoqué par certains
symboles et noms magiques en vertu de la sympathie universelle. Il n'est
fait usage d'aucun instrument ni d'aucun médium. Cette vision
du dieu peut être obtenue soit dans l'état de veille, soit
en songe. Un bon exemple du premier cas est la vision de Thessalos.
Dans la divination magique, le dieu fait connaître sa présence
indirectement, soit en apparaissant dans un instrument matériel
- flamme d'une lampe ou torche (lychnomanère), lac d'un bassin
(licanomanère) - , soit que, sans apparaître lui-même,
il 'anime' un médium et s'entretienne avec lui, ce médium
se trouvant en état de possession ou de transe...
Enfin, dans la divination goétique, le dieu, sans apparaître,
fait connaître sa pensée en 'animant' un objet auquel il
imprime certains mouvements ou dont il modifie certaines propriétés.
"
D'une manière générale, la goétie désigne
la magie qui s'adresse aux puissances de l'ombre, alors que la théurgie
est perçue davantage comme une magie inspirée par les
puissances de la lumière. Cela renvoie en quelque sorte à
la distinction classique entre magie noire et magie blanche. On dit
que la théurgie permettait d'avoir accès à des
connaissances surnaturelles, c'est pourquoi grand nombre de philosophes
s'y sont essayé parmi lesquels on distingue Porphyre et Jamblique.
Les adeptes de la théurgie prétendent que par des formules
d'invocation, par certaines pratiques, on pouvait avoir un commerce
familier avec les esprits et connaître des choses supérieures
aux forces de la nature. La diversité des termes employés
pour désigner cet art tente d'apporter des distinctions qui en
rendraient certaines condamnables sans toutefois que la condamnation
puisse atteindre la discipline en général. Ainsi, on peut
blâmer la goétie qui fait appel à des esprits malfaisants
sans ternir le prestige dont jouit la théurgie, qui passe pour
être une magie bienfaisante.
Même si la plupart des prodiges que nous observons sont l'effet
d'hommes séduits par les démons, il y a aussi des prodiges
qui sont des ordres divins du Dieu unique. Les miracles divins ont pour
objet d'inciter les hommes à vénérer le vrai Dieu,
en vue de leur procurer la béatitude. L'invisibilité de
Dieu n'est pas un obstacle à la création de miracles visibles
car il a crée le monde visible. La création du monde constitue
à elle seule la plus grande des merveilles même si nous
ne nous en rendons pas compte du fait de sa constante présence
autour de nous. Tous les miracles qui arrivent ensuite lui sont forcément
inférieurs, par conséquent il n'y a aucune raison pour
que Dieu n'en soit pas l'auteur car "qui peut le plus peut le moins",
celui qui a crée l'homme peut le guérir miraculeusement.
Même si de nombreux miracles s'accomplissent par l'homme, l'homme
reste le plus grand miracle. Les miracles dont se targuent les païens
ne proviennent pas de Dieu car ils ne favorisent pas son culte, on peut
ainsi distinguer le vrai miracle du faux miracle. Pascal dira plus tard
à ce sujet : "Les miracles discernent la doctrine et la
doctrine discerne les miracles. Il y a de faux et de vrais. Il faut
une marque pour les connaître ; autrement ils seraient inutiles
; ils sont au contraire fondement. Or, il faut que la règle qu'il
nous donne soit telle qu'elle ne détruise pas la preuve que les
vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale
des miracles ".
La confusion entre les véritables miracles et les prodiges dont
est capable la magie est telle que souvent on se méprend quant
aux sacrifices que l'on doit décerner. Soit on dédit au
Dieu véritables de mauvais sacrifices, soit on ne s'adresse pas
à la bonne personne. Le sacrifice qui plaît à Dieu
n'est pas le sacrifice de quelques animaux ; il n'a pas besoin de ces
animaux qui d'ailleurs sont à sa disposition continuellement.
Ce qui est important dans le sacrifice visible, c'est ce qu'il y a derrière
et qui justement est invisible, c'est que ce sacrifice visible est le
signe sacré de quelque chose de plus grand ; "ce que Dieu
refuse est la figure de ce qu'il veut". Le seul sacrifice que Dieu
désire c'est celui d'un "coeur humilié et brisé
par la douleur du repentir", c'est cela un vrai sacrifice. Le sacrifice
véritable nous unit à Dieu, ainsi on peut appeler sacrifice
toute oeuvre qui se rapporte au bien suprême. Il est faux de croire
que les sacrifices visibles doivent être rendus aux dieux et que
le Dieu invisible ne doit recevoir que des sacrifices invisibles, par
exemple un coeur ou une âme pur. Les sacrifices visibles sont
les signes de l'invisible de même que les mots sont les signes
des choses auxquelles ils se rapportent : les prières, les louanges
sont les signes de ce que nous offrons à Dieu, de même
le sacrifice visible est le signe de notre volonté d'union avec
Dieu. A propos du sacrifice et pour commenter la sixième section
du livre X de la Cité de Dieu, J. Guitton explique : "Le
sacrifice, c'est toute oeuvre que nous accomplissons pour nous unir
à Dieu d'une union sainte, tout acte rapporté à
ce souverain bien, qui seul peut nous rendre heureux. On conçoit
que le vrai sacrifice soit chose rare et difficile. Il est clair que,
pour saint Augustin, les oblations mosaïques ne sont pas en elles-mêmes
des sacrifices, mais seulement des figures, des annonces, des 'sacramenta',
qui rappellent la nécessité du sacrifice de l'homme ou
qui annoncent la proximité du sacrifice de l'Homme-Dieu. Et même,
sous la loi nouvelle, la charité envers le prochain n'est sacrifice
que si elle est ordonnée à Dieu et exercée pour
son amour. Un corps entièrement consacré par la tempérance,
une âme qui se renouvelle en se soumettant à l'être
immuable, toute oeuvre de miséricorde pratiquée soit envers
le prochain, soit envers nous-mêmes, la contrition et l'humiliation
du repentir, tout cela forme un vrai sacrifice ; car ainsi nous restituons
à Dieu non seulement ses dons, mais notre être même."
Il est arrivé qu'alors que des anges opérèrent
des miracles au nom de Dieu, ils furent pris eux-mêmes pour des
dieux, ce qu'ils refusaient absolument. L'ange Raphaël fit de grandes
choses pour Tobie et sa famille : il soigna sa femme, rendit la vue
à son père, lui permit de rentrer chez lui sain et sauf
avec de l'argent, et pourtant quand Tobie voulu le récompenser
de tant de bienfaits, il ne lui demanda que de célébrer
la gloire de Dieu et de remercier non pas l'ange mais Dieu qui l'avait
envoyé. Cette confusion se fit également envers les hommes
qui ont été capables de miracles : Paul et Barnabé
ont guéri un impotent et la foule rassemblée autour d'eux
c'est écriée : "Les dieux, sous forme humaine, sont
descendus parmi nous ! ". Les deux apôtres ont eu du mal
à persuader la foule qu'ils n'étaient ni Zeus, ni Hermès
et qu'ils refusaient qu'on leur sacrifie quelques animaux : "Amis,
que faites- vous là ? Nous aussi, nous sommes des hommes, soumis
au même sort que vous, des hommes qui vous annoncent d'abandonner
toutes ces vaines idoles pour vous tourner vers le Dieu vivant qui a
fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve".
Il existe une polémique autour de ce qu'on appelle les sorts
des Apôtres. On sait qu'ils sont de même nature que les
sorts virgilanes ; ils ne sont pas absolument approuvés mais
bénéficient d'une certaine indulgence. Pour saint Augustin,
cité par le Décret de Gratien et par saint Thomas, les
sorts des Apôtres sont moins condamnables que la consultation
du démon. Saint Augustin lui-même avoue avoir usé
de la bibliomancie, ce qui fut le pas décisif vers sa conversion.
Tout le monde a en mémoire le célèbre épisode
dit du jardin : Augustin était en proie à une agitation
extraordinaire suite à une lutte intérieure opposant d'une
part la vie volupteuse et facile, et d'autre part la chasteté
dans la loi de Dieu, quand il entendit comme une voix d'enfant qui chantait
"Prenez et lisez". Augustin se souvînt alors de saint
Antoine qui avait entendu par hasard cette phrase de l'Evangile "allez,
vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres ; vous aurez
un trésor dans le ciel : venez et me suivez " , il retourna
vers son ami Alipe, ouvrît les Epîtres de saint Paul au
hasard et lu "Ne vivez pas dans les festins ni dans l'ivrognerie,
ni dans les impudicités et les débauches, ni dans les
contentions et les envies ; mais revêtez-vous de notre Seigneur
Jésus-Christ, et ne cherchez pas à contenter votre chair
selon les plaisirs de votre sensualité" voilà qui
tombait pour le moins à propos, d'autant plus que la phrase suivante
que découvrit Alipe n'était pas moins que celle-ci : "Assistez
celui qui est faible dans sa foi". Grégoire de Tours cite
le cas de clercs qui recoururent à ce genre de procédés
et certains conciles durent effectuer des mises en garde sérieuses
contre ces abus. Rabelais, citant le cas de Pierre Amy, montre qu'il
ne méprise pas ce genre de sorts mais il dénonce des sorts
comme le sort des dés, pratique diabolique qui s'apparente à
l'astragalomancie.
Il existe une forme de miracle toute à fait particulière
: les apparitions divines. On sait que le Dieu invisible est apparu
à certains hommes de manière visible, sans toutefois être
apparu tel qu'il est réellement par nature. C'est pourtant bien
lui qu'on voyait derrière la forme corporelle qu'il avait choisie.
Nous avons quelques éclaircissements concernant la possibilité
pour l'homme de voir Dieu dans un texte de l'Exode : Moïse demande
à Yahvé : "Fais-moi de grâce voir ta gloire"
et Yahvé lui répondit : "Je ferai passer devant toi
toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom de Yahvé.
Je fais grâce à qui je fais grâce et j'ai pitié
de qui j'ai pitié. Mais tu ne peux pas voir ma face, car l'homme
ne peut me voir et vivre. Voici une place près de moi ; tu te
tiendras sur la rocher. Quand passera ma gloire, je te mettrai dans
la fente du rocher et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que
je sois passé. Puis j'écarterai ma main et tu verras mon
dos ; mais ma face, on ne peut la voir." Il est possible de voir
quelque chose qui est Dieu sans voir Dieu réellement, sans voir
la face de Dieu. Dieu se manifeste par des signes perceptibles par les
sens pour que son peuple reçoive sa Loi et lui rende le culte
qui n'est du qu'à lui seul. Le caractère exceptionnel
d'un tel événement justifie qu'on le range parmi les miracles.
Section II
___
L'innovation augustinienne :
le paganisme est superstition
Chapitre I
_______
Incapacité des dieux à assumer leur rang
1) Une lourde tâche
Les Romains faisaient participer leurs dieux à tous les actes
important de leur vie comme si sans eux ils eurent été
incapables de les accomplir. Cette dépendance de l'homme face
à l'assistance et à la protection des dieux demande aux
dieux de participer même à des événements
aussi intimes qu'une nuit de noce. La superstition s'étend tellement
que non seulement des dieux sont affectés à l'homme mais
aussi aux choses dont il se sert couramment et qui font partie de sa
vie : nourriture, vêtement, objets usuels, maison...etc.
"Entre l'homme religieux et l'homme superstitieux, Varron découvre
cette différence que le superstitieux a peur des dieux, tandis
que le religieux les vénère seulement comme des pères
sans les craindre comme des ennemis ." Les superstitieux craignent
les dieux car leur mythologie précise que certains dieux sont
bons tandis que d'autres sont mauvais. Contre ces dieux néfastes,
ont invoque d'autres dieux chargés de protéger un individu
et sa famille en luttant contre ces dieux emplis de mauvaises intentions.
On notera à ce sujet que traditionnellement quand on redoute
l'action néfaste d'un dieu, on implore non pas un mais plusieurs
dieux pour s'opposer à lui, comme si la protection d'un seul
dieu ne suffisait pas contre le mal.
Cette crainte des dieux, de même que l'espoir de leur action favorable
donnent lieu à l'adoration de certains objets que l'on revêt
d'un pouvoir surnaturel, quand ce n'est pas l'origine même de
cet objet qui est extraordinaire. C'est le cas par exemple du palladium.
Il s'agit d'une image de la déesse Pallas Athéna qui proviendrait
de Troie. D'après la légende, Dardanus la transporta de
Samothrace à Troie, mais l'on dit aussi que Jupiter la fit tomber
du ciel près de la tente d'Ilus quand ce prince construisait
la citadelle d'Ilion. L'oracle déclara que la ville de Troie
ne pouvait être prise tant que le palladium y demeurerait c'est
pourquoi elle fut conduite dans la cité où Dardanus en
fit faire une copie. Ulysse et Diomède entrèrent dans
la ville pour le dérober mais l'on ne sait pas avec exactitude
s'ils emportèrent l'original, il semblerait toutefois que ce
fut le cas puisque la déesse parue très irritée
de ce vol. De nombreuses cités prétendirent détenir
l'objet mais ce fut Rome qui fut reconnu comme le véritable détenteur
de l'objet sacré, et cela fut le signe de sa sécurité.
Les païens prennent grand soin de ce genre d'emblème sacré
car ils pensent qu'ils peuvent "rendre impérissable le salut
terrestre et la félicité temporelle de la cité
".
Ainsi, d'une manière générale, les Romains remercient
leurs dieux d'avoir participé à l'étendue de l'empire
romain et à sa longue durée. On se demande au nom de quelle
sagesse peuvent-ils se vanter d'avoir fait accroître leur empire
puisque ce fut en versant le sang. Saint Augustin apporte un élément
de réponse en prennant l'exemple de deux hommes, l'un de condition
moyenne, l'autre extrêmement riche et pose la question de savoir
lequel des deux doit être préféré. Si l'on
considère tous les soucis de l'homme riche qui au fur et à
mesure qu'il s'enrichit augmente le nombre de ses tracas, on lui préfère
de loin la douce paix de celui qui a une condition modeste. Ce qui est
valable pour des hommes l'est pour des peuples ou pour des royaumes.
A une Rome riche et vaste ne doit-on pas préférer un état
plus modeste mais qui ne se sera pas bâti sur les cendres d'un
peuple qu'il aura vaincu ? La vanité est du côté
du puissant, la félicité du côté de l'humble.
Revenons au problème de l'éventuelle participation des
dieux dans la grandeur et la persistance de l'empire romain. Deux problèmes
se présentent. Le premier est exposé par Orose dans les
Histoires contre les païens : "Sils sont doués de prescience
(les dieux), pourquoi, à travers tant de siècles, menèrent-ils
ce très puissant empire jusqu'au plus haut sommet de sa puissance,
au moment précis où voulut naître parmi les hommes
et être reconnu comme homme celui au nom duquel ils ont été
eux-mêmes par la suite réduit au néant et vers lequel
accourent, en même temps que le monde entier, ceux qu'ils avaient
eux-mêmes rendus puissants ? ... Par des signes et des miracles,
il s'empara des esprits des hommes troublés par la superstition
et les captiva. Mais cela, si un homme peut le faire, les dieux auraient
dû le pouvoir davantage... ces dieux que les païens disent
si grands qu'ils apparaissent, propices, avoir rendu la République
puissante et, contraires, avoir causé sa chute, il est notoire
qu'au moment précis où le Christ voulut naître et
commença à être annoncé aux nations avec
beaucoup de piété et de vigilance. Ainsi ces dieux, veillant
aussi bien sur eux-mêmes que sur leurs adorateurs, ne purent ni
réprimer, ni repousser, la superstition chrétienne, à
cause de laquelle ils se verraient méprisés et leurs adorateurs
confondus ? "
en second lieu, puisque la grandeur de l'empire assyrien n'est pas due
à une quelconque aide divine, pourquoi n'en serait-il pas de
même pour l'empire romain ? En effet, les Assyriens honoraient
les mêmes dieux que les peuples qu'ils asservissaient : comment
expliquer qu'ils aient ensuite décidé de passer du côté
adverse c'est à dire du côté des Perses ? Une autre
solution est que ces dieux restèrent fidèles mais qu'ils
étaient impuissants à protéger leurs fidèles
d'attaques humaines, à moins que ces attaques ne soit plutôt
d'origine divine si les ennemis étaient eux aussi protégés
par leurs dieux. Quelle que soit la véritable explication elle
prouve au moins combien il est absurde de préférer certains
dieux à d'autres.
2) Des fidèles adandonnés
Nous venons de le voir, il n'est pas exclu que les dieux soient incapables
d'exaucer leurs fidèles et que, s'ils ne sont pas sourds à
leurs appels et à leurs prières, ils sont incapables d'y
répondre en les satisfaisant.
Dans leur obstination, les Romains veulent confier leur cité
à des dieux incapables de veiller sur elle. Nous en voulons pour
preuve que si les églises chrétiennes ont été
épargnées lors de la prise de Rome (Alaric aurait ordonné
à ses soldats d’épargner les "temples"
chrétiens ainsi que ceux qui s’y réfugient), les
temples païens quant à eux ne peuvent se vanter d'avoir
protégé leurs fidèles : "alors que tout avait
été ravagé autour du Forum, il s'empara du sanctuaire
de Vesta et, les dieux n'étant même pas venu à leur
propre secours, un feu passager étouffa ce feu fameux que l'on
croyait éternel...". Toujours dans cette idée, Virgile
nous rappelle le destin tragique de Priam, immolé sur l'autel
qu'il avait vénéré . Non seulement les temples
n'ont pas servi de refuge, mais ils sont devenus des prisons où
"de longues files de fidèles attendent, tremblants, dans
les demeures des dieux qu'ils ont toujours servis mais qui semblent
soudain devenus sourds à leurs prières et à leurs
suppliques". Tout ceci n'est pas le fait de l'imagination des poètes,
des historiens de renom, comme Salluste sous le règne de César,
en ont fait état : rien dans les villes n'échappe à
la férocité des attaquants, et les temples ne font pas
exception. Il semble cependant qu'il y aurait deux cas célèbres
où des temples païens auraient protégé ceux
qui s'y étaient réfugié : le premier est le temple
d'Hercule à Tyr qui a échappé à l'assaut
des troupes d'Alexandre, le second est le temple d'Athènes où
de nombreuses personnes s'étaient réfugiées après
la bataille de Coronée et qui fut épargné par Agésilas.
D'une manière générale et mis à part ses
deux exemples qui restent des exceptions, il faut bien reconnaître
qu'il est vain de confier un peuple à ces dieux qui ne peuvent
même pas lui garantir la sécurité à l'intérieur
de leur propre demeure. Bien pire, ce ne sont plus les hommes qui sont
confiés aux dieux mais bien plutôt les dieux qui sont confiés
à la tutelle des hommes ainsi que nous le montre l'exemple d'Enée
auquel il est dit : "Troie te confie son culte et ses pénates".
Ces dieux connus comme des "dieux vaincus" , ne sauraient
être capables de protéger Rome, alors qu'ils n'ont pas
su protéger Troie. Pour répondre à l'accusation
païenne, saint Augustin affirme que si Rome était restée
sous la protection de ces dieux, ils n'auraient pas empêché
sa chute mais elle serait survenue plus tôt et certainement de
manière plus tragique.
En effet, il existe des cités qui se sont illustrée par
leur fidélité sans avoir pour autant été
récompensées. Ainsi Sagonte, cité attachée
à l'empire romain a été détruite par Hannibal.
Bien qu'alliés des Romains, ils n'ont pas reçu l'aide
des dieux et leur cité fut anéantie. Pourtant, ces mêmes
dieux ont envoyé la tempête et la foudre pour effrayer
les assaillants de Rome : pourquoi ont-ils abandonné Sagonte
? Sagonte a péri par fidélité à Rome, ses
dieux auraient dû faire quelque chose, et quant à choisir
entre Rome et Sagonte, ils auraient dû choisir de défendre
Sagonte qui ne pensait pas à son propre intérêt,
contrairement à Rome, mais respectait une parole donnée,
dont ces mêmes dieux avaient été témoins.
Comment se fait-il que ce soit ceux qui gardent la foi qui méritent
le dédain divin ? C'est par fidélité à leur
foi que les Sagontins ont péri, une telle chose ne se serait
jamais produite si les Sagontins s'étaient battus au nom de la
foi évangélique : ils seraient morts dans l'espérance
d'une "éternité sans fin".
Rome devrait se souvenir de son histoire puisqu'elle porte les traces
de l'abandon des dieux. Les exemples sont nombreux où l'on constate
que les dieux ont été absents durant des périodes
plus que difficiles, alors que leur rôle aurait été
de soutenir les Romains et de se tenir auprès d'eux, d'autant
plus que même dans ces terribles moments, les Romains continuaient
d'honorer les dieux et créaient même de nouveaux rites
à leur intention. Saint Augustin reprend tous les événements
transmis par Tite-Live dans Histoires et dresse l'inventaire de tous
les maux dont a été témoin Rome du temps où
le paganisme régnait encore en maître unique. Il rappelle
ainsi le destin tragique de Valérius qui périt en défendant
le Capitole pris d'assaut et incendié par des esclaves et des
exilés ; les épidémies de peste et particulièrement
la fois où alors qu' une épidémie sévissait,
les Romains ont offert aux dieux des lectisternes, cette cérémonie
n'ayant jamais été pratiquée à Rome avant
alors qu'on soupçonna plus tard que cette épidémie
aurait été provoquée par des adeptes des Bacchanales,
peste touchant les femmes qui mourraient enceinte et peste si grave
qu'on dut appeler Esculape (ainsi son culte fut introduit dans la ville)
ainsi que l'avaient conseillé les livres sibyllins consultés
pour l'occasion : le dieu s'installa alors sur l'île Tibérine
où un temple lui fut élevé et où l'on pratiquait
l'incubation : le malade était couché sous le portique
et le dieu lui apparaissait en songe pour lui révéler
le traitement dont les prêtres étaient chargés de
l'exécution. Rome connut également des disettes alors
qu'on donnait à profusion des offrandes aux dieux : Spurius Mélius
qui avait distribué du blé au peuple affamé fut
accusé d'aspirer à la royauté et fut tué
pour toute récompense. Il y eu aussi les guerres qui furent nombreuses
et lors desquelles les victoires étaient plus le fait de généraux
valeureux que de dieux complaisants, guerres qui couvrirent Rome de
honte quand lors de la défaite des Fourches Caudines six cents
chevaliers romains furent livrés en otages tandis que les autres
furent entièrement dépouillés. L'armée romaine
était tellement affaiblie par toutes ces guerres qu'on dut faire
entrer dans l'armée les prolétaires . L'aide divine en
ces temps était peu probante si l'on en juge le faux oracle de
la part d'Apollon "Dico te, Pyrrhe, vincere posse Romanos"
: Pyrrhus ne sachant s'il serait vainqueur ou vaincu s'engageat dans
une guerre meurtrière.
Les dieux étaient tellement loin des hommes que les rites en
leur honneur devinrent inefficaces. Dans ses Histoires contre les païens
, Orose raconte :"un androgyne apparu à Rome entre autres
prodiges, noyé dans la mer sur l'ordre des haruspices. Mais la
procuration du prodige par un sacrifice expiatoire ne servit à
rien : en effet, il naquit soudain une telle pestilence que dès
le début on manquait même de personnel pour assurer les
obsèques, et qu'ensuite il n'y en avait plus... à la fin,
il était non seulement impossible de vivre dans Rome, mais encore
de s'en approcher, si violente était à travers tout Rome
la puanteur émanant des cadavres qui se décomposaient
sous leurs propres toits et dans leurs propres lits. Cette expiation
cruelle, et qui par la mort d'un homme ouvrait la route à des
morts d'hommes, fit enfin connaître aux Romains, rougissant de
honte au sein de leurs malheurs, combien elle était malheureuse
et vaine ; car auparavant elle fut tenue pour le moyen de prévenir
le désastre, en fait, il s'ensuivit une pestilence qui cependant
s'apaisa sans aucun sacrifice expiatoire, une fois le châtiment
achevé selon la mesure d'un mystérieux jugement. Si ces
fameux haruspices, artistes en tromperie, avaient par hasard accompli
cette expiation, comme ils en ont coutume, juste au moment de la régression
des maladies, ils auraient sans doute revendiqué la gloire du
retour à la santé pour eux, leurs dieux et leurs rites
! Ainsi la cité, misérable et poussée pour son
malheur aux sacrilèges de la superstition, était abusée
par des mensonges par lesquels elle ne pouvait être que délivrée."
3) Des hommes meilleurs que leurs dieux
Non seulement les dieux sont incapables de récompenser leurs
fidèles, mais pire encore, ils sont, du point de vue de la morale,
sont en dessous d'un grand nombre d'hommes. Augustin cite l'exemple
de Scipion Nasica : il aurait mieux valu décerner des honneurs
divins à des hommes tels que lui plutôt qu'à des
dieux immoraux qui incitent au mensonge et à la turpitude, car
ces hommes s'attachent à préserver les âmes, seule
chose qui soit vraiment digne du plus haut intérêt. On
retrouve cette idée développée par Tertulien :
"Supposons que les dieux aient été honnêtes,
intègres et bons. Combien d'hommes n'avaient vous pas laissés
dans les enfers qui valaient mieux qu'eux : un Socrate par la sagesse,
un Aristide par la justice, un Thémistocle par ses exploits militaires,
un Alexandre par sa grandeur d'âme, un Polycrate par son bonheur,
un Crésus par sa richesse, un Démostène par son
éloquence ? Qui, parmi vos dieux est plus grave et plus sage
que Caton, plus juste et plus vaillant que Scipion ? ".
L'exemple de Numa Pompilius montre encore que concernant la paix de
Rome celle-ci est due bien plutôt au talent d'un homme qu'à
la bienveillance des dieux. Pourtant il y a eu une grande méprise
sur ce sujet : Numa a fait construire un temple dédié
à Janus, symbolisant la paix et la guerre selon que la porte,
vestige autour duquel était bâti le temple, était
fermée ou ouverte, et pendant tout son règne, la porte
resta fermée puisque la cité restait en paix. Beaucoup
y virent le signe de la reconnaissance des dieux, charmés de
voir l'institution de nouveaux rites à leur égard. Pourtant,
bien que ces rites persistent, la guerre reprit rapidement dès
que le règne de Numa se fut achevé. Comment ne pas comprendre
que la paix soit uniquement le fait de cet homme, puisque lorsque qu'il
n'est plus là mais que les rites sacrés sont maintenus
cela ne suffit pas pour empêcher la guerre ! Si les dieux sont
reconnaissants quand un nouveau rite est crée à leur intention,
pourquoi ne sont ils plus satisfaits par la pratique de ce rite qui
montre à quel point il est entré dans les traditions et
les habitudes humaines ? Le plus important est-il de créer un
rite sacré ou de le faire perdurer ?
Ainsi , que le voulu la raison, elle peut subsister encore même
jusque dans le berceau de la superstition, on accorda tant d'importance
à ces grands hommes qu'on alla jusqu'à leur remmettre
des objets dédiés aux dieux. Nous citerons pour illustrer
cela la lutte que mena Hannibal contre l'empire romain et qui ruina
l'armée de ce dernier à tel point que pour poursuivre
le combat on engageât des malfaiteurs et des esclaves. Ces nouveaux
soldats manquant d'armes, on prit celles qui étaient dans les
temples : puisque les dieux auxquels ces armes avaient été
offertes n'en faisaient aucun usage, mieux valait les donner à
des esclaves qui eux au moins les utiliseraient à bon escient.
L'évidente inutilité des dieux fut l'objet de railleries.
C'est ce que l'on peut penser du temple de la Concorde. On doit sa construction
au dictateur Camille, qui le fit élever en dessous du forum pour
symboliser la concorde entre le patriciat et la plèbe. Concordia
est donc une abstraction divinisée au même titre que Fides.
Opimius ne fit que restaurer voir même seulement renommer l'ancien
temple et il ne fit rien pour ramener la paix. On peut à la suite
de saint Augustin dire que cette entreprise ne fut rien de plus qu'une
"raillerie à l'égard des dieux" : si la déesse
avait vraiment été présente dans la cité,
il n'y aurait pas eu toutes ces querelles internes. Puisque c'est la
discorde qui règne dans Rome, il aurait peut-être mieux
valu élever un temple à cette dernière, après
tout il y a bien eu à Rome un temple à la Fièvre
qui faisait face au temple de la Santé ! De surcroît, on
sait le rôle que la Discorde a eu dans la guerre de Troie puisqu'elle
en est à l'origine : c'est elle qui, lors du banquet où
tous les dieux étaient réunis (excepté la Discorde
encore appelée Eris), lança la pomme d'or qui engendra
la rivalité entre Héra, Athéna et Aphrodite, source
de la terrible guerre. L'indésirable déesse a peut-être
voulu se venger de ne pas avoir un temple dans la cité romaine
alors que son opposé, la Concorde en avait un, en semant le désaccord
entre les citoyens.
Si la présence du temple de la Concorde suscitait quelques plaisanteries,
il est une déesse dont on se moquait ouvertement : Cluacina.
Il s'agit d'une très ancienne déesse romaine qui présiderait
à la sainteté des mariages. Elle a parfois été
identifiée à Vénus mais on ignore exactement pourquoi.
Les moqueries concernant cette divinité ne manquent pas : SENEQUE,
dans le De Superstitione, VI, 10 s'interroge : "Quoi donc ? Les
rêveries de T. Tatius, de Romulus, de Tullius Hostilius, te paraîtront-elles
plus véridiques ? Tatius fait une déesse de Cluacina ;
Romulus fait des dieux de Picus et de Tibérinus. Hostilius divinisa
la peur et la pâleur, honteuses affections de l'homme, l'une impression
de l'âme épouvantée, l'autre des sens, et plutôt
une couleur qu'une maladie. Croiras-tu plutôt à ces dieux
et les placeras-tu dans le ciel ? " De même LACTANCE , rajoute
à propos de la déesse : "Tatius fit tirer sa statue
de la grande Cloaque, et, ne sachant de qui elle était, lui donna
le nom de l'endroit où il l'avait trouvée."
On en vint alors tout naturellement à s'interroger plus généralement
sur les dieux ; il devint impossible de croire les fables qui contaient
la vie des dieux. En effet, si les païens croient les fables qui
racontent l'histoire de leurs cités et le rôle qu'y ont
tenu les dieux, comment peuvent-ils encore avoir du respect pour ces
dieux qui se laissent berner par des hommes après leur avoir
"vendu" leurs services contre de l'argent (que peuvent bien
faire des dieux de quelques pièces ? ) ? Toujours à propos
de cette fable sur la guerre de Troie, comment expliquer qu'un dieu
surnommé "le devin" ne puisse pas prévoir qu'il
va être abusé par un homme, que sur les deux dieux qui
ont été trompés seulement un prend le parti de
l'ennemi quand la guerre éclate. Si les païens croient ces
fables, ils devraient avoir honte d'adorer de telles divinités.
S'ils n'y croient pas, qu'ils cessent alors de rendre responsable de
leur défaite le parjure d'un homme.
4) Les dieux, exemples d'immoralité
Non contents d'être incapables d'apporter leur soutien aux hommes
et d'être sur bien des points inférieurs à certains
hommes, les dieux se veulent pires encore que le plus vil des êtres
humains. L'exemple qu'ils donnent est celui de l'immoralité la
plus complète.
Les dieux ne peuvent punir les hommes pour leur conduite car ils sont
les premiers à se conduire de manière honteuse. On ne
peut pas soutenir raisonnablement que les dieux ont voulu punir Pâris
de son adultère en abandonnant Troie car, premièrement
les Romains auraient dû être punis aussi car la mère
d'Enée, fondateur de Rome, s'est rendue coupable du même
crime, et ensuite car les dieux eux-mêmes pratiquent couramment
cela (il ne faut pas oublier qu'Enée est le fruit d'une liaison
coupable entre Anchise et Vénus). C'est un fait courant chez
les divinités païennes de partager son époux ou sa
femme même avec de simples mortels. Il faut donc se méfier
de ces fables, Varron lui-même n'est pas loin d'avouer qu'elles
sont fausses, et que leur seul intérêt réside dans
le fait que les hommes qui se croient descendant de dieux en sont plus
audacieux et que cela rend l'imposture plus facile.
D'autre part, comment les dieux auraient-ils pu accorder autant d'importance
à un adultère alors qu'ils laissent impunis des crimes
plus graves : un fratricide par exemple, puisque le crime commis par
Romulus sur son frère n'a jamais donné lieu à des
sanctions divines. Ou bien encore le parricide commis par Tarquin le
Superbe sur Servius Tullius, crime non seulement impuni mais accepté
par les dieux puisque le meurtrier succéda à son beau-père
et lors de son règne construisit le Capitole ; Jupiter a donc
régné dans un temple construit par un meurtrier tandis
que les dieux ont fui la cité où Pâris commit un
adultère ! N'y a t-il pas une incohérence dans le comportement
des dieux païens ?
Des dieux qui se conduisent de manière honteuse, accumulant les
pires crimes, donnant l'exemple de la pire débauche, ne peuvent
qu'inciter leurs fidèles à en faire autant, mais non contents
de donner un mauvais exemple, ils imposent à leurs fidèles
de les accompagner dans leur immoralité en leur rendant un culte
de la manière la pire qui soit. Il est déjà criminel
de ne pas adorer le Dieu véritable, mais ce crime est plus grave
encore lorsque le culte du faux dieu qu'on lui préfère
exige des rites et des cérémonies infâmes qui non
seulement sont impuissantes à procurer le bonheur à l'homme
durant sa vie terrestre, mais lui retirent tout honneur et toute dignité
humaine. En adorant ces dieux, les romains n'apportent le bonheur ni
à leur âme ni même à leur corps. L'horreur
de ces cultes demandés par les dieux eux-mêmes nous donne
une indication sur la nature des "dieux" : pour Augustin,
il ne fait aucun doute que nous avons affaire là à "d'affreux
démons, des esprits immondes que toute cette théologie
civile invite à se montrer sous de stupides idoles pour posséder
grâce à elles le coeur des insensés ", mais
nous reviendrons plus loin sur ce sujet.
Parmi les cultes ignobles qui sévirent à Rome, nous avons
retenu avec saint Augustin celui de Cybèle, particulièrement
représentatif de l'horreur qui peut naître du culte de
tels dieux. Il montre en effet à quel point vénérer
de faux dieux et leur vouer un culte au méprit du respect de
son propre corps est folie et superstition. Il est évident qu'une
déesse dont le culte exige que ses serviteurs se mutilent eux-mêmes
et, qui plus est, ce faisant perdent leur virilité, ne peut en
aucun cas être considérée comme la Grande Mère
des hommes. En effet, quoi de plus odieux que de demander à des
hommes le sacrifice de leur virilité par le biais d'un procédé
barbare et inhumain ? Croire en la bonté d'une telle déesse
est déraisonnable, mieux vaudrait y voir l'oeuvre d'esprits malfaisants
ayant sur l'homme une emprise considérable au point non seulement
de les tromper, mais que leur aveuglement soit si grand qu'ils soit
capable pour honorer cette prétendue divinité de commettre
le pire. Jamais un tel monstre n'aurait du entrer dans la grande famille
des dieux, son culte est repoussant et au delà de toute moralité.
Cybèle n'est pas du domaine du monde mais de l'immonde proclame
Augustin.
Les sacrifces demandés par les dieux étaient fréquent
au sein des religions païennes, Orose n'a de cesse de dénoncer
leurs crimes, à la demande d'ailleurs de saint Augustin, dans
ses Histoires. On y lit les témoignages suivants :
"Il y eu alors, en Egypte, la cruelle hospitalité et la
religion plus cruelle encore du très sanguinaire tyran Busiris
: il offrait à boire aux dieux, associés à ses
crimes, le sang innocent des étrangers : ce qui fut, sans aucun
doute, abominable pour les hommes, je voudrais bien voir si les dieux
eux-mêmes l'on trouvé abominable. ",
"ils (les dieux) ne se repaissaient pas plus du sang répandu
par les bêtes que du courage dépensé en pure perte
par les hommes. "
"Deux ans après, les pontifes, mésusant de leur pouvoir,
souillèrent la malheureuse cité par des rites sacrilèges
; et en effet, les décemvirs, ayant réédité
une coutume de la superstition archaïque, enterrèrent vivants
au Forum Boarium un Gaulois et une Gauloise, en même temps qu'une
Grecque." Les Decemuiri sacris faciundis s'occupent de l'organisation
et de la surveillance des cultes et rites étrangers admis à
Rome. Le fait que ce sacrifice humain ait eu lieu sous leur responsabilité
indique qu'il ne fait pas partie de la religion romaine civique. Les
victimes étant gauloise et grecques, on aurait là probablement
un ancien rite étrusque. Pour Orose, les rites païens, inefficaces
et scandaleux de toute façon, produisent l'effet contraire à
celui recherché, quand il s'agit, comme ici de sacrifices monstrueux.
"alors que, entre autres maux, ils (les Carthaginois) souffraient
aussi d'une pestilence, ils usèrent d'homicides en guise de remèdes
: en effet, ils immolaient comme victimes des hommes et ils poussaient
vers des autels des enfants, d'un âge impubère qui provoqueraient
la pitié même d'ennemis. A propos de ce genre de sacrifices,
mieux vaut dire de sacrilèges, je ne trouve pas ce qu'il faut
principalement discuter : si, en effet, quelques démons osèrent
proscrire des rites de cette nature, pour racheter la mort des hommes
en tuant des hommes, il était donné à comprendre
aux Carthaginois qu'ils étaient eux-mêmes embauchés
comme artisans et auxiliaires de la pestilence, afin de tuer eux-mêmes
ceux dont celle-ci ne s'était pas emparé, car la règle
est d'offrir des victimes saines et intactes, si bien qu'ils n'apaisaient
pas les maladies mais les devançaient. "
"après avoir tué leurs femmes et leur enfants, ils
(les Espagnols) se tranchaient la gorge, en remède à leurs
malheurs, dans un concours malheureux et une tuerie mutuelle. "
On comprend alors la phrase de Voltaire : "les temps superstitieux
ont toujours été ceux des plus horribles crimes".
Ces pratiques sont d'autant plus détestables qu'elle viennent
parfois à la demande de dieux dont on sait qu'ils ont la charge
de choses aussi sinitres que les enfers par exemple. Les jeux séculaires
sont un modèle de dévotion aux dieux infernaux, ils auraient
été rétablis à la demande des livres sibyllins.
Probablement d'origine étrusque, la légende raconte que
ces livres furent achetés par Tarquin ; cette légende
a pratiquement valeur historique. Tarquin aurait chargé certains
fonctionnaires (les duoviri sacris faciundis) de la garde et de la consultation
des Livres. Ce faisant il nuit à l'organisation religieuse romaine
en permettant une influence grecque et en risquant une désorganisation
due à l'arrivée de nouveaux dieux et de nouveaux rites.
L'inconvénient de ce genre d'oracles c'est que l'on doive se
fier aux conjectures plus ou moins douteuses des interprètes.
C'est sur leurs conseils donc que furent rétablis les jeux séculaires
dont l'origine est incertaine. Ils ont lieu tous les siècles
rituels c'est à dire tous les 110 ans. Selon la tradition, ils
s'adressent aux dieux infernaux : Dis pater (Hadès ou Pluton)
et Proserpine, sa femme. Ces deux divinités sont les souverains
des morts mais non la Mort elle-même (Thanatos pour les Grecs,
Orcus pour les Romains).Ces jeux étaient célébrés
la nuit, dans des lieux souterrains où était dressé
un autel, le Tarentum, pour rappeler les Enfers, leur sombre empire,
monde enfouit sous la terre. Les poètes décrivent le royaume
d'Hadès de manière très précise : dans l'Iliade
et l'Odyssée, le chemin qui y mène passe par-dessus les
confins de la terre et traverse l'Océan. Le monde souterrain
serait composé de deux parties : le Tartare, prison des fils
de la terre, et l'Erèbe, lieu de passage des âmes. Homère
décrit ce royaume comme un "monde vague et ombreux habité
par des ombres", où rien n'est réel. Selon Virgile,
l'empire des morts est le lieu où les méchants sont punis
et vivent de longs tourments, et où les justes sont récompensés
dans un lieu de délices : les Champs-Elysés. Auguste a
reprit et transformé ces jeux qui furent dédiés
à Jupiter et Junon. De même, des cérémonies
en l'honneur d'Apollon et de Diane eurent lieu, imposant aux jeux la
célébration massive des dieux de la lumière.
5) Une multitude de dieux
"Certains, tandis qu'ils croyaient en Dieu sous de multiples aspects,
ont, avec une crainte religieuse confuse, imaginé de nombreux
dieux. " Mis à part les dieux du panthéon qui sont
déjà en nombre suffisant, les Romains vénèrent
également des dieux plus nombreux encore, et plus particuliers
puisqu'ils diffèrent selon les familles : il s'agit des numina.
Le numen est une volonté. "Le Romain (tout comme le primitif)
projette dans les objets extérieurs et dans toute la nature quelque
chose de semblable à sa propre vie. Il ne distingue pas encore
entre le principe animateur, âme ou esprit, et la réalité
matérielle agissante. Les numina sont à la fois esprit
et corps ; ils sont surtout action. Le corps se cache généralement
ou n'apparaît que furtivement. A tous les instants de son existence,
dans tous ses actes, l'homme se sent à la merci de forces étrangères
; plus puissantes que lui, dont il subit les effets. Ces forces sont
les numina ". Comme la nature dans laquelle il vit reste mystérieuse,
comme ses actions elles-mêmes lui demeurent incompréhensibles,
le Romain propose, pour essayer de les expliquer, l'existence de forces
aussi nombreuses et aussi variées qu'il y a d'activités
en lui et en dehors de lui. De là, la multiplicité à
peu près indéfinie des numina. Chaque activité
nouvelle a besoin d'un numen nouveau. Les numina ne sont d'ailleurs
pas des métaphores commodes pour dissimuler une ignorance réelle.
Ce sont des forces existantes, des volontés que l'on peut influencer
dans un sens ou dans l'autre par des prières ou par des sacrifices,
et qui se laissent déterminer par tel ou tel rite rigoureusement
fixé, à la condition que toutes les règles soient
observées. La religion romaine offre ainsi un caractère
évident d'utilitarisme. L'homme sert les numina, et celles-ci
à leur tour servent l'homme en secondant ses desseins.
Saint Augustin, en évoquant ces multiples numina et en faisant
du polythéisme une critique impitoyable, n'avait pas pour but
de présenter objectivement la religion romaine ni d'en faire
l'histoire, mais d'en détacher les âmes, victimes en cela,
selon lui, des tromperies du démon . On comprend toutefois qu'on
ne puisse pas attribuer la grandeur de Rome à des dieux en charge
d'une chose particulière et relativement minime dans la vie d'un
homme voir de moindre importance. Comment concevoir que la grandeur
de Rome soit due à Volupia, déesse du plaisir, à
Lubentia, déesse du libertinage, à Vaticanus, numina veillant
aux "vagissements des poupons" ou encore à Cunina qui
veille sur leurs berceaux ? La liste de tous les dieux et la charge
qu'ils occupent est trop longue à dresser, il faudrait plusieurs
volumes uniquement pour les répertorier. La répartition
entre les dieux est si détaillée, si précise, qu'elle
en devient complètement ridicule : à quoi cela sert-il
d'avoir plusieurs dieux en charge de la culture du blé, chaque
dieu étant assigné à un moment de la culture, pire
encore de voir des dieux en charge de telle ou telle partie de l'épi
de blé ? Comment ceux qui se plaisent à créer une
multitude de dieux inutiles peuvent-ils comprendre "la chaste étreinte
de l'unique vrai Dieu" ? Cette spécialisation des dieux
dans des fonctions de détail prouve que la grandeur de Rome ne
peut leur être imputée car ils ne peuvent outrepasser la
fonction et le domaine d'application qui est le leur. Comment un dieu
peut-il avoir la charge et la responsabilité d'une cité
entière alors que pour garder une porte on délègue
trois dieux ?
La multiplicité des dieux et la trop grande et trop restrictive
répartition des tâches qui leur sont attribuées
pourraient être une explication à leur incompétence.
Peut-être n'est pas la seule raison, mais c'en est une valable.
En résumé, les dieux sont incapables de procurer à
l'homme ce qui excède leur domaine propre de compétence,
et nous l'avons vu ce domaine est parfois très limité
; saint Augustin donne l'exemple de celui qui demande du vin aux Nymphes
alors qu'elles ne peuvent lui procurer que de l'eau. Ainsi donc si ces
dieux sont incapables de nous procurer le bonheur, durant notre passage
sur terre, à plus forte raison sont-ils incapables de nous donner
la vie et la félicité éternelle. En effet, on ne
peut tout obtenir par un seul dieu et ils sont tellement nombreux qu'on
ne sait qui invoquer et dans quelle circonstance. Donner un empire terrestre
à des mortels est déjà chose impossible pour les
dieux, comment pourraient-ils nous faire accéder à la
vie éternelle et nous faire par là même devenir
immortels ?
Chapitre II
______
La nature des dieux
1) L'évhémérisme
Dans son roman, L'inscription sacrée, Evhémère
nous apprend que les dieux sont en fait des hommes, en l'occurrence
des rois puissants, qui ont été divinisés après
leur mort, soit par reconnaissance de la part des sujets, soit simplement
par flatterie. Il est rejoint dans cette idée par Cicéron
qui explique : "La vie en commun des hommes a fait naître
une coutume générale, une fois populaire, qui est un témoignage
de gratitude et porte au ciel les hommes qui se sont signalés
par des bienfaits d'ordre supérieur. C'est ainsi que sont devenus
des dieux Hercule, Castor et Pollux et aussi Liber." On commence
par adorer un disparu, on lui rend des hommages, on fait des sacrifices
en son honneur, développant ainsi un culte qui s'établit
parmi les proches, puis avec le temps et l'habitude ceci devient presque
une loi et cela devient un devoir que de vénérer cet homme
qui accède ainsi au statut de dieu, prouvant par là que
ce sont les hommes qui font les dieux.
L'une des explications entourant le mystère des livres de Numa
Pompilius se trouve peut-être ici ; il est possible que ces livres
révélaient que les dieux que l'on prétendaient
immortels n'étaient que des hommes morts auxquels, à force
d'hommages postumes, on avait accordé la divinité. Reconnaître
une telle nature des dieux ruinerait la religion romaine entrainant
dans sa chute une cosmogonie fondée sur une théogonie
bien déterminée. Saint Augustin profite de cette occasion
pour dénoncer les démons qui auraient profité de
cette méprise pour se faire adorer à la place des défunts
en les faisant passer pour des dieux, s'il le faut à l'aide de
quelques faux miracles ou autres prodiges qui renforcent la crédulité
humaine.
La théorie d'Evhémère n'est pas la seule à
donner une origine humaine à ces dieux. Hermès Trismégiste
témoigne que les dieux égyptiens sont des hommes morts
: "Ton grand-père, ô Asclépius, fut l'inventeur
de la médecine ; on lui a dédié un temple sur la
montagne de Lybie près du rivage des crocodiles et là
repose l'homme terrestre qu'il fut, c'est à dire son corps. Car
le reste de sa personne, ou plutôt toute sa personne, si l'homme
tout entier est dans le sentiment de la vie, est retourné au
ciel dans une condition meilleure ". Le mort est donc adoré
comme le dieu qu'il devient, et son culte est célébré
là où repose sa dépouille. Voilà comment
certains hommes sont passés de l'état de simples mortels
à celui de dieux illustres ; il en est ainsi d'Esculape et de
Mercure par exemple. Les hommes ne pouvant créer des âmes
sont obligés de puiser dans celles déjà existantes
; concernant les dieux fabriqués par des hommes, il pourrait
alors s'agir des âmes des défunts que les vivants enferment
dans des statues. Les dieux ont une double nature : leur âme et
leur corps. Leur âme, c'est le démon qui provient de l'âme
du défunt, leur corps, c'est l'idole fabriquée par l'homme.
Les Egyptiens adoraient donc des morts ce qui rend invalide leur critique
du culte des martyrs chez les chrétiens.
Il reste un point toutefois à éclairer concernant les
idoles, leur représentation sous forme animale : "De là
vient que les idoles sont appelées par les Egyptiens 'saints
animaux'. " La phrase de l'Asclépius citée ci-dessus
fait l'objet d'interprétations et de traductions différentes.
P. De Labriolle traduit : "De là vient que ces créations
de l'homme sont appelées par les Egyptiens 'de saints êtres
animés' " ce qui exclu le problème de la forme animale
des idoles égyptiennes, mais Ménard avait posé
le problème de manière pertinente en traduisant : "C'est
pourquoi les Egyptiens nomment animaux sacrés et honorent dans
chaque ville les âmes de ceux qui les ont consacrées (fondées)
durant leur vie, de façon que ces villes aient été
civilisées par leurs lois et portent leurs noms". Certes
il ne s'agit pas ici de dire que ce sont les âmes d'animaux qui
sont enfermées dans les idoles, mais que ces idoles ont une forme
animale bien qu'elles renferment les âmes d'hommes déifiés
: ainsi la ville d'Hermopolis vénère son fondateur Hermès,
qu'elle a divinisé, et il est représenté par un
homme à tête d'ibis. A travers ces statues qui ont des
traits animaux, c'est toujours l'âme d'hommes morts que l'on vénère.
Nous l'avons évoqué à l'instant la critique qu'Hermès
faisait à l'égard des martyrs chrétiens. Lorsqu'il
pleure la fin du culte égyptien, Hermès se désole
surtout de ce que les temples qui renfermaient les idoles vont être
remplacés par des monuments célébrant les martyrs
chrétiens. Il est vrai que la terre d'Egypte fut le lieu de persécutions
nombreuses, ce qui explique le culte particulier rendu aux martyrs dans
ce pays "plus que dans les pays du monde entier". Le culte
des martyrs donna lieu à quelques débordements : certains
Egyptiens avaient coutume de conserver chez eux les restes de martyrs,
sans les enterrer, afin de leur rendre des honneurs plus "directs".
Les ennemis du christianisme virent dans le culte des martyrs une religion
proche de la nécrophilie. Cette remarque s'explique par le fait
que les dieux païens étaient des hommes défunts que
l'on a divinisés après leur mort : Varron considérait
même que tous les morts sont des dieux-mânes et que c'est
pour cette raison que l'on doit observer certains rites funèbres
comme des cérémonies offertes aux dieux.
Les rites funéraires comptaient parmis ceux que l'on se devait
de respecter à tout prix. En effet, les païens accordent
généralement une grande importance au corps des morts
; ainsi on trouve développés divers rites funéraires,
devenus des rites sacrés, qui ont pour objet d'aider le défunt
à aller au "Royaume des morts" c'est à dire
permettre à l'âme de s'envoler vers sa dernière
demeure, ou à empêcher son esprit d'errer éternellement
en lui permettant de se réincarner par exemple. Une autre croyance
consistait à dire que les morts qui n'avaient pas reçu
de sépulture décente reviendraient se venger des vivants
qui ne leur avaient pas rendu les derniers honneurs. Que ce soit pour
le bien des morts comme des vivants de tels rites revêtaient un
caractère d'obligation morale. Dans Antigone de Sophocle, la
jeune nièce du roi Créon n'hésite pas à
braver les interdits de la cité en allant enterrer le corps de
son frère. Cet exemple montre plusieurs choses : tout d'abord,
les proches ont le devoir moral d'ensevelir leurs défunts et
ceci indépendamment des risques éventuels à encourir
pour y parvenir, ensuite le fait d'être enterré est tellement
important pour celui qui a perdu la vie que l'en priver est une punition
des plus grave qui soit. Ces traditions ont fortement influencé
les chrétiens qui se sont mis à prendre soin de donner
une sépulture aux défunts, craignant que sinon ils ne
se relèvent pas au jour de la résurrection.
Ceux qui suivirent l'enseignement d'Augustin demeuraient respectueux
des morts sans donner à la sépulture une importance exagérée.
Ainsi un chrétien qui demeure sans sépulture ne voit pas
son âme en pâtir : le fait de laisser le corps être
la proie des animaux n'empêche pas l'âme de s'élever
vers Dieu. On peut tuer un homme mais on ne peut pas tuer son âme
car nul n'est capable de tuer un homme deux fois : quand il est mort
peu importe ce qu'il advient de son corps car ce qui demeure vivant
c'est son âme et on ne peut l'atteindre en blessant le corps,
qui plus est s'il est déjà mort. Augustin n'est pas le
seul ni le premier à expliquer cela, de nombreux philosophes
l'ont fait avant lui : l'exemple qui s'impose à nous est celui
de Socrate qui se montre indifférent quant à ce que l'on
va faire de son corps puisque seule son âme est immortelle et
que nous ne sommes pas appelés à utiliser à nouveau
le corps qui nous a déjà servi. Les cyniques, les épicuriens
et les stoïciens se riaient de ces "superstitions absurdes",
et répétaient la réponse de Théodore l'athée
à Lysimaque qui le menaçait d'une mort sans sépulture
: "Qu'importe que je pourrisse sur la terre ou au-dessous?".
De même il relève de cette tradition superstitieuse le
fait de parer les morts ou d'ensevelir avec eux maintes richesses. La
tradition voulait que le lit mortuaire soit orné des couronnes
que le défunt avait méritées par exemple pour ses
hauts faits athlétiques ou militaires ; sa tête devait
être ceinte d'une couronne de fleurs ou de métal précieux,
symbole de la victoire et récompense décernée après
le combat de la vie. Cette habitude de couronner les morts vient d'Egypte,
elle a été reprise ensuite par les Grecs et les Romains
: il s'agissait pour les Egyptiens d'une réplique de la couronne
de justice que reçoit le défunt aux portes des Enfers
sous le sycomore sacré et qui lui ouvrirait les portes du "séjour
des âmes". Les soins apportés au corps sont une "consolation
pour les vivants" plus qu'un "soulagement pour les morts".
Qu'importe la manière dont le corps est paré, c'est l'âme
qui doit être belle quand elle se présente aux yeux du
créateur.
Hermès Trismégiste n'a aucune raison de redouter le culte
des martyrs. Les martyrs chrétiens ne se voient dédier
ni sacrifices, ni cérémonies, ni temples en leur honneur,
car ce ne sont pas eux que l'on vénère mais le Dieu au
nom duquel ils ont donné leur vie. Lorsque ces martyrs sont évoqués
devant l'autel qui abrite leur corps, c'est pour que nous gardions en
mémoire leurs actions qui sont celles d'hommes ayant combattu
pour que la vérité soit connue, la vérité
de Dieu et non celle des hommes, et c'est en tant que dignes serviteurs
de Dieu qu'on leur rend hommage, non en tant que dieux eux-mêmes.
Lorsque nous célébrons les martyrs, nous célébrons
surtout Dieu qui leur a rendu la victoire et la gloire possibles. La
confusion entre celui auquel on rend grâce lors de ces rites est
parfois renforcée par certaines coutumes. Il existe une coutume
chrétienne, fort peu usitée d'ailleurs, qui consiste à
apporter de la nourriture sur les tombeaux des martyrs. On pense que
cette coutume pourrait provenir des parentalia romaines, où l'on
apportait un repas aux défunts afin d'apaiser leurs âmes.
Le refrigerium, puisque c'est ainsi qu'on la nomme, était pratiqué
en Afrique (on sait que la mère de saint Augustin, sainte Monique,
observait ce rite) mais était interdit à Milan par saint
Amboise. Le tombeau de saint Pierre, à Rome, était le
lieu tous les 22 février d'un repas funéraire ; la date
fut conservée et devint le jour de la fête de la chaire
de saint Pierre. Le principe d'une telle coutume n'est pas de sacrifier
de la nourriture aux martyrs défunts mais de sanctifier ces aliments.
2) La déification des abstractions
les Romains avaient pour coutume de diviniser des abstractions, par
exemple la Victoire qui est l'une des plus anciennes, la Peur, la Pâleur,
la Fièvre, la Félicité, la Fortune... Elles avaient
chacune leur temple et des sacrifices publiques avaient lieu en leur
honneur. La déesse Fortuna est l'une de ces divinité abstraites
qui connu la plus grande popularité à Rome: "elle
personnifiait le sort, le destin, la chance, cette puissance vague et
indéterminée qui passait pour exercer sur toute chose,
sur tout être, sur tout événement, une action bonne
ou mauvaise, bienfaisante ou malfaisante, durable ou passagère
". Le témoignage de Pline l'Ancien rapporte qu'au IIe siècle,
les hommes étaient tellement sous l'emprise du sort qu'ils ne
vénéraient plus que la Fortune : elle étaient considérée
comme seule responsable de ce qui arrive aux hommes et c'est naturellement
à elle qu'on adressait prières ou reproches. Or, le culte
de la Fortune est marqué par des contradictions : la fortune
est à la fois bonne et mauvaise selon les événements
qu'elle provoque, et si la Fortune est vraiment fortune, il ne sert
à rien de l'honorer puisqu'elle accorde ses faveurs au hasard,
sans tenir compte des mérites de chacun, au contraire si elle
est bienfaisante pour ses adorateurs elle n'est plus fortune car les
événements qu'elle provoque ne sont plus fortuits.
Les païens comptent aussi parmi leurs divinités la Vertu,
l'objectif visé n'est pas mauvais en soi, mais l'erreur réside
dans le fait que la vertu n'est pas une déesse mais un don de
Dieu que nous devons lui demander.
Saint Augustin s'étonne que certaines vertus n'aient pas été
considérées comme dignes de citer parmi les divinités,
il pense notamment à la tempérance, la force, la prudence,
la sagesse. On peut penser que toutes étaient vénérées
sous le nom unique de Vertu mais ceci est étonnant de la part
des Romains dont on a vu qu'ils attribuaient même à des
actes mineures des dieux particuliers. On comprend difficilement comment
un peuple qui attribue plusieurs dieux à un simple épi
de blé peut regrouper sous un même nom et sous un même
dieu des vertus aussi différentes et pourtant toutes essentielles.
Tant qu'à vénérer de faux dieux, les Romains auraient
pu se contenter de vénérer seulement deux dieux, la Vertu
et la Félicité, car ces deux seules chose suffisent à
celui qui les possède, elles comprennent à elles deux
tous les devoirs et tous les espoirs. La Vertu est "l'art de vivre
honnêtement et correctement ", elle comprend aussi l'intelligence,
la Félicité permet d'obtenir tous les biens et par conséquent
d'éviter tous les maux. Lorsque les Romains invoquaient tel ou
tel dieu, c'était en vue d'obtenir quelque chose qui permettait
d'accroître leur bonheur, pourquoi ne pas demander cela directement
à la déesse concernée, c'est à dire la Félicité
? Les hommes auraient du accorder la priorité à la Félicité
et la placer au dessus de tous les autres, et les dieux auraient du
faire de même car eux aussi lui doivent beaucoup, en fait ils
lui doivent tout ce qui fait leur bonheur. Mieux encore, les hommes
soucieux d'être heureux devraient le demander au seul vrai Dieu
capable de ce don, car en vérité la Félicité
n'est pas une déesse mais un don de Dieu. Les Romains avaient
toutefois compris que la félicité venait d'un dieu inconnu,
donc qui n'est pas Jupiter, auquel ils ont donné le nom de la
faveur qu'ils réclamaient. C'est à la recherche de ce
Dieu inconnu que les Romains auraient du se lancer à corps perdu
car lui seul est capable de donner aux hommes la félicité,
faveur tellement grande qu'ils n'ont besoin d'aucune autre.
3) Des dieux crées par les hommes
Si l'homme est à l'origine de cette multitude de dieux dont nous
avons parlé, c'est en des sens différents que l'on doit
comprendre cela. De la fabrication des dieux par les hommes en passant
par leur institution au sein de la vie quotidienne, il semble bien que
l'homme joue un rôle prépondérant dans l'existence
et la reconnaissance des dieux.
Dans un premier temps, nous allons étudier comment l'homme peut
fabriquer des dieux, grâce à la théorie exposée
par Hermès Trismégiste. L'Egyptien annonce que si certains
dieux sont créés par le Dieu suprême, les autres
sont crées par l'homme. Que signifie chez Hermès que les
dieux soient crées par des hommes ? Lorsque nous parlons de dieux
crées par l'homme nous parlons des idoles, effectivement fabriquées
de main d'homme. Hermès reconnaît les idoles et en fait
le corps des dieux, ce qui déjà va bien au-delà
de ce que nous considérons comme des idoles, c'est à dire
des représentations des dieux par des images, eidôlon,
qui peuvent être aussi bien des statues que des symboles matériels
de leur puissance, et qui deviennent objet de culte. Hermès expose
que les idoles dont il est question sont bien plus que de simples statues,
ce sont : "des statues animées, pleines de sensibilité
et d'esprit, qui opèrent de si grandes et de si belles choses
; des statues qui prévoient l'avenir et le prédisent par
le sort, par les devins, par les songes et de bien d'autres manières,
rendant les hommes malades et les guérissant, dispensant tristesse
et joie selon les mérites. Ignores-tu, ô Asclépius
que l'Egypte est l'image du ciel, ou, plus exactement, le pays où
est transféré et descend tout ce qui se décide
et s'exécute dans le ciel ? Et pour dire plus vrai, notre terre
est le temple du monde entier ". Il fait ici allusion à
l'immense étendue des pouvoirs de ces dieux présents sur
terre par l'action des hommes ; on retrouve les différentes pratiques
divinatoires pratiquées en Egypte comme l'oniromancie, l'astrologie,
l'extispicine (examen des entrailles), l'examen du vol et du chant des
oiseaux, la lécanomancie, qui consiste à mettre dans de
l'eau des pierres et des lames de métaux précieux afin
d'en tirer des présages, la chiromancie... etc.
Hermès explique qu'il est possible d'enfermer des esprits dans
des objets concrets, tout en leur laissant le pouvoir de nuire, ou au
contraire d'être favorable, à celui qui lui rend des honneurs
divins. Il existe donc un art de "faire des dieux", qui consiste
à unir un esprit invisible et immatériel, à un
objet visible et matériel, opération qui a pour effet
de transformer cet objet en idole aux ordres de l'esprit qui la possède.
Cet art donné aux hommes leur confère un statut remarquable
: "Puisque notre entretien a pour objet la parenté et la
solidarité entre les hommes et les dieux, rends-toi compte, ô
Asclépius, de la force et de la puissance de l'homme. De même
que le Seigneur le Père ou, pour lui donner son titre suprême,
Dieu, a produit les dieux du ciel, de même l'homme a formé
les dieux qui sont dans les temples, satisfaits du voisinage de l'homme
; non seulement il reçoit la lumière, mais il la donne
à son tour ; non seulement il progresse vers Dieu, mais il crée
des dieux".
"Ainsi l'humanité, toujours fidèle au souvenir de
sa nature et de son origine, persévère dans cette imitation
de la divinité. De même que le Père et Seigneur
a fait les dieux éternels à sa ressemblance, de même
l'humanité a façonné ses dieux à la ressemblance
de son propre visage ". L'homme en se faisant créateur de
dieux tente de se faire l'égal du Père, comme lui, il
crée des dieux à sa ressemblance. Cependant, si les dieux
crées par le Père à sa ressemblance sont des êtres
divins par nature, qu'en est-il des dieux crées par l'homme ?
Comment un homme qui n'est pas un être divin peut-il crée
des dieux ? On ne peut faire plus que ce que l'on est, un être
mortel et imparfait ne peut créer un être immortel et imparfait,
en somme, de par leurs natures respectives, les hommes ne peuvent pas
faire des dieux. L'homme qui vénère ce qu'il a fait de
ses mains au point de s'y soumettre perd sa dignité d'homme et
par là même cesse d'être homme.
Le problème de l'idolâtrie a été traité
de manière presque "psychologique" par Athénagore
: "Sont-ce donc Néryllinos, Protée, Alexandre qui
opèrent ces prodiges autour de leurs statues, ou la constitution
de la matière ? Mais la matière est de l'airain ; qu'est-ce
que l'airain peut par lui-même, lui auquel il est possible de
donner une autre forme ? ". Il y a des prodiges autour des statues
d'après les témoignages des hommes, mais on ne sait qu'elle
est la cause de ses prodiges. Puisque certains phénomènes
sont rapportés par l'homme comme étant des prodiges, il
est possible que ces prodiges ne soient que le fruit de "mouvements
irraisonnés et fantaisistes de l'âme", autrement dit,
il est possible que ces prodiges soient le résultat de l'influence
de démons sur des hommes qui veulent voir dans les statues qu'ils
ont crées quelque chose de divin. Ce ne sont donc pas les statues
qui accomplissent des actes extraordinaires, mais l'imagination des
hommes guidée par les démons. Saint Augustin est lui aussi
en faveur d'une explication "psychologique" de l'idolâtrie
: il est tellement absurde de vénérer un objet inerte
que l'on veut y voir des êtres vivants et intelligents. Ainsi,
les païens voyaient derrière un bloc de bois ou de métal
le refuge d'une espèce vivante, impression renforcée par
le fait que les statues avaient souvent forme humaine. L'homme qui se
trouve devant une statue humanoïde reconnait une forme habituellement
douée d'intelligence et de vie, même si il sait qu'elle
n'est qu'un signe, il va naitre en lui le sentiment que cette statue
contient une divinité cachée.
On retrouve dans l'oeuvre hermétique une prophétie annonçant
que la religion païenne égyptienne verrait bientôt
sa fin arriver : "Toutefois, puisqu'il sied au sage de tout savoir
à l'avance, il ne vous est pas permis d'ignorer ceci : un temps
viendra où apparaîtra vain, pour les Egyptiens, d'avoir
observé avec un esprit pieux et un scrupule rigoureux le culte
des dieux". Cette prophétie peut être rattachée
aux persécutions chrétiennes contre les païens au
temps de Constance, ou entre 384 et 391, à moins qu'elle ne soit
simplement un exemple parmi tant d'autres du genre apocalyptique très
répandu à cette époque. On retrouve également
ce type de récit chez les Juifs, dans les Oracles sibyllins,
et probablement aussi en Perse. Ainsi, dans le livre de Zacharie, on
lit la prophétie suivante : "En ce jour-là - oracle
de Yahvé - j'extirperai du pays le nom des idoles, qui ne seront
plus mentionnées ". L'exemple le plus frappant de prophétie
juive concernant la fin du culte égyptien est chez Isaïe,
dans l' "oracle contre l'Egypte" : "Voici que Yahvé,
monté sur un léger nuage, vient en Egypte. Les idoles
de l'Egypte tremblent devant lui et les Egyptiens sentent leur coeur
défaillir ". Avec la fin de l'idolâtrie, les hommes
se libèrent peu à peu des dieux qu'ils ont faits, pour
mieux s'en remettre au Dieu qui a fait l'homme.
On remarque chez Hermès Trismégiste de nombreuses affirmations
tout à fait proches de celles de saint Augustin concernant Dieu,
ce qui d'ailleurs le rend coupable de ne pas avoir honoré Dieu
alors qu'il le connaissait, accusation de la plus haute gravité.
Pourtant, comme nous allons le voir, Hermès Trismégiste
a dénoncé l'art de faire des dieux et l'idolâtrie.
L'homme se distingue de l'animal par sa raison, qui lui confère
une supériorité sur tous les êtres qui n'ont pas
reçu ce don. L'homme a réussi à découvrir
la nature divine et à la réaliser, ce qui lui a permit
de fabriquer des dieux. Mais ce faisant, il se méprenait sur
la notion de dieu. Les hommes n'avaient pas le pouvoir de produire des
âmes, alors celles qu'ils faisaient entrer dans des objets matériels
étaient les âmes de démons ou bien d'anges, qui
acquéraient le pouvoir de faire le bien ou le mal sur terre.
Saint Augustin affirme qu'Hermès reconnaît que cet art
est une "grave erreur", né de l'incrédulité
et de l'aversion des ancêtres pour le culte et la religion divine.
On peut cependant mettre en doute ici les propos de l'évêque
d'Hippone, non que sa bonne foi soit remise en cause, mais plutôt
que sa compréhension de l'hermétisme soit sur ce point
défaillante. Il est en effet peu probable qu'Hermès Trismégiste
ait dit que l'art de faire des dieux était le fruit d'une erreur.
Il semble plutôt qu'il ait voulu expliquer que l'idolâtrie
était le seul remède que l'on ait pu trouver contre l'incrédulité
des hommes, ainsi grâce aux idoles les hommes eurent une religion,
ce qui ne serait sans doute jamais arrivé sinon, étant
la sécheresse et l'inintérêt des hommes de cette
époque pour les choses spirituelles et religieuses. L'idolâtrie
apparaît alors comme tout à fait favorable à la
religion puisqu'elle permet de mettre en place un culte et un esprit
religieux. C'est cette interprétation qu'ont choisi des auteurs
comme Lagrange et Festugière.
Saint Augustin au contraire considère que l'idolâtrie est
ce qui rend l'homme captif de démons qui profitent de l'erreur
humaine. Les idoles en elles-même ne sont rien, elle n'ont ni
vie ni sens, mais lorsque par l'action de l'homme elles se trouvent
emplies par un esprit démoniaque, elles peuvent alors se faire
les maîtres de leurs nombreux adorateurs. La bible met en garde
contre les idoles et ce qui se cache derrière : "Nous savons
qu'une idole n'est rien ; mais quand les païens sacrifient, c'est
aux démons qu'ils sacrifient et non pas à Dieu. Je vous
défends de devenir les associés des démons ".
Il existe une autre manière de faire des dieux, non par des procédés
théurgiques, mais en distinguant plusieurs catégories
de dieux à la manière de Scévola. Scévola
distingue trois catégories de dieux : les dieux des poètes,
les dieux des philosophes et les dieux des chefs d'Etat. La catégorie
des dieux des poètes est sans valeur car elle est erronée
par la fiction ; les poètes représentent les dieux de
telle manière que ceux-ci sont malhonnêtes, adultères,
et adeptes de toutes sortes de vices. Ce sont eux qui créent
des dieux par la représentation qu'ils en font et l'image qu'ils
nous en donne. La catégorie des dieux des philosophes ne convient
pas aux Etats pour deux raisons : tout d'abord elle contient du superflu,
ce qui en soi n'est pas nuisible il est vrai. Mais, et ceci est de plus
grande importance, elle contient certaines connaissances qui seraient
nuisibles si elles venaient à être connues du peuple. Par
exemple, certains des dieux qui sont honorés ne sont pas des
dieux mais des hommes qui ont vécu à une époque
antérieure et qui sont morts. Il y a encore le fait que les cités
sont remplies de représentations fausses des dieux, car un dieu
n'a ni sexe, ni âge, ni visage particulier. En matière
de religion, il semble qu'il soit parfois préférable,
de l'avis de Scévola, de tromper le peuple. Si les philosophes
ont des dieux qui ne peuvent être partagés avec les autres
citoyens, ne doit-on pas penser que cet élitisme religieux fait
des philosophes des créateurs de dieux qu'eux seuls peuvent comprendre
ou sont à même de tolérer ? Les dieux des chefs
d'Etat sont représentés de manière contraires à
la nature des dieux car on leur attribut des particularités humaines
physiques, mais ceci est fait pour le bien de la cité et n'est
donc pas répréhensible. On créer donc des dieux
sur mesure selon le public auquel ils sont destinés.
Scévola est rejoint par Varron qui distingue trois genres de
théologie, dans le sens où théologie signifie ici
"science rationnelle des dieux". La première forme
de théologie qu'il distingue est la théologie mythique
: elle est également appelée "fabuleuse". "On
nomme mythique la théologie qu'on trouve surtout chez les poètes".
Cette forme de théologie contient beaucoup de fictions qui participent
à rendre indignes ces dieux par les actes immoraux qu'ils commettent
fréquemment, et à les dépeindre d'une manière
contraire à ce qu'on figure d'ordinaire de la nature de dieux.
On notera d'ailleurs que Varron lui-même a critiqué ces
"fables mensongères" en reconnaissant qu'elles n'étaient
qu'injures à la face des dieux. Varron retrouve ici les "dieux
des poètes" de Scévola. Il ne s'en éloigne
guère nonplus quand il est question de la théologie physique
ou naturelle autrement dit "celle des philosophes...". Il
dit encore d'elle : "c'est celle sur laquelle les philosophes ont
laissé un grand nombre de livres où ils se demandent :
que sont les dieux ? où résident-ils ? quelle fut leur
origine ? leurs qualités ? datent-ils d'une certaine époque
ou sont-ils éternels ? tirent-ils leur principe du feu comme
le pense Héraclite, ou des nombres comme l'affirme Pythagore,
ou des atomes comme le prétend Epicure ? et autre questions qu'il
est plus facile d'entendre poser entre les murs d'une école qu'au-dehors
sur le forum." La dernière forme de théologie qu'il
distingue est la théologie civile : " celle des peuples".
La théologie civile est "celle que dans les villes les citoyens
et surtout les prêtres doivent connaître et mettre en pratique.
On y trouve quels dieux chacun doit officiellement honorer, par quels
rites et quels sacrifices." Ce genre de théologie est le
mieux approprié à la cité.
Varron accorde tout son intérêt à la théologie
naturelle qui se rapporte au monde, qui est pour lui la meilleure des
choses possibles, et qui est doué de raison.
Quant aux deux autres sortes de théologie, elles ne sont peut-être
pas aussi distinctes que ça. En réalité, il n'y
a peut-être pas autant de différence entre la théologie
civile et la théologie fabuleuse que Varron le laisse paraître
à travers sa tripartition de la théologie. En effet, dans
ces deux sortes de théologie les dieux sont institués
par les hommes, contrairement à la théologie exposée
par les philosophes où les dieux sont naturels. Plus encore,
ce que proposent les poètes, les citoyens l'acceptent ; la cité
se fait la complice de la poésie même lorsque celle-ci
répand mensonges et infamies. La ressemblance doit être
grande entre ce qui se passe dans les temples et ce que l'on joue dans
les théâtres pour que personne ne s'offusque de ce que
jouent les acteurs. Il suffit de regarder les statues qui ornent les
temples pour se rendre compte qu'elles correspondent avec les descriptions
que donnent les poètes de ces mêmes dieux. On peut comprendre
l'influence des poètes puisque ceux-ci oeuvrent dans le but de
séduire leur public ; ainsi et pour leur malheur, les hommes
ont préféré ce qui les a séduit en leur
étant agréable à ce qui était plus ardu
mais leur aurait été plus utile.
On comprend ainsi que Sénèque n'hésite pas à
classer la religion civile au rang des superstitions. Ce que nous savons
de la pensée de Sénèque au sujet de religion romaine
nous vient en grande partie de sa correspondance avec saint Paul, correspondance
qui est seulement supposée avoir existé. La dernière
lettre confirmerait la rumeur selon laquelle Sénèque se
serait converti au christianisme à la fin de sa vie. Saint Augustin
mentionne un traité contre la superstition qu'aurait écrit
Sénèque et dont on n'a aucune trace sinon une vague allusion
par Tertullien, Apolog., XII. et par Diomède, Grammat. Lat. ,
I. Ce qui est important, c'est que dans ce traité consacré
à la superstition, Sénèque attaque violemment la
théologie civile. Il dit en parlant des idoles : "On rend
un culte à des êtres sacrés, immortels, inviolables,
dans une matière absolument vile et inerte ; on leur prête
des formes d'hommes, de bêtes sauvages, de poissons ; parfois
un double sexe et des corps composites ; et l'on appelle dieux ces êtres
qui seraient pris pour des monstres si, devenus vivants, ils se présentaient
tout à coup.". Sénèque fait ensuite l'éloge
de la théologie naturelle en la comparant à la théologie
fabuleuse. Entre un dieu sans corps comme en propose Platon (ou un dieu
sans âme comme celui que décrit Straton) et les dieux que
présentent les poètes au peuple romain, il choisit de
faire confiance aux philosophes. Concernant certains rites, les galles
et les cérémonies en l'honneur de la Grande Mère,
lors desquels les hommes se mutilent en hommage de leurs dieux, Sénèque
affirme que c'est là l'oeuvre de déments qui ne sont pas
reconnu comme tels parce qu'ils sont trop nombreux et que c'est ce nombre
élevé de pratiquants qui les classe dans la normalité.
Le mythe de Cybèle et Attis a en effet donné lieu à
un culte particulièrement sanglant : lors des fêtes en
l'honneur de la déesse et de son amant, les prêtres se
tailladaient le dos et allaient parfois jusqu'à s'émasculer,
comme le fit Attis après avoir trahi Cybèle. La violence
de ces rites avait de quoi choquer non seulement les chrétiens
mais aussi certains païens et c'est pourquoi ils suscitèrent
une longue polémique en leur temps déjà, comme
d'ailleurs les bacchanales qui furent finalement interdites par le Sénat
en 186. Quand à la soi-disant normalité des prêtres
qui se mutilent, il ne faut pas oublier que celui qui est leur modèle,
Attis, s'est émasculé dans un accès de folie lorsque
Cybèle, dévorée par la jalousie, s'opposa à
son union avec la nymphe qu'il aimait et pour laquelle il avait renoncé
à l'amour chaste que lui vouait la Grande Mère. Nous pouvons
ici encore rappeler l'affaire des bacchanales, il semble évident
que les Bacchantes se livraient à de tels excès parce
qu'elles étaient en proie au délire et c'est cet état
anormal et pathologique qu'Augustin considère comme incompatible
avec la pratique d'un rite sacré.
L' attitude que doit avoir le sage est de se plier aux célébrations
établies par le culte, mais en gardant à l'esprit que
celles-ci sont ordonnées par la loi et que le culte est plus
une coutume que l'expression d'une vérité. Les cérémonies
officielles font parties intégrantes de la vie publique et c'est
au nom du rôle politique qu'elles jouent qu'elles doivent être
maintenues. Le respect du culte n'implique pas qu'on y adhère
personnellement, mais en tant que citoyen on se doit d'y participer.
Par conséquent, l'athéisme est conciliable avec le respect
du culte établi. La théologie civile est pleine se superstitions
ou plutôt elle est une superstition car elle se fait coutume et
contraint les hommes à célébrer des dieux dont
la vérité non seulement n'est pas prouvée mais
est même récusée par beaucoup.
Parmi les superstitions de la théologie civile, Sénèque
dénonce les rites juifs, en particulier le sabbat, il considère
que la trop grande fréquence de cette fête, un jour par
semaine, est économiquement nuisible. On pense que, les Juifs
ayant à cette époque le monopole de certains commerces,
leur inactivité hebdomadaire gelait le commerce, d'où
la critique que leur adresse Sénèque qui, il est vrai,
n'aime pas ce peuple. Le repos du samedi s'étendit même
chez les païens et cela pour deux raisons présumées
: la première est qu'étant donné le rôle
stratégique de la population juive dans l'économie d'un
Etat, le plus simple était de se mettre également au repos
ce jour-là. L'autre raison que l'on peut invoquer résulte
de la superstition romaine : un jour chômé est lié
à l'idée d'un jour néfaste, et si les Juifs respectent
si scrupuleusement le sabbat c'est que leur expérience doit les
avoir convaincus de cette nécessité. Il est donc préférable
de les imiter afin d'éviter tout événement funeste
qui pourrait arriver à ceux qui ne se plient pas à cette
loi. Ici encore la superstition l'emporte sur la raison et la connaissance
; toute personne ayant quelques connaissances sur les traditions juives
aura compris que les Juifs respectent le sabbat non par superstition
mais par obéissance à un commandement du Décalogue
: "Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier ".
Nous trouvons une autre hypothèse sur le problème de la
nature des dieux grâce aux "dieux choisis" de Varron.
Varron cite comme dieux choisis : Janus, Jupiter, Saturne, Génius
, Mercure, Apollon, Mars, Vulcain, Neptune, le Soleil, Orcus , Liber-Père
, Tellus, Cérès, Junon, la Lune, Diane, Minerve, Vénus,
Vesta. On sait que les vingt dieux cités ci-dessus sont appelés
"dieux choisis", cependant la raison dudit choix est incertaine
et l'on se demande selon quel critère ces dieux ont été
choisis. Varron abordant un chapitre sur ces dieux dit : "je vais
parler en ce livre des dieux nationaux du peuple romain, dieux à
qui on a dédié des temples, à qui on a voué
l'hommage distinctif de nombreuses statues." Augustin propose deux
solutions pour expliquer le choix de ces dieux : il s'agit soit des
dieux ayant les fonctions les plus importantes dans le monde, soit de
dieux qui bénéficient d'une telle notoriété
qu'un culte plus important leur est consacré. La première
hypothèse ne saurait être la bonne car certains des dieux
choisis se voient attribuer des fonctions tellement mineures que d'autres
dieux qui ne sont pourtant pas au nombre des dieux choisis, ont des
champs d'action plus vastes et plus importants ; ainsi ces dieux ne
tirent pas leur rang privilégié de charges particulièrement
éminentes. Il semble que la seule chose dont ils peuvent se prévaloir
c'est d'être plus connu que les autres dieux ; les dieux ne sont
pas à l'abri de l'oubli et leur gloire n'a parfois qu'un temps,
ironie du sort pour ces êtres prétendus immortels.
Si l'on considère la liste des dieux choisis, on s'aperçoit
que cette liste est plus le fruit du hasard que de la réflexion
d'un esprit raisonnable, est-ce à dire que les dieux ont été
choisis par hasard plus que par raison ? Si les dieux sont choisis par
hasard, c'est sur l'intervention de la Fortune qui est capable, selon
son bon plaisir d'accorder la gloire à tel dieu plutôt
qu'à tel autre. Comment expliquer que la Fortune elle-même
a été victime de mauvaise fortune puisqu'elle ne figure
pas au nombre des dieux choisis?
Les anciens ont crées des idoles en pensant que les hommes initiés
aux mystères de la doctrine pourraient, en les regardant, "saisir
par l'esprit l'âme du monde et ses parties, c'est à dire
les dieux véritables ". L'interprétation que donne
saint Augustin de la théorie empruntée par Varron aux
stoïciens est la suivante : ces idoles ont une apparence humaine
conformément à l'idée selon laquelle l'âme
des mortels présente dans le corps humain ressemble à
l'âme immortelle. Ainsi la statue à forme humaine signifie
l'âme raisonnable car elle contient en général la
nature de l'âme, nature dont est constitué Dieu. Le corps
est à l'image d'un vase, un réceptacle pour l'âme
; le contenant signifie le contenu. Rappelons toutefois que pour les
stoïciens, Dieu s'identifie au monde, plus précisément
à l'âme du monde, et c'est l'âme du monde, non pas
celle des hommes individuels, qui est immortelle. Les sages sont une
exception puisqu'ils jouissent d'une sorte d'immortalité dans
les astres qui dure jusqu'à l'embrasement final de l'univers
annonçant la reconstruction d'un nouveau monde qui vient remplacer
l'ancien.
Augustin dénonce les erreurs de Varron et des stoïciens
: il rappelle que l'âme humaine est faite par Dieu et non avec
lui, l'homme est bien une créature de Dieu et non l'une de ses
parties. Dieu n'est pas l'âme de toute chose mais le créateur
de toute âme. Varron reconnaît que Dieu est l'âme
du monde et que le monde lui-même est Dieu. Le monde, qui comme
l'homme est composé d'un corps et d'une âme, n'est appelé
Dieu que par la présence de son âme. Le corps de Dieu pris
séparément n'est pas Dieu, en revanche l'âme seule
ou accompagnée du corps est Dieu. Varron justifie la multiplicité
des dieux en divisant le monde entre ciel et terre, le ciel se partageant
lui-même entre l'éther et l'air, et la terre entre eau
et terre ferme. Ces éléments sont hiérarchisés
avec au sommet, l'éther, puis l'air, l'eau et enfin la terre.
Toutes ces parties sont remplies d'âmes dont la nature diffère
selon le niveau où l'on se trouve : ainsi l'éther et l'air
regroupent des âmes immortelles, avec tout en haut les âmes
éthérées que sont les dieux célestes et
plus bas les âmes aériennes que notre intelligence et non
nos yeux voient et qui sont les héros, lares et génies,
et l'eau et la terre qui contiennent des âmes mortelles. "Les
dieux véritables sont l'âme du monde et ses parties.".
Une telle théorie permet de comprendre pourquoi on disait de
Janus qu'il était le monde ; ceci s'explique d'autant mieux que
Janus est le dieu du commencement, il était d'ailleurs vénéré
par les Latins primitifs comme l'origine de tout, et que le monde va
sans cesse, entraîné par un mouvement circulaire.
La théorie stoïcienne que Varron reprend à son compte
engendre des incohérences au sein même du panthéon
: nous venons de le voir Janus est le monde, or on dit aussi de Jupiter
qu'il est le monde car il est le dieu des causes de tout ce qui arrive,
il est ce par quoi tout s'accomplit. Si Janus est le monde qu'est Jupiter
? Il ne peut être l'âme du monde sinon cela signifie que
Janus en est le corps, ce qui est impossible puisque le corps du monde
n'est pas ce qui fait du monde un dieu. Jupiter ne peut être une
partie de Janus car les poètes disent de lui qu'il est l'univers,
que "Tout est plein de Jupiter ". Si Jupiter est un dieu et,
comme on le prétend traditionnellement, le roi des dieux, il
doit être identifier avec le monde et ainsi peut régner
sur les autres dieux, ses parties. On peut rappeler ces vers qu'Augustin
prête à Varron mais qui sont vraisemblablement de Valérius
de Sora : "Jupiter tout-puissant, père et mère des
rois, des choses et des dieux, Père et mère des dieux,
unique dieu et à lui seul tous les dieux." Comme Jupiter
et Janus ne peuvent tous deux être le monde puisqu'il n'y a qu'un
monde, que signifie la distinction entre les deux divinités ?
Cause et origine sont des choses différentes mais peut-être
pas au point qu'on leur rapporte des dieux distincts. Un homme peut
exercer deux fonctions différentes, dans des domaines différents,
ainsi on peut penser un seul dieu qui cumulerait ces deux postes. Mais
alors rien n'empêche ce dieu de cumuler plusieurs postes et d'avoir
de multiples pouvoirs : Jupiter peut être à lui seul autant
de dieux et avoir autant de noms qu'il y a de pouvoirs et d'attributs
qui lui sont possibles, ce qui inclue une infinité de possibilités.
La pluralité des dieux est un leurre, il n'y a qu'un seul dieu,
ce que l'on appelle à tord les dieux sont les différentes
parties ou attributs de Jupiter.
Selon Varron, Dieu, âme du monde a besoin d'un corps, le monde,
pour être complet. Chaque partie du monde, dirigée par
Dieu devient Dieu. Ce qui n'est que création de Dieu devient
Dieu, et la multiplicité des créations divines engendre
la multiplicité des dieux. L'erreur des païens on le voit
est d'avoir adorer non le créateur mais les fruits de sa création.
C'est le monde, et toutes les parties qui le composent qui sont adorés
tels des dieux. L'erreur est d'autant plus grave que des esprits malfaisants
on profité de cette situation pour se voir attribuer le culte,
ou du moins influencer les hommes suffisamment pour qu'ils sombrent
dans l'ignoble et l'obscène.
4) les dieux sont des démons
Nous avons déjà évoqué à plusieurs
reprises que certains esprits malfaisants, que des êtres vils
auraient abusé les hommes ou profité de leur crédulité
pour se faire adorer à la place des dieux, devenant par là
même des dieux. Ces créatures dont il s'agit sont des démons.
Il faut prendre garde cependant au terme "démon" qui
prend des sens différents selon la philosophie dans laquelle
il s'inscrit. Nous allons voir ici les principaux sens du mot "démon"
en étudiant tour à tour sa signification chez Platon,
puis chez Apulée, et enfin chez saint Augustin.
Observons auparavant comment les démons ont réussi à
pénétrer la religion romaine. "Tirant parti des âmes
de certains morts et sous l'apparence de créatures de ce monde,
désirant passer pour des dieux, ils se sont complus avec une
orgueilleuse impudicité dans des honneurs prétendus divins
qui n'étaient qu'abominations et turpitudes, et ils ont envié
aux âmes humaines leur conversion au vrai Dieu ".
L'origine plus qu'obscure des rites nous incite à croire que
ceux-ci auraient pu être effectivement dictés ou du moins
inspirés par les démons. On prétend que l'origine
des rites remonte à Numa Pompilius qui les aurait institués,
et un récit de Varron relate ce qu'il est advenu des livres que
Numa avait écrit à ce sujet. On retrouva par hasard enfouis
près du tombeau de Numa Pompilius, les livres où il avait
consigné les causes des institutions religieuses. Ces livres
furent confiés au Sénat qui après en avoir lu quelques
parties, ordonnèrent qu'ils soient brûlés. Il ne
fait aucun doute dans l'esprit de saint Augustin que si les livres ont,
non seulement été cachés au peuple, mais détruits
afin que nul ne puisse jamais les lire, c'est que leur connaissance
ruinerait à coup sure la religion instituées. Que pouvaient
donc avoir de répréhensible ces causes pour devoir être
cachées à tout jamais ? Le roi a voulu emporter son secret
dans sa tombe, aurait-il eu quelque chose à se reprocher concernant
les fondements de la religion romaine ? Pour saint Augustin, ce mystère
autour des livres de Numa est la preuve que le roi aurait eu commerce
avec des démons, et qu'il conservait dans ces livres les moyens
de s'entretenir avec eux. Une telle explication justifierait l'attitude
de Numa : ne voulant mettre personne au courant de ses accords abominables,
mais craignant en même temps qu'en détruisant les documents
il perde l'accès au secrets des démons et s'attire leur
colère, il choisit de les mettre là où il pensait
que personne ne les trouverait : près de son tombeau. Le Sénat
ne pouvait conserver ces livres car il aurait du soit condamner la religion
des ancêtres, soit s'afficher comme étant d'accord avec
Numa Pompilius, ce qui le rendait complice d'une abomination. De plus,
on ignore quelle aurait été la réaction du peuple
romain face à une telle révélation, nul doute que
cela aurait provoquer le trouble des institutions politiques, puisque
nous l'avons déjà expliqué, religion et politique
marchaient de concert à Rome. Les conséquences qu'une
telle révélation auraient eu sur l'ordre civiles était
trop graves pour que Sénat veuille courir le risque, et les secrets
du roi retournèrent au silence de manière définitive
tandis que le culte était maintenu.
Le mystère autour de Numa et de l'origine des rites religieux
romains est renforcé par une légende qui veut que Numa
ait été aidé dans son entreprise par Egérie,
une nymphe qui ne serait autre que la fille de Vesta, ce qui expliquerait
le culte particulier rendu à la déesse à Rome.
Les démonomanes font d'Egérie un démon succube,
tandis que les cabalistes voient en elle un esprit élémentaire,
vraisemblablement une ondine ou une salamandre. Numa Pompilius est parfois
considéré comme un puissant magicien, dont on dit qu'il
avait encore plus de pouvoir sur les démons que sur les hommes.
On entend à son sujet toutes sortes d'histoires extraordinaires
dont celle racontée par Denys d'Halicarnasse : "ayant invité
à souper bon nombre de citoyens, il leur fit servir des viandes
simples et communes en vaisselle peu somptueuse ; mais dès qu'il
eut un mot, sa diablesse vint le trouver, et tout incontinent la salle
devint pleine de meubles précieux, et les tables furent couvertes
de toutes sortes de viandes exquises et délicieuses ".
D'autre part, les dieux que vénèrent les Romains ne sont
pas des dieux justes mais des "esprits de malice", des démons
; ils ont prédit à Sylla des victoires mais aucun ne l'a
mis en garde contre ses passions. Ils l'ont laissé tuer la République
. Ils n'auraient pas du lui montrer ses victoires mais plutôt
l'horreur de ses crimes. Ces "dieux" se livrent facilement
à la prévision et à la révélation
pour se faire passer pour des dieux et être adorés en tant
que tels. Grâce aux augures et aux présages, ils se présentent
comme doués pour la science de l'avenir et attestent de leur
présence, ils ont également trouvé un moyen de
pression sur les hommes.
Comme nous l'avons souligné, le terme "démon"
revêt des significations très différentes selon
le contexte philosophique dans lequel il se trouve. Voyons dès
à présent sa signification chez Platon.
Platon distingue trois classes parmi les êtres vivants raisonnables
: les dieux qui occupent la région la plus haute, c'est à
dire le ciel, les hommes qui résident sur la terre, la partie
la plus basse et enfin les démons qui sont dans l'entre-deux
par rapport aux dieux et aux hommes : l'air. D'un point de vue hiérarchique,
les démons se situent également entre les dieux et les
hommes. Comme les dieux, ils sont immortels, et ils partagent avec les
hommes les passions de l'âme.
Comme nous le montre la distinction entre les trois types d'êtres
raisonnables, les démons éprouvent des sentiments humains.
Les démons au sens platonicien sont victimes de passions, mais
peuvent-ils les dominer ? Notre capacité à nous affranchir
des passions réside dans la partie supérieure de notre
âme, celle qui abrite la sagesse et la raison, autrement dit notre
esprit. Or, chez les démons, c'est cette partie, l'esprit, qui
est sujette aux flux passionnels. On comprend que les démons
soient enclins à tromper les hommes, au nom de leur avidité
et des nombreux vices qui sont en eux. Ils éprouvent leurs passions
de manière suffisamment forte pour que les fictions des poètes
les enchantent. En excluant les poètes de la cité, Platon
ne prive pas de jeux scéniques les dieux mais les démons,
seuls êtres, avec les hommes, qui puissent trouver du plaisir
dans les représentations théâtrales qui sont en
cause. En privant les démons du plaisir que leur procuraient
ces pièces, Platon a voulu protéger les hommes et les
tenir éloignés de l'obscénité au nom de
la vertu. Ceci revient à dire que les démons ne sont pas
des êtres purs car ils peuvent désirer des choses mauvaises,
contrairement aux dieux. Or, Platon a une très haute estime pour
le démon qui accompagnait Socrate et l'avertissait des obstacles
qui allaient croiser sa route. Que doit-on penser des démons
dont on condamne les divertissements tout en les honorant ? Peut-on
dire qu'il y a de bons et de mauvais démons ? Si l'on considère
la terminologie chrétienne du mot "démon", il
ne peut y avoir de bons démons, le démon étant
par définition mauvais. L'Eglise nous enseigne que les démons
"sont des anges tombés, qui, privés de la vue de
Dieu depuis leur révolte, ne respirent plus que le mal et ne
cherchent qu'à nuire ". Pris dans un sens platonicien, le
démon perd son sens péjoratif, c'est un intermédiaire
entre les dieux et les hommes. Nous trouvons dans le Banquet de Platon,
l'exposition de ce qu'est un démon puisque selon Diotime, l'Amour
est un démon. Un démon n'est un mortel ni un immortel,
il est la position intermédiaire entre les deux. Le démon
a pour fonction d'être un messager entre les dieux et les hommes
: il transmet aux dieux les prières et les sacrifices des hommes,
et rapporte aux hommes les ordres divins, ainsi c'est lui qui intervient
dans toutes les pratiques de la divination et de la magie : les rêves
prophétiques ne sont pas un message envoyé par les dieux
au rêveur, c'est un démon qui agit pendant le sommeil pour
faire connaître à celui qui a été choisi
les intentions ou les messages des dieux. Il n'y a pas de liens directs
entre les dieux et les hommes, les dieux ne se mêlant pas à
des êtres aussi inférieurs que sont les hommes, et la position
intermédiaire des démons est donc indispensable. Nous
avons évoqué plus haut la nécessité d'un
moyen terme pour unir deux éléments, c'est justement ce
rôle qui est confié aux démons : "placé
entre les uns et les autres, il remplit l'intervalle, de manière
à lier ensemble les parties du grand tout ".
Parce ce qu'ils sont au milieu, les démons ne devraient être
ni tout à fait heureux comme le sont les dieux, ni malheureux
comme les hommes. Mais comme ce sont des êtres doués de
raison, ils ne peuvent être ni heureux ni malheureux, à
l'image des plantes ou des animaux : leur raison leur impose d'être
soit heureux soit malheureux. Il en est de même concernant l'éternité
des démons : ils ne peuvent être ni mortels, ni éternels.
Afin de conserver leur médiété, les démons
doivent avoir un caractère commun avec les dieux et un commun
avec les hommes ; ainsi ils ne sont ni dieux ni hommes. Ils doivent
donc être des mortels heureux ou des immortels malheureux, or
les platoniciens affirment que les démons ont l'immortalité.
Les démons partagent donc avec les dieux l'immortalité,
et avec les hommes la misère. Cette solution nous parait toutefois
bien expéditive : le démon aurait très bien pu
sans être ni complètement heureux, ni totalement malheureux,
éprouver un sentiment qui lui serait propre et qui serait à
mi-chemin entre la béatitude divine et la misère humaine.
De surcroît, le milieu entre les dieux et les hommes n'est pas
parfaitement respecté car le démon partage trois caractères
avec nous, et un seulement avec les dieux qui est l'éternité.
Leur situation intermédiaire place les démons platoniciens
en position de supériorité par rapport aux hommes, c'est
cette supériorité que remet en question saint Augustin
; un corps plus parfait n'est pas un critère suffisant pour placer
les démons au-dessus des hommes, combien d'animaux passeraient
alors avant l'homme si l'on s'en tenait aux seules qualités du
corps ! Nous savons que nous tenons notre supériorité
sur les bêtes de notre capacité à raisonner, l'intellect
primant sur le corps. De même nous pouvons être supérieurs
aux démons en étant droits et honnêtes, à
nous de cultiver cet avantage en menant une vie vertueuse qui nous fera
surpasser les démons. En effet, nous aussi avons accès
à l'immortalité corporelle grâce à la pureté
de notre coeur. Nous avons déjà vu que saint Augustin
reconnaissait l'immortalité de l'âme, comme d'ailleurs
de nombreux philosophes, mais ce qui est assez nouveau ici, c'est la
théorie de l'immortalité du corps. Cette théorie
renvoie à ce que la doctrine chrétienne appelle la "résurrection
de la chair". Si l'on ignore toujours comment et sous quelle forme
cette forme de résurrection est possible, il reste tout de même
une expérience, qui bien qu'étant unique est décisive,
de cette métamorphose de la chair. La résurrection du
Christ nous donne quelques indications concernant l'immortalité
du corps : cet homme qui était mort reparaît à la
vue de ses disciples et de nombreuses autres personnes, selon saint
Paul cinq cents personnes en auraient été témoins.
On ne saurait dire exactement quel était l'état physique
du corps du Christ après qu'il soit réapparu à
ses proches : on sait qu'il pouvait passer à travers les murs,
avait le don d'ubiquité, disparaissait sans laisser aucune trace,
mais continuait de manger et de boire avec ses disciples. La "physique"
des "corps glorieux" demeure un mystère pour nous ;
le Christ ressuscité a un corps que l'on peut toucher et qui
semble matériel : "touchez-moi et rendez- vous compte qu'un
esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai. Ce disant,
il leur montra ses mains et ses pieds. Et comme dans leur joie ils se
refusaient à croire et demeuraient ébahis, il leur dit
: "avez-vous ici quelque chose à manger ? " Ils lui
présentèrent un morceau de poisson grillé. Il le
prit et le mangea sous leurs yeux.". A propos du corps des ressuscités,
saint Paul dit : "il y a des corps célestes et des corps
terrestres, mais autre est l'éclat des célestes... ainsi
en va-t-il de la résurrection des morts : on sème de la
corruption, il ressuscite de l'incorruption ; on sème de l'ignominie,
il ressuscite de la gloire ; on sème de la faiblesse, il ressuscite
de la force ; on sème un corps psychique, il ressuscite un corps
spirituel ". La raison humaine ne parvient pas à donner
une explication à un tel phénomène, certaines religions
parlent de réincarnation : sur quoi s'appuient-elles ? La parapsychologie
évoque l'hypothèse des ectoplasmes : nous n'avons aucune
preuve.
Ainsi que nous l'avions annoncer, notre progression dans la compréhension
de la notion de démon passe par la théorie qu'Apulée
développe à leur sujet.
Apulée reconnaît aux démons des passions semblables
à celles des hommes ; comme les hommes, les démons peuvent
manifester la colère la plus violente, puis se laisser amadouer
par des présents ou des attentions particulières à
leur égard. Il pense comme Platon que tout ce qui relève
de la divination ou de la magie passe par eux sans qui ces pratiques
seraient totalement inefficaces. Apulée donne une définition
tout à fait originale des démons : "Ils sont, quant
au genre, des animaux, quant à l'âme, sujets aux passions,
quant à l'esprit, doués de raison, quant au corps, aériens,
quant au temps, éternels ". Les caractères énoncés
ci-dessus nous permettent de situer les démons par rapport aux
hommes et aux dieux. Les démons sont, quant au genre des animaux
: ce caractère est commun à la fois avec les animaux bien
sûr, mais aussi avec nous et avec les dieux car les dieux sont
des "animaux" de l'éther de même que nous sommes
des animaux terrestres et les démons des animaux de l'air. Ils
sont quant à l'esprit doués de raison, de même que
les dieux et les hommes, quant au temps éternels d'ailleurs ils
partagent ce caractère avec les dieux seulement, ils sont sujets
aux passions quant à l'âme et partagent cela avec les hommes
seuls, enfin, ils sont aériens quant au corps et cela leur est
propre.
Saint Augustin se sert de cela pour relativiser l'importance et la prétendue
supériorité des démons : ils appartiennent au genre
des êtres animés au même titre que les animaux ;
ils sont doués de raison tout comme nous ; ils ont, tels les
dieux, l'éternité, mais saint Augustin se demande ce que
peut valoir l'éternité sans la félicité
; ils ont une âme sujette aux passions de la même manière
que nous à la différence cependant que nous pouvons l'être
en étant heureux ; ils sont les seuls à avoir un corps
aérien mais cet avantage ne concerne que le corps, or l'âme
lui est de loin supérieure donc ce qui ne touche que le corps
n'est qu'un bien maigre avantage et ne suffit pas à leur donner
une supériorité sur les hommes. Apulée prétend
d'ailleurs que les âmes des morts sont des démons, ce qui
pourrait expliquer eur su grande proximité avec les sentiments
et les passions de l'homme. Lorsqu'un homme meurt, son âme s'échappe
de son corps et selon les mérites du défunt a le privilège
de devenir un lare, soit au contraire elle devient une lémure
ou une larve. Le lare est une sorte de génie qui a la charge
de protéger un lieu, on le considère souvent comme une
divinité du sol. Apulée en fait l'âme de ceux qui
ont vécu correctement. Le culte des lares a fini par se rapprocher
de celui des Mânes, divinités du monde souterrain auxquelles
on demande d'accueillir les défunts. Les lémures hantent
les airs nocturnes, ils viennent torturer les vivants et leur nom a
une connotation péjorative très nette, on dit qu'il s'agit
des âmes des morts damnés et l'on classe dans cette catégorie
les vampires. Le nom de lémure viendrait de Rémure, qui
lui-même vient de Rémus, car après sa mort des esprits
malfaisants se seraient répandus dans Rome. Les larves sont les
esprits souffrants et errants des morts qui sèment le mal parmi
les vivants et les morts, ils sont plus effrayants encore que les lémures
car leur méchanceté est plus ancienne : ils étaient
mauvais déjà pendant leur vie. Une telle théorie
pose que les âmes humaines sont des démons.
Les démons n'ont rien qui justifie qu'on leur voue un culte,
leur raison, leurs passions et leur éternité sont impuissantes
à les rendre heureux. Quant bien même ils posséderaient
en plus la vertu et la sagesse, c'est à celui qui les dotés
de tous ces biens qu'on devrait rendre les hommages divins. De plus,
il n'y a pas de bons et de mauvais démons ; Apulée quand
il décrit les trois espèces vivantes raisonnables ne rapproche
les démons des dieux que par l'immortalité de leur corps,
et précise qu'en ce qui concerne leur âme, les démons
sont comme les hommes, c'est à dire victimes de passions, à
la différence qu'ils ne possèdent pas la sagesse qui permet
l'immortalité de l'âme, puisque leur immortalité
à eux est celle du corps seulement.
Les démons ont en commun avec nous les passions de l'âme,
or il est étonnant que ces êtres soient perturbés
par de tels sentiments. La passion, qui vient du grec paqoz , désigne
une perturbation, un mouvement de l'âme contraire à la
raison ; Apulée se permet donc de dire que les démons
sont "passifs quant à l'âme". Comment de tels
mouvements peuvent se trouver dans l'âme des démons ? Les
animaux ne peuvent être victimes de passions car, ne possédant
pas la raison, ils ne peuvent avoir de mouvements qui leur soient contraires.
On retrouve chez l'homme des troubles analogues à ceux des démons.
Les dieux ne connaissent pas ce genre de tourments non seulement parce
qu'ils sont éternels, mais surtout parce qu'ils sont bienheureux.
Ces troubles sont généralement le fruit de la sottise
ou de la misère, l'homme n'ayant pas encore la sagesse qui mène
au bonheur éternel.
Nous sommes semblables aux démons par les passions que nous avons
en commun avec eux, il serait donc invraisemblable de les vénérer
et d'en faire l'objet de notre culte. En effet, adorer les démons
ne nous délivrerait pas de ce qui pervertit notre âme et
la rend victime des passions, contrairement à la vraie religion,
c'est à dire la religion tournée vers le seul véritable
Dieu : les démons nous donnent l'exemple d'êtres dirigés
par leurs passions, cédant à la colère, avides
d'honneurs, alors que la vraie religion enseigne aux hommes de rejeter
tout ce qui bouleverse son âme et l'éloigne de la sérénité
et de la bienveillance.
La médiation des démons n'est peut-être pas aussi
indispensable qu'Apulée le prétend. Ainsi que nous l'avons
exposé, les dieux ne se mêlent pas aux hommes mais acceptent
d'être en rapport avec les démons, qui ont quant à
eux des rapports avec les hommes, et qui jouent ainsi le rôle
d'intermédiaires. Tous les hommes doivent passer par l'entremise
des démons pour s'adresser à leurs dieux, y compris les
hommes vertueux. Dans le cas d'un homme vertueux, la situation est assez
contradictoire : l'homme n'est pas assez pur pour approcher les dieux
mais il est relayé par un être encore plus impur que lui,
qui se complaît dans le spectacle de représentations honteuses
et use de pratiques révoltantes et de maléfices multiples.
On se souvient de la méchanceté qui caractérise
Allecto, l'une des trois Furies, et des ressources odieuses dont elle
dispose pour faire le mal et semer la discorde parmi les hommes, à
la demande même des dieux . Non seulement cette médiation
n'est pas nécessaire mais elle peut être entravée
par la part que les démons ont dans la magie. "J'en atteste
les dieux et toi-même, chère soeur, et ton doux chef :
c'est à contrecoeur que je m'arme des pratiques de la magie ".
Par cette phrase, Didon reconnaît que c'est contrainte par le
désespoir qu'elle décide d'avoir recours à la magie.
Les pratiques magiques ont toujours été très mal
perçues des Romains qui ont édicté des lois pour
en interdire l'usage. Ainsi, la loi des Douze Tables défendait
l'emploi de la magie dans un certain nombre de cas, par exemple contre
les terres d'autrui. Les lois contre la magie devinrent de plus en plus
rigoureuses avec Constantin, Constance et Valentinien. Les mesures prises
contre la magie, si elles sont légitimes, dénoncent son
caractère néfaste et dangereux. Apulée connaît
bien le problème de la magie et de son interdiction car il fut
accusé d'avoir usé de magie pour forcer Pudentilla, une
riche veuve, à l'épouser. On dit que pour parvenir à
ses fins, il aurait composé des philtres avec des filets de poissons,
des huîtres et des pattes d'écrevisse. L'accusation était
d'autant plus grave que, la magie étant assimilée à
l'empoisonnement, il risquait d'être condamné à
la peine capitale. La méfiance autour d'Apulée fut telle
qu'on raconte qu'il a été métamorphosé en
âne par une sorcière, et que devenu par la suite un grand
magicien, il avait le pouvoir de se métamorphoser en divers animaux
ou de se rendre invisible, avec le soutient de son démon familier
bien sûr. Quoi qu'il en soit, le procès d'Apulée
nous a permis d'apprendre de sa bouche un grand nombre de choses sur
la magie et les méthodes employées, tant et si bien que
son innocence reste incertaine. Il prétend notamment que l'accusation
de magie pourrait être adressée à tous les philosophes
qui cherchent à connaître les secrets de la nature. Apulée
a nié avoir eu recours à la magie, sachant que ces pratiques
étaient condamnables. Ici encore, nous tombons dans la contradiction
: la magie ne peut être pratiquée qu'avec l'aide des démons,
or les pratiques magiques sont répréhensibles et honteuses.
Doit-on alors honorer les démons ? Nous pouvons également
douter de leur aptitude à remplir leur rôle d'intermédiaire
: certes ils peuvent transmettre aux dieux ce qui relève de la
prière magique, mais les dieux n'ont que faire d'aussi infâmes
intentions. Quant aux prières qui ne sont pas du domaine de la
magie, ce sont les démons qui ne sont pas intéressés
par de tels messages : on conçoit difficilement qu'un démon
transmette aux dieux les prières repentantes d'un homme qui aurait
usé de magie et regretterait ensuite de s'être livré
à ces pratiques pécheresses.
L'étude que nous avons mené parallèlement avec
celle de saint Augustin nous permet de mieux comprendre la critique
augustinienne concernant les démon. Cette critique est d'autant
plus claire que si l'on considère la définition que l'évêque
d'Hippone, on comprend que non seulement il refuse que les démons
soient des médiateurs entre Dieu et les hommes, mais qu'il mette
en garde les fidèles contre ces créatures au combien perverses
qui ne savent faire que le mal, car telle est leur nature, ou plutôt
tel est leur choix.
Saint Augustin refuse la théorie d'Apulée sur les démons
; les démons ne sont pas des interprètes ni des messagers
entre les dieux et les hommes. Comme lui, il reconnait que les démons
sont composés d'une âme médiocre et d'un corps remarquable
: ils sont favorisés sur un point qui est de peu d'importance
alors qu'ils sont privés de nombreuses qualités sur quelque
chose de primordial, car l'âme est par nature plus élevée
que le corps. Des dieux, ils ont un corps immortel, comme les hommes
ils ont une âme impure, et cependant ils occupent la position
intermédiaire entre les hommes et les dieux. Ce qui est supérieur
chez eux est la partie inférieure de tout être animé,
le corps, est-ce à dire que la religion païenne a pour fondement
le corps ? Il semble plutôt que non seulement les démons
ne sont pas supérieurs aux hommes, mais qu'ils sont défavorisés
par rapport à eux. Plotin considère que la condition mortelle
de l'homme, en ce qui concerne son corps, est le fruit de la miséricorde
divine qui n'a pas voulu que l'homme demeure éternellement dans
la misère de la vie terrestre, confronté aux passions.
Or les démons ne sont même pas à égalité
avec les hommes au regard de Dieu qui en leur donnant un corps immortel
les a enchaînés à un malheur éternel.
Saint Augustin a une idée qui lui est tout à fait propre
des démons : pour lui ce ne sont que "des esprits avides
de nuire, absolument étrangers à la justice, bouffis d'orgueil,
blêmes d'envie, experts en tromperies ". Ainsi que l'a dit
Apulée, les démons vivent bien dans l'air, cependant cet
état n'est pas définitif pour saint Augustin : les démons
sont dans l'air depuis qu'ils ont été précipités
du ciel à la suite d'une faute inexpiable, ils y restent jusqu'au
jugement dernier où ils seront envoyés en enfer. Cette
théorie n'est pas nouvelle puisqu'elle reprend les textes de
saint Paul : "Car ce n'est pas contre des adversaires de sang et
de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés,
contre les puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres,
contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes ".
Les démons profitent de leur proximité géographique
avec les hommes pour établir des contacts avec eux, tant et si
bien qu'ils parviennent à se faire passer pour des dieux en usant
de maléfices qu'ils font passer pour des miracles. Ceux qui se
laissent séduire par les démons et les prennent pour des
dieux sont incités à commettre de nombreux péchés
en leurs noms, et ne se rendent pas compte qu'ainsi ils s'éloignent
immanquablement du Dieu véritable. Les démons s'opposent
par tous les moyens à ce que nous progressions vers Dieu. Ils
profitent de l'agilité de leur corps aérien et de la distance
qu'il y a entre les objets matériels pour tromper les hommes,
pourquoi pas en leur annonçant des événements qui
leur sont trop éloignés pour qu'ils en aient connaissance.
Ce sont les démons qui souillent l'homme, non d'une souillure
corporelle mais, ce qui est plus grave encore, d'une souillure qui atteint
l'âme en voulant l'éloigner de Dieu. Envers ceux qui ne
sont pas dupes et qui reconnaissent que ces êtres vicieux ne peuvent
être des dieux, les démons adoptent une attitude plus modeste
et se font passer pour des intermédiaires, ce qui les rend indispensables
et leur permet de ne pas être exclus du culte des dieux. La raison
pour laquelle les démons n'ont pas été totalement
exclus des honneurs divins s'enracine plus dans la tradition que dans
la croyance en une part de divinité chez ces êtres. Une
fois de plus, la superstition l'emporte sur la raison pour se faire
passer pour la religion qu'elle n'est pas. Pour Augustin, si les dieux
tolèrent que les hommes les célèbrent en admirant
et en imitant leurs prétendus crimes, ceci est une preuve que
ceux que l'on appelle des dieux ne sont que des démons qui se
plaisent à répandre la corruption. Car il est contraire
à la nature des dieux de commettre de tels crimes, de les laisser
impunis même s'ils sont fictifs, et de se laisser outrager et
injurier par des hommes qui leur prêtent des pensées et
des actes honteux et déshonorants.
Il existe de bons anges ainsi que de mauvais anges, en revanche il n'existe
pas de bons démons, car les démons sont des êtres
malfaisants. Même chez les païens, le terme démon
a bien souvent une connotation négative. Les Saintes Ecritures
nous enseignent que le terme de "démon" vient de la
science qu'ils pratiquent : "La science enfle, mais la charité
édifie ". Cette phrase est traditionnellement interprétée
de la manière suivante : la science n'est bonne et utile que
si la charité l'anime, sinon elle flatte l'orgueil. La science
qui est celle des démons est celle qui est dépourvue de
charité, ce qui explique que, leur orgueil étant sans
cesse flatté, ils réclament des honneurs divins. Les anges
connaissent les choses temporelles et changeantes parce qu'ils en perçoivent
les causes dans le Verbe de Dieu. Leur connaissance leur vient de la
sagesse de Dieu. Les démons au contraire sont soumis aux événements
temporels quant à leur connaissance. Si leur connaissance semble
supérieure à la notre, c'est parce qu'ils peuvent percevoir
certains signes qui nous échappent. L'erreur est possible pour
les démons mais elle ne l'est pas pour les anges qui tirent leur
connaissance de Dieu directement, de plus, les démons ne peuvent
prévoir que ce qui est temporel et changeant alors que les anges
peuvent prévoir des lois éternelles et immuables.
Notre raison doit nous commander d'écouter les anges qui réclament
des rites et des sacrifices non pour eux-mêmes mais pour Dieu.
Il ne faut pas se laisser impressionner ou convaincre par les prodiges
qu'accomplissent les anges, car cela ne permet pas de juger si l'ange
est bon ou mauvais ; ainsi il faut suivre l'ange qui n'accomplit aucun
prodige mais incite au culte du Dieu véritable, au lieu de l'ange
qui émerveille par de nombreuses démonstrations de son
pouvoir pour s'attirer la gloire et les honneurs dus à Dieu seul.
Si les anges bons sont capables eux aussi de miracles, et de miracles
plus grands encore que ceux des anges orgueilleux, c'est que Dieu désire
faire connaître sa puissance par des signes concrets : connaissant
la nature crédule de l'homme, il n'a pas voulu qu'il se laisse
persuader par des démons, qui auraient été les
seuls capables d'exaucer pour eux des choses incroyables. Les dieux
de Platon ne sont pour saint Augustin rien d'autre que des saints anges,
c'est à dire des créatures raisonnables qui vivent dans
les hauteurs du ciel. Ils sont exempts du péché et du
vice, et donc ne peuvent en aucun cas être assimilés ou
confondus avec les démons ; plus encore, il ne saurait être
question pour l'homme de demander la bienveillance de ces êtres
par l'intermédiaire des démons. Nous ne pouvons les approcher
que par la foi, après s'être débarrassé de
nos désirs pour des biens terrestres, car nous avons en commun
avec eux l'amour de Dieu.
La définition même de "démon" chez saint
Augustin ainsi que ce qu'il dit à leur propos n'est pas compatible
avec leur prétendu rôle de médiateur : il est donc
faux et absurde de croire que les démons sont des médiateurs
entre Dieu et les hommes.
La raison principale pour laquelle les démons doivent être
les médiateurs entre les dieux et les hommes est que les dieux
ne sauraient avoir de commerce avec les hommes. Cependant, lorsque l'on
connaît les moeurs des démons, on a tout lieu de penser
qu'ils ne sont guère, eux non plus, dignes de converser avec
les dieux et d'avoir un quelconque échange avec eux, car, souvent,
ils sont pires que bien des hommes. Comment les dieux pourraient-ils
préférer être en rapport avec eux alors qu'ils commettent
les pires actions et se livrent à les pires pratiques, entraînant
avec eux des hommes innocents qu'ils ont abusé, et qu'ils tentent,
poussés par l'orgueil, de se faire décerner les honneurs
divins ? Si les dieux ont une raison de demander l'aide des démons
c'est pour la raison suivante: comme ils sont bons, ils veulent prendre
soin des hommes, mais comme ils vivent dans l'éther, ils sont
éloignés de la terre pour savoir même ce qui s'y
passe, d'où la nécessité de faire intervenir ceux
qui vivent dans la partie touchant à la fois l'éther et
la terre, c'est à dire l'air. Les dieux connaissent mieux les
démons que les hommes parce que ceux-ci sont plus proches d'eux
géographiquement. Ils devraient bien connaître les hommes
aussi car leur esprit est dégagé de tout obstacle corporel,
ceci devrait suffir à les dispenser de l'intervention démonique.
Si les dieux peuvent percevoir par leur esprit celui des hommes, ils
n'ont pas besoin des démons, mais s'ils perçoivent avec
leurs sens seulement et doivent s'en tenir à ce que leur rapportent
les démons, ils risquent d'être trompés sans même
s'en apercevoir. On se demande même quels genres de messages ils
reçoivent, car les démons ne se vantent probablement pas
de tous leurs méfaits et en particulier du plaisir qu'ils prennent
à voir les dieux calomniés lors des jeux scéniques.
Le fait que les démons soient victimes de passions ruine toute
possibilité qu'ils soient de bons intermédiaires entre
Dieu et les hommes. Concernant les passions, encore appelées
"troubles" ou "affections" chez certains auteurs,
deux courants de pensée se distinguent : les platoniciens et
les aristotéliciens d'un côté, les stoïciens
de l'autre. Les premiers considèrent que les passions atteignent
tous les hommes, y compris les plus sages, mais que chez eux elles sont
plus modérées car elles doivent se soumettre à
la raison qui leur fixe des limites. Aristote fonde son affirmation
sur l'expérience, en considérant l'homme tel qu'il est.
Il définit la vertu comme un juste milieu relatif à nous
et défini par la raison : ainsi le courage est le milieu entre
la lâcheté et la témérité. Les stoïciens
au contraire, estiment que le sage ne saurait être victime des
passions car il l'a vaincue. Chrysippe donne l'explication suivante
: la passion est une affaire de jugement, tout dépend de l'assentiment
que l'on lui donne ou non. Celui qui pense qu'il n'est pas convenable
de se laisser aller à certains débordements les évitera
et ne sera pas sujet aux passions. On voit immédiatement les
insuffisances de cette théorie : la passion se caractérise
par des éléments irrationnels qui conduisent un être
à adopter une attitude que sa raison condamne, or Chrysippe ne
semble pas tenir compte de ces éléments irrationnels,
ou du moins il ne les explique pas. Cicéron donne une autre explication
aux passions ; il existe deux parties en nous, l'une qui est de nature
divine, et l'autre qui est déraisonnée et athée.
L'homme passionné soumet la première partie de son être
à la seconde. En raison de notre nature, nous sommes des victimes
potentielles pour les passions, pour s'en préserver il faut user
de moyens irrationnels.
Saint Augustin réunit les deux théories car il pense qu'elles
sont d'accord sur le point le plus important, à savoir qu'il
existe certaines perceptions de l'âme tellement inattendues qu'elles
peuvent frapper n'importe qui. La différence entre celui qui
est sage et celui qui ne l'est pas est que le sage, même en proie
aux affections que l'on vient de décrire, garde à l'esprit
ce qu'il doit raisonnablement rechercher ou éviter, alors que
l'insensé tentera de faire coïncider la passion qui l'accable
avec son intelligence, même si ce faisant il se trompe lui-même.
Ainsi, on peut s'accorder sur le fait que le sage peut dominer ses passions,
car l'intelligence leur est supérieure et permet à la
raison de l'emporter sur les passions. L'Ecriture explique au sujet
des passions : l'intelligence humaine est soumise à Dieu et les
passions sont soumises à l'intelligence qui a le pouvoir de les
modérer, de les supprimer, ou de les mettre au service de la
justice. Ce qui intéresse le chrétien c'est de connaître
l'objet et les causes de sa passion : la passion en elle-même
n'est pas obligatoirement mauvaise, la miséricorde par exemple
est une "compassion de notre coeur pour la misère d'autrui"
et elle nous conduit à de grandes et belles actions comme de
secourir quelqu'un. Un mouvement de notre âme peut servir la raison
et être une vertu plutôt qu'un vice. Cependant, ces mouvements
de l'âme ne révèlent-ils pas une faiblesse tout
humaine ? Dieu punit sans colère, et quand on parle de la colère
divine c'est pour désigner l'effet de sa vengeance et non l'état
d'esprit qui l'anime, car Dieu ne saurait être animé par
aucune passion.
Mieux que les démons, un homme sage et heureux serait plus à
même d'être un médiateur. L'homme est par nature
mortel mais le bonheur lui est-il accessible ? Les épicuriens
se plaisent à dire qu'il suffit de peu de choses à un
homme pour être aussi heureux que les dieux. Si cela est vrai,
les hommes capables d'obtenir la félicité pourraient se
faire les médiateurs entre les mortels et les immortels car ils
auraient en partage avec les hommes la mortalité et avec les
dieux, ils auraient en commun la béatitude. Leur condition heureuse
en ferait d'autant plus de bons intermédiaires qu'ils seraient
pleinement disposés à aider leurs semblables à
acquérir ce qui est chez eux le bien le plus précieux.
Non seulement il n'est pas nécessaire, et même ce serait
une erreur, que les démons soient les intermédiaires entre
le ciel et la terre, mais c'est une erreur des platoniciens que de croire
que Dieu n'a pas de rapport direct avec l'homme, et que si un contact
est possible, c'est seulement par l'entremise des démons. Si
l'on admet leur théorie, les dieux ne veulent pas avoir de proximité
avec les hommes pour ne pas être souillés par leur impureté,
mais alors les démons qui sont en contact direct avec l'homme
sont souillés. S'ils pouvaient s'approcher des hommes sans être
"contaminés" par leur impureté, ils seraient
supérieurs aux dieux qui ne le peuvent pas (si les dieux le pouvaient
le rôle des démons serait réduit à néant
puisque l'on aurait plus besoin de leurs services). On trouve reconnu
par Platon le fait que le Dieu véritable puisse être saisi
d'une manière intelligible dans l'esprit des sages qui ont réussi
à se dégager du corps, même si cela se produit "seulement
par intervalles, dans l'éclat resplendissant d'un rapide éclair".
Dans ce cas, il n'est plus question de souillure pour Dieu. D'autre
part, un simple regard de l'homme ne suffit pas à souiller ni
un dieu, ni un démon : les étoiles sont des dieux visibles
par l'homme et ne sont pas pour autant souillés. Apparemment
l'homme ne peut souiller les dieux, sauf peut-être par un contact
physique, contact dont à dire vrai les dieux comme les hommes
peuvent bien se passer. Cette souillure par le contact de la chair est
d'autant plus improbable qu'elle concerne un domaine de peu d'importance
: le sensible. Les dieux pourraient donc apparaître à l'homme
et s'entretenir avec lui sans courir le risque être entachés
d'un quelconque mal. Une possible contamination de la part des hommes
semble être exclue sinon les démons en seraient victimes
et ils ne seraient en ce cas d'aucun secours à l'homme.
La thèse de saint Augustin sur les démons n'est pas des
plus probantes. L'objet de la discussion n'est pas claire car saint
Augustin, trop imprégné de la doctrine chrétienne,
ne semble pas comprendre la théorie platonicienne et de ce fait
use pour la contrer d'arguments peu pertinents. La doctrine chrétienne
pose Dieu comme le créateur de tout ce qui est :
"Au commencement était le Verbe
et le Verbe était avec Dieu
et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement avec Dieu.
Tout fut par lui,
et sans lui rien ne fut ".
Le Verbe, parole de Dieu, préexiste en Dieu ; il est Dieu. Le
Verbe est distinct du Père en tant que personne seulement, il
n'en demeure pas moins qu'ils sont consubstantiels, et donc inséparables.
Il a été envoyé dans le monde en s'incarnant, ce
qui lui donne une nature tout à fait personnelle. Il est le fils
du Dieu vivant et est source de vie car il a la vie en lui-même.
Il conduit les hommes vers Dieu et leur donne le bonheur, la vie éternelle
et le salut messianique. Il n'est pas un intermédiaire entre
les hommes et Dieu.
Chez Platon, l'inexistence de relation directe entre le monde et Dieu
rend nécessaire les démons comme médiateurs. Le
Dieu platonicien est le père de l'univers, tout ce qui est beau
et bon procède de lui, car il est par essence parfait. Il n'est
cependant pas le créateur de la terre : en effet, la matière
n'est constituée d'aucun élément parfait comme
le feu ou l'eau, et elle est antérieure à tout. On nomme
celui qui aurait crée la terre démiurge ou genitor, et
il semble qu'il soit différent du Dieu suprême.
Les néoplatoniciens reprennent Platon en insistant sur la transcendance
absolue de l'Un : l'Un ne peut être en rapport direct avec le
monde et des intermédiaires sont nécessaires. Ces intermédiaires
existent à des degrés différents de perfection
et expliquent l'organisation de la matière, ils sont bien sûr
inférieurs à l'Un. Cette hiérarchie se situe au
niveau ontologique. De là naît l'incompréhension
d'Augustin : il pense au rôle moral et religieux des médiateurs,
alors que leur médiété est seulement ontologique.
Ceci s'explique par le fait qu'il a en tête que le Christ est
venu pour apporter la Rédemption aux hommes, alors que l'idée
de salut est exclue du platonisme. D'autre part, le médiateur
chrétien est un "homme-Dieu" ce qui n'existe pas non
plus chez les platoniciens. La confusion est possible aussi parce que
le néoplatonisme a un aspect religieux proche des cultes orientaux
basés sur les mystères, l'initiation et les dieux médiateurs.
Cet aspect s'est développé notamment avec Jamblique qui
réintroduisit la théurgie et les pratiques magiques en
général. C'est sous sa forme religieuse que le néoplatonisme
s'affirmait au temps de saint Augustin.
S'il faut un terme médiat entre les homme et Dieu il n'y a que
le Christ qui puisse remplir cette fonction. Mortel comme l'homme, source
de bonheur comme Dieu, le Christ est le parfait médiateur.
Saint Augustin pense, contrairement aux épicuriens, que le bonheur
et l'éternité sont liés, et qu'ainsi les hommes
sont malheureux parce qu'ils sont mortels. Un bon médiateur doit
donc pouvoir conduire les hommes à l'immortalité bienheureuse.
Pour ce faire, il doit donc connaître la mortalité sans
que ce soit pour lui un état définitif et irrémédiable.
Ainsi, le Christ s'est fait chair mais par sa résurrection s'est
affranchi de la mortalité. De même, ceux qu'il est venu
délivrer ne demeureront pas enfermés dans la mort de la
chair, et connaîtrons la béatitude éternelle. Le
bonheur vient de Dieu seul ; les anges tiennent leur bonheur de Lui
et les hommes ne peuvent être heureux que par Lui et en Lui. Le
malheur au contraire est multiple ; il peut revêtir autant de
formes qu'il y a de démons, ce qui augmente le risque pour l'homme
d'être conduit tout droit vers le malheur. Comme le bonheur est
un, seul un médiateur unique peut y conduire l'homme, et ce médiateur
ne peut être que Dieu qui est lui-même le bonheur. Dieu
ne peut être médiateur qu'en se faisant homme, sinon il
est trop éloigné des hommes à cause de sa souveraine
immortalité et de sa souveraine béatitude.
5) Le dialogue avec Platon
Nous l'avons vu Saint Augustin se démarque nettement des auteurs
païens, et le dialogue est parfois difficile. Il y a cependant
quelqu'un avec qui saint Augustin veut traiter de théologie,
et plus particulièrement de théologie naturelle : il s'agit
de quelqu'un dont le nom indique son amour de la sagesse, un philosophe
donc. Cependant, il restreint le cercle de ses interlocuteurs : il considère
comme appartenant vraiment à ce groupe ceux qui reconnaissent
l'existence de Dieu, entendons par là de "Dieu par qui tout
a été fait", et qui aiment Dieu puisque Dieu est
sagesse. Ceux qui lui semblent correspondre le mieux à ce qu'il
recherche sont les platoniciens, bien qu'ils adorent plusieurs dieux,
institués par le Dieu unique, afin de parvenir à la vie
bienheureuse après la mort. L'intérêt de ces philosophes
est qu'ils ont déjà compris un grand nombre de choses
comme par exemple qu'il existe un Dieu dépassant la nature de
toute âme, que ce Dieu a crée toute chose, c'est à
dire aussi bien le ciel et la terre que toutes les âmes qui y
vivent, et qu'il peut donner le bonheur aux hommes en les faisant participer
à sa divinité. Revenant vers celui qui a été
pour lui un modèle quand il étudiait la philosophie, saint
Augustin amorce le dialogue avec Platon.
"A partir de la philosophie antique pour venir jusqu'à Socrate...,
c'était des nombres et des mouvements qu'on s'occupait ; on étudiait
aussi les principes de la génération et de la corruption
de toutes choses ; on s'appliquait à reconnaître les grandeurs
des astres, leurs distances, leurs orbites, et d'une façon générale
les phénomènes célestes. Socrate, le premier, invita
la philosophie à descendre du ciel, l'installa dans les villes,
l'introduisit dans les foyers, et lui imposa l'étude de la vie,
des moeurs, des choses bonnes et mauvaises ". Socrate déjà
bénéficie des faveurs des Pères de l'Eglise qui
n'hésitent pas à le comparer aux martyrs, car comme eux
il est mort pour avoir connu et enseigné la vérité.
Socrate voyait ses contemporains chercher les causes des choses alors
que pour lui, il semblait plutôt que les causes résidaient
dans la volonté d'un Dieu souverain unique, ce qui nous obligeait
à purifier notre intelligence, par la pratique de bonnes moeurs
par exemple. Il est nécessaire que nous soyons débarrassés
de nos passions et du poids de notre corps qui nous empêchent
de nous élever vers les vérités éternelles
et la contemplation des causes inébranlables. Dans le Phédon,
Socrate explique à Simmias que la connaissance de la vérité
passe par un détachement de l'âme par rapport au corps
dans lequel elle est enfermée, non seulement parce qu'elle raisonne
mieux quand elle n'est pas tourmentée par des passions venues
de la chair, mais surtout parce qu'alors elle "est elle-même,
telle qu'en elle-même ". La contemplation de l'essence des
choses, l'eîdos, c'est à dire ce qu'elles sont, n'est possible
que par une vision de l'âme qui perçoit cette réalité
existante.
Saint Augustin justifie la supérioité du platonisme de
la manière suivante : "pour Platon, le sage est celui qui
imite, qui connaît, qui aime ce Dieu et trouve son bonheur à
participer à sa vie... aucun d'eux n'est plus proche de nous
que les platoniciens ". Avant d'entrer au coeur du dialogue, saint
Augustin rappelle tout de même quelques unes des erreurs que l'on
rencontre fréquemment afin de partir sur des bases claires. Tout
d'abord les rites sacrés ne se rapportent pas à des choses
naturelles comme le ciel, la terre, les semences, ils sont inspirés
par des démons. Ensuite, les dieux païens ne sont que des
hommes qui ont été divinisés ; ainsi ce serait
une des raisons possibles pour expliquer que Numa Pompilius ait fait
enterrer dans son tombeau les fameux livres sur l'origine des rites
religieux. Toujours à ce propos, Alexandre de Macédoine
aurait fait à sa mère des révélations attestant
que selon un grand prêtre égyptien du nom de Léon,
même les dieux principaux comme Jupiter, Junon, Saturne, Vulcain,
Vesta... etc. sont des hommes divinisés. Enfin, la nature n'a
pas des origines corporelles comme l'eau pour Thalès, l'air d'après
Anaximène, le feu selon les stoïciens, les atomes chez Epicure...
Dieu est bien l'auteur de tous les êtres et la source de toute
vérité. Saint Augustin refuse de croire en la théorie
de la génération spontanée : il pense qu'il est
impossible que des choses vivantes soient produites par des choses inanimées.
Cette théorie de la génération spontanée
était partagée non seulement par les stoïciens mais
aussi par la majorité des anciens. On en retrouve de nombreuses
illustrations chez Virgile, notamment, voici comment naissent les abeilles
: "On choisit d'abord un étroit emplacement, réduit
pour l'usage même ; on l'enferme de murs surmontés d'un
toit de tuiles exigu, et on y ajoute quatre fenêtres, orientées
aux quatre vents, et recevant une lumière oblique. Puis on cherche
un veau, dont le front de deux ans porte déjà des cornes
en croissant ; on lui bouche, malgré sa résistance les
deux naseaux et l'orifice de la respiration, et quand il est tombé
sous les coups, on lui meurtrit les viscères pour les désagréger
sans abîmer la peau. On l'abandonne en cet état dans l'enclos,
en disposant sous lui des bouts de branches, du thym et des daphnés
frais. Cette opération se fait quand les Zéphyrs commencent
à remuer les ondes, avant que les prés s'émaillent
de nouvelles couleurs, avant que la babillarde hirondelle suspende son
nid aux poutres. Cependant le liquide s'est attiédi dans les
os tendres et il fermente, et l'on peut voir alors des êtres aux
formes étranges : d'abord sans pieds, ils font bientôt
siffler leurs ailes, s'entremêlent, et s'élèvent
de plus en plus dans l'air léger, jusqu'au moment où ils
prennent leur vol, comme la pluie que répandent les nuages en
été, ou comme ces flèches que lance le nerf de
l'arc, quand d'aventure les Parthes légers se mettent à
livrer combat ".
Une fois ces dernières mises au point effectuées, l'échange
peut débuter. Conformément à ses deux objets qui
sont l'action et la contemplation, l'étude de la sagesse comporte
une partie active, qui traite de la conduite de la vie et donc des moeurs,
et une partie contemplative, qui se penche sur l'examen des causes de
la nature et de la vérité. Platon divise la philosophie
en philosophie morale, qui se rapporte à l'action surtout, philosophie
naturelle, réservée à la contemplation et philosophie
rationnelle, qui distingue le vrai du faux. Cette dernière sorte
de philosophie est indispensable aux deux autres, et surtout à
la contemplation. Saint Augustin reprend la tripartition de la philosophie
entre physique, logique et éthique.
Pour saint Augustin, la physique permet d'accéder au Dieu de
Platon. Les platoniciens ont compris que Dieu n'est pas un corps, qu'il
n'est pas un être changeant, et que tous les êtres changeants
ne peuvent exister dans leur forme, qui fait d'eux ce qu'ils sont, que
par celui qui est véritablement. Les platoniciens reconnaissent
que tout a été fait par Dieu et qu'il est celui qui apporte
vie et lumière au monde, car lui seul est véritablement
ce qui est. Pour Dieu, être c'est vivre, comprendre et être
heureux. La physique qu'évoque Augustin est plutôt une
métaphysique bâtie sur le principe de participation. Les
platoniciens ne mentionnent pas cependant le dogme de l'Incarnation
et en cela se distinguent de la doctrine chrétienne.
Revenons sur la démonstration de Dieu comme créateur de
tous les êtres. Platon observe que tout ce qui existe est corps
ou vie (âme). Il ajoute que la vie (âme) est supérieure
au corps et que la forme du corps est sensible tandis que la forme de
la vie est intelligible. Il en déduit donc que la forme intelligible
est au-dessus de la forme sensible. Or, le sensible est ce qui peut
être perçu par la vue et le toucher, et l'Intelligible
ce qui peut être saisi par le regard de l'esprit. En effet, il
n'y a pas de beauté corporelle ni dans la structure du corps
(dans ses traits par exemple), ni dans un mouvement (comme le chant)
qui n'ait l'esprit pour juge. L'esprit serait incapable de juger de
la beauté corporelle s'il n'avait en lui la forme de la beauté,
sans matière, ni mouvement, ni espace, ni temps. Cette forme
est muable ce qui fait que certains esprits jugent mieux que d'autres
les images sensibles, et ce qui rend le progrès possible : un
même esprit peut devenir meilleur juge qu'il ne l'était.
La forme par excellence, c'est à dire la forme première,
ne peut provenir d'un esprit muable mais au contraire elle provient
d'un être immuable, qui est le principe suprême qui a fait
toute chose mais n'a pas été fait. En résumé,
la découverte de Dieu part des êtres changeants et passe
par "l'esprit qui juge de toutes les beautés terrestres",
qui les domine donc, tout en restant lui-même changeant, ce qui
oblige enfin à s'élever au seul Immuable, premier principe
des êtres.
La preuve de l'existence de Dieu chez saint Augustin se fait par la
vie de l'esprit et par les degrés de perfections crées.
Saint Augustin distingue ensuite la logique, qui permet de saisir Dieu
comme la lumière de l'intelligence. La logique telle qu'elle
est exposée ici doit être distinguée de la logique
au sens aristotélicien, c'est plutôt une philosophie de
la nature conçue sur un plan métaphysique. Elle comprend
les recherches sur le critère de vérité ainsi que
des questions de psychologie notamment avec la distinction entre la
connaissance sensible et l'intelligence, et la thèse de l'illumination.
L'esprit distingue des choses que les sens ne peuvent percevoir, et
cette lumière qui permet de voir la vérité, c'est
Dieu.
La philosophie, selon Augustin, monte vers Dieu avant de redescendre
en expliquant à tous les êtres leur rang, en premier les
anges et les âmes, puis les êtres inférieurs avec
la théorie des formes et des raisons séminales.
La dernière forme de philosophie, l'Ethique, nous conduit à
considérer Dieu comme règle de vie. La partie morale s'attache
à la question du souverain bien que l'on recherche pour lui-même
et qui est une fin ; en effet, c'est en vue du souverain bien que l'on
désire tous les autres biens, et on ne le désire que pour
lui-même. Considérant que l'homme est constitué
d'un corps et d'une âme, nombreux sont ceux qui ont pensé
que le bien ultime provenait soit du corps, soit de l'âme, soit
des deux : c'est en l'homme qu'ils ont cherché le souverain bien.
Il a été crée une autre sorte de biens que l'on
peut appeler extrinsèques ou extérieurs, qui regroupe
l'honneur, la gloire, les richesses...etc. Cette sorte de bien n'est
pas un bien final car il n'est pas désiré pour lui-même
mais en vue d'un autre, qui est bon pour certains et mal pour d'autres.
L'erreur est d'avoir placé la béatitude de l'homme dans
la jouissance de son corps ou de son âme, alors qu'elle doit être
dans la jouissance de Dieu, "comme l'oeil jouit de la lumière
".
Pour Platon, le bien suprême consiste à vivre selon la
vertu, ce qui n'est possible qu'à celui qui connaît Dieu
et cherche à l'imiter : "philosopher, c'est aimer Dieu dont
la nature est incorporelle. D'où il suit que l'homme épris
de la sagesse (car c'est cela le philosophe) ne devient heureux que
lorsqu'il commence à jouir de Dieu ". La définition
attribuée à Platon : "non dubitat hoc esse philosophari,
amare Deum" ne se trouve dans aucun de ses dialogues, il semblerait
qu'elle soit le fruit d'une interprétation augustinienne du philosophe
grec.
On n'est bien sûr pas heureux du seul fait qu'on jouit de ce qu'on
aime, car il existe des hommes malheureux de jouir de ce qu'ils ne devraient
pas aimer, mais on ne peut être heureux sans jouir de ce qu'on
aime. Celui qui aime le souverain bien et peut en jouir est nécessairement
heureux. Comme le bien ultime et véritable est Dieu, celui qui
aime Dieu trouvera le bonheur. L'âme purifiée remonte étape
par étape vers son Principe, jusqu'à son union mystique
avec lui.
La synthèse de la philosophie platonicienne qu'Augustin fait
au début du livre VIII (II-IX et XII) nous éclaire sur
la position philosophique de saint Augustin lui-même. Il fait
sienne la doctrine qu'il attribue aux platoniciens et à tous
les philosophes "spiritualistes".
Le point capital qui ressort est que pour saint Augustin, il n'y a qu'une
philosophie, la vraie philosophie, dont les précédentes
n'étaient que des ébauches ou des tentatives qui n'ont
pas abouti ; cette philosophie, c'est la philosophie chrétienne.
Elle n'est pas réservée aux hommes de lettres, sainte
Monique, mère d'Augustin, était illettrée et, comme
tous les chrétiens d'ailleurs, elle possédait cette sagesse,
"car tout chrétien, même s'il ignore les termes techniques,
de 'physique', 'logique', 'éthique', sait que tout s'explique
par Dieu ; car c'est de lui que vient et notre nature faite à
son image, et toutes nos vérités, et la grâce qui
nous rend heureux en nous unissant à lui." Le chrétien
n'use donc pas exclusivement de son intelligence mais se laisse guider
par sa foi ; ensuite il peut se donner les moyens de devenir un vrai
philosophe en usant de son intelligence comme un outil aidant à
appréhender Dieu et, en le connaissant mieux, il peut apprendre
à mieux l'aimer. La doctrine spiritualiste de saint Augustin
dépasse le niveau théologique, il s'agit d'une philosophie
à part entière : Platon a découvert Dieu en usant
de sa raison, parce que celui s'est révélé par
la manifestation de ses perfections invisibles par l'intermédiaire
des choses qu'il crée.
Cette connaissance est le fruit d'une longue recherche et correspond,
selon saint Augustin, au terme de l'histoire de la philosophie, depuis
les présocratiques jusqu'à Platon, ses successeurs n'ayant
d'intérêt que par rapport à leur fidélité
au maître. Avec Platon, on quitte le matérialisme propre
aux épicuriens pour atteindre un spiritualisme propre au platonisme.
La philosophie et le message du christianisme se rencontrent dans un
idéal de sagesse fondé sur le problème de notre
destinée ; le platonisme répond à cette préoccupation
en posant Dieu comme le terme et l'origine de tout, et particulièrement
de l'âme et de la vie humaine. Le système le plus remarquable
est pour saint Augustin le "platonisme chrétien", système
où le Christ donne la force de réaliser l'idéal
déjà appréhendé. Platon ayant vécu
environ quatre cents ans avant la venue du Christ sur terre, il n'a
pu inscrire cet élément dans sa philosophie ; on ignore
quel point de vue le philosophe aurait eu à ce sujet, ni même
s'il aurait été lui-même le fondateur de ce système
qu'Augustin nomme "platonisme chrétien", en somme la
question reste posée : Platon aurait-il été chrétien
s'il avait vécu après la naissance du Christ ? Cet idéal
d'une philosophie chrétienne prend sa source chez Plotin qui
reprend Platon à la lumière de la foi.
Auparavant, la philosophie était partagée entre trois
problèmes majeurs se rapportant principalement à l'homme
: la physique qui pose le problème de la nature du monde et de
notre âme faite à l'image de Dieu, ce problème concerne
le milieu dans lequel évolue l'homme, la logique qui s'interroge
sur la valeur de nos sciences et des vérités éternelles
qui forment la sagesse, c'est ce qui a trait à la vie intérieure
de l'homme, et enfin l'éthique qui s'attache à notre destinée
morale et au but de la vie humaine, touchant ici au bonheur de l'homme.
Cette tripartition sera conservée pendant longtemps et prendra
avec les cartésiens la forme suivante : psychologie, cosmologie,
théodicée. Cette division est fondée sur les idées
claires et distinctes que sont l'âme, le monde, et Dieu. On voit
que par rapport à la tripartition antique il manque la morale.
Selon saint Augustin, "tout s'explique par Dieu" : les trois
domaines antiques qui contiennent toutes les sciences humaines ont leur
explication en Dieu. On peut objecter cependant que dans cette division
il manque la théodicée et la métaphysique, mais
saint Augustin rétabli l'équilibre en regroupant ces trois
parties dans la théodicée, ou plus précisément
dans une ontologie fondée sur le réalisme spirituel du
moi pensant, où Dieu se découvre à nous en sorte
que tout s'explique par lui. Dieu est l'auteur de toute chose, il est
la lumière de nos connaissances et le bien vers lequel tendent
nos actions. Dieu est le principe de la nature, la vérité
de la doctrine, la félicité de la vie.
On voit au fil de cette étude que christianisme et platonisme
sont peut-être plus proche qu'il ne l'aurait semblé de
prime abord. Lla Bible met en garde : "Prenez garde qu'il ne se
trouve quelqu'un pour vous réduire en esclavage par le vain leurre
de la "philosophie", selon une tradition toute humaine, selon
les éléments du monde, et non selon le Christ ".
Il faut comprendre sous le terme de philosophie une doctrine fausse
tributaire des éléments du monde. Les païens ont
eu accès à la connaissance de Dieu par ses oeuvres : "car
ce qu'on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste : Dieu
en effet le leur a manifesté. Ce qu'il a d'invisible depuis la
création du monde se laisse voir à l'intelligence à
travers ses oeuvres, son éternelle puissance et sa divinité
", et si certains dont les platoniciens ont compris que Dieu est
créateur "du monde et de tout ce qui s'y trouve" et
que c'est en lui que "nous avons la vie, le mouvement et l'être
", il ne faut pas oublier qu'ils n'ont pas rendu à Dieu
le culte qui lui était dû mais qu'ils ont décerné
à d'autres les honneurs divins. Leur culpabilité est d'autant
plus grande que Dieu s'était révélé à
eux. Les Saintes Ecritures sont impitoyables envers ceux qui ont eu
connaissance de la vérité mais s'en sont détournés.
Cette menace mérite d'être restituée ici dans son
intégralité tant elle retrace ce qui a été
vécu pendant le règne du paganisme, et tant elle riche
d'enseignement :
Extrait de l'Epître aux Romains, I, 18 suiv.
"En effet, la colère de Dieu se révèle du
haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des
hommes, qui tiennent la vérité captive dans l'injustice
; car ce qu'on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste :
Dieu en effet le leur a manifesté. Ce qu'il a d'invisible depuis
la création du monde se laisse voir à l'intelligence à
travers ses oeuvres, son éternelle puissance et sa divinité,
en sorte qu'ils sont inexcusables ; puisque, ayant connu Dieu, ils ne
lui ont pas rendu comme à un Dieu gloire ou actions de grâces,
mais ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur coeur inintelligent
s'est enténébré : dans leur prétention à
la sagesse ils sont devenus fous et ils ont changé la gloire
du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image
d'hommes corruptibles, d'oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles.
Aussi Dieu les a-t-il livrés selon les convoitises de leur coeur
à une impureté où ils avilissent eux-mêmes
leur propre corps ; eux qui ont échangé la vérité
de Dieu contre le mensonge, adoré et servi la créature
de préférence au Créateur, qui est béni
éternellement!
Aussi Dieu les a-t-il livrés à des passions avilissantes
: car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour
des rapports contre nature ; pareillement les hommes, délaissant
l'usage naturel de la femme, ont brûlé de désir
les uns pour les autres, perpétrant l'infamie d'homme à
homme et recevant en leurs personnes l'inévitable salaire de
leur égarement.
Et comme ils n'ont pas jugé bon de garder la vraie connaissance
de Dieu, Dieu les a livrés à leur esprit sans jugement,
pour faire ce qui ne convient pas : remplis de toute injustice, de perversité,
de cupidité, de malice ; ne respirant qu'envie, meurtre, dispute,
fourberie, malignité ; diffamateurs, détracteurs, ennemis
de Dieu, insulteurs, orgueilleux, fanfarons, ingénieux au mal,
rebelles à leurs parents, insensés, déloyaux, sans
coeur, sans pitié ; connaissant bien pourtant le verdict de Dieu
qui déclare dignes de mort les auteurs de pareilles actions,
non seulement ils les font, mais ils approuvent encore ceux qui les
commettent."
Nous avons vu la concordance étonnante qui existe entre Platon
et les chrétiens, et nous ne sommes pas surpris d'apprendre que
certaines personnes, dont saint Augustin, ont émis l'hypothèse
selon laquelle Platon aurait, lors de son voyage en Egypte, entendu
ou lu les écrits prophétiques de Jérémie.
Si l'hypothèse permet de justifier les thèmes de la théorie
platonicienne que nous avons étudiés, elle semble inexacte
car chronologiquement, les hommes n'ont pas pu se rencontrer : l'activité
prophétique de Jérémie se serait étalée
de 627 à 586 avant J. C. alors que les dates de la vie de Platon
sont généralement admises comme étant de 427 à
347 environ. De surcroît, lorsque Platon se rendit en Egypte,
les livres du prophète n'avaient pas encore été
traduits en grec. Il reste bien sûr la possibilité que
Platon ait eu connaissance du contenu de ces ouvrages par les interprètes,
car c'est bien de cette manière qu'il a découvert les
livres égyptiens ; il n'aurait eu qu'une traduction orale, mais
cela était peut-être suffisant pour qu'il en retienne les
grandes lignes. Quelle que soit la manière dont Platon ait eu
accès à ces livres, il semble très probable qu'il
les ait connus. Observons les quelques points suivants.
La Genèse débute ainsi : "Au commencement, Dieu créa
le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres
couvraient l'abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux ".
Dans le passage du Timée où Platon décrit la formation
du monde, il est écrit : " Aussi est-ce du feu et de la
terre que le dieu prit d'abord, quand il se mit à composer le
corps de l'univers... comme les solides sont toujours joints par deux
médiétés, et jamais par une seule, le dieu a mis
l'eau et l'air entre le feu et la terre et les a faits proportionnés
l'un à l'autre, autant qu'il était possible, de sorte
que ce que le feu est à l'air, l'air le fût à l'eau
et que ce que l'air est à l'eau, l'eau le fût à
la terre et c'est ainsi qu'il a lié ensemble et composé
un ciel visible et tangible. C'est de cette manière et de ces
éléments, au nombre de quatre, que le corps du monde a
été formé."
Selon Timée, le monde qui est corporel doit être visible
et tangible. Or, rien ne peut être visible sans le feu, rien ne
saurait être tangible sans quelque chose de solide, et pour qu'il
y ait du solide il faut de la terre. Dieu a donc pris pour former l'univers
du feu et de la terre. Ensuite, comme la terre était un solide
il lui fallut pour unir les deux éléments deux moyens
termes, l'eau et l'air. Si nous comparons cette théorie platonicienne
à la création du monde telle qu'elle est décrite
dans la genèse, nous voyons que les ressemblances sont trop fortes
pour que l'on se contente de les attribuer au hasard. Ainsi, Platon
met le feu à la place du ciel et utilise comme éléments
intermédiaires l'eau et l'air, ce qui n'est pas sans nous rappeler
la phrase biblique "L'Esprit de Dieu planait sur les eaux",
puisque l'Esprit de Dieu est souvent traduit vent de Dieu .
Platon affirme que le philosophe est celui qui aime Dieu : "Mais
lorsqu'un homme s'est donné tout entier à l'amour de la
science et à la vraie sagesse et que, parmi ses facultés,
il a surtout exercé celles de penser à des choses immortelles
et divines, s'il parvient à atteindre la vérité,
il est certain que, dans la mesure où il est donné à
la nature humaine de participer à l'immortalité, il ne
lui manque rien pour y parvenir ; et, comme il soigne toujours la partie
divine et maintient en bon état le génie qui habite en
lui, il doit être supérieurement heureux ". Le bonheur
que décrit Platon est celui que l'on trouve alors qu'on est à
la recherche de Dieu, personnifié dans la sagesse. C'est ce type
de bonheur auquel aspire le philosophe qui est par définition
celui qui aime la sagesse, et donc qui aime Dieu. On peut comparer cela
avec de nombreux textes de l'Ecriture qui donnent un enseignement identique.
Nous citerons pour illustrer cela :
"Heureux l'homme qui a trouvé la sagesse,
l'homme qui acquiert l'intelligence
Car mieux vaut la gagner que gagner de l'argent,
l'acquérir qu'acquérir de l'or.
Elle est précieuse plus que les perles,
aucun des objets que tu désires ne l'égale.
Dans sa droite : longueur des jours !
dans sa gauche : richesse et honneur !
Ses chemins sont chemins de délices,
tous ses sentiers mènent au bonheur.
C'est un arbre de vie pour qui la saisit,
celui qui la tient devient heureux. "
A propos du bonheur du sage la Bible dit encore ceci :
"Heureux l'homme qui médite sur la sagesse
et qui raisonne avec son intelligence,
qui réfléchit dans son coeur sur les voies de la sagesse
et qui s'applique à ses secrets.
Il la poursuit comme le chasseur,
il est aux aguets sur sa piste...".
Enfin, on ne peut passer à côté du Livre de la Sagesse,
qui nous révèle, en particulier dans les chapitres 7 et
8 la grandeur et la primauté de la sagesse qui nous conduit à
Dieu. Parmi ces deux chapitres nous avons retenu les quelques phrases
suivantes : "Car elle (la sagesse) est pour les hommes un trésor
inépuisable, ceux qui l'acquièrent s'attirent l'amitié
de Dieu... Que Dieu m'accorde d'en parler à son gré et
d'émettre des pensées dignes de ses dons, puisqu'il est
lui-même le guide de la Sagesse et qu'il dirige les sages ; nous
sommes en effet dans ses mains, nous et nos discours ; et toute notre
intelligence et toute notre habileté. C'est lui qui m'a donné
la science vraie de ce qui est... ".
Lors de l'épisode de la vie de Moïse dit du "buisson
ardent", un ange se présente au prophète qui va recevoir
une mission divine : aller délivrer le peuple hébreu d'Egypte.
A cette occasion, Moïse se voit révéler le Nom divin
: "Je suis celui qui suis" . Le nom de Dieu est transcrit
en hébreu par quatre consonnes : YHVH. La racine du mot proviendrait
de hayah, le verbe "être", qui n'existe pas au présent
et qui est conjugué à l' "inaccompli", temps
de conjugaison qui indique la durée. Dieu dit éhyeh :
"je serais", c'est à dire "je suis", ce qui
donne à la troisième personne : yiheyeh ; d'où
"Yahvé", qui est la forme la plus généralement
admise aujourd'hui. La traduction du tétragramme est incertaine,
elle oscille entre "Je suis celui qui est", proposé
par la Septante, et des traductions qui mettent plus en avant le problème
de l'Etre par excellence, l'Etant au sens de causa sui, l'Existence
dans l'absolu : "Je suis qui je suis" que l'on retrouve dans
la phrase "Je suis m'a envoyé vers vous", ou "Je
suis Celui qui suis", expression qui approche l'idée de
la transcendance de Dieu. Cette théorie selon laquelle Dieu est
réellement est soutenu dans toute l'oeuvre platonicienne : Dieu
est, en vertu de son immutabilité. Il est de toute éternité,
et ne doit son existence à rien d'autre qui serait hors de lui
et indépendamment de lui.
Platon était, nous venons de le voir, très proche du christiannisme.
Il y a cependant un point sur lequel Platon et saint Augustin ne s'accorderons
jamais : le polythéisme.
Platon considère que le culte doit être rendu aux dieux
bons, c'est à dire à tous les dieux puisque aucun ne peut
être mauvais sous peine de ne pas être un dieu. Concernant
les sacrifices offerts aux dieux mauvais pour apaiser leur colère,
ceux-ci n'ont pas lieu d'être car il ne peut y avoir de dieux
désirant le mal pour l'homme. Les jeux scéniques, connus
apparemment pour être aimés et même imposés
par les dieux, sont le fait des poètes qui ne méritent
pas de séjourner dans la cité tant leurs productions sont
indignes de la majesté des dieux. Or justement ces jeux scéniques
posent problème : tandis que Platon refuse de voir les dieux
déshonorés par des crimes et des actes immoraux fictifs,
les dieux demandent qu'on les représente en train de se livrer
à toutes sortes d'abominations, faute de quoi ils n'hésitent
pas à se montrer d'une méchanceté implacable envers
ceux qui leur refusent ce droit : on se souvient de Titus Latinius qui
fut victime de la cruauté des dieux qui enlevèrent son
fils tandis que le pauvre homme était atteint de maladie, parce
qu'il s'opposait à ce que les jeux scéniques soient institués.
Or Platon ne semble pas craindre de quelconques représailles
de la part des dieux et continue à clamer que de telles représentations
doivent être proscrites. C'est ce même Platon que Labéon
a classé parmi les demi-dieux, on a donc un demi-dieu condamnant
ce qui plaît aux dieux ! Que penser des platoniciens qui certifient
que tous leurs dieux sont bons et sages lorsque l'on connaît l'attirance
de ces mêmes dieux pour des jeux grossiers et vulgaires ? Les
platoniciens ont pris conscience du problème généré
par les jeux scéniques et donnent pour réponse la différence
qui existe entre les dieux et les démons.
Les platoniciens affirment que pour pouvoir exister éternellement,
une âme doit avoir toujours été. Cependant, le monde
et les dieux, qui sont faits par Dieu, ont un commencement et sont éternels
: comment expliquer cela ? Il est question ici d'une genèse causale
et non d'une genèse temporelle : on dit que le monde est engendré
parce qu'il a une cause. Cette genèse concerne le monde et non
les âmes, ainsi saint Augustin a tort de craindre que cette théorie
soit en contradiction avec le dogme de la béatitude éternelle.
Une autre erreur de saint Augustin est celle de rapprocher la thèse
de la création platonicienne de celle exposée dans les
Saintes Ecritures : si tel était le cas la question de l'éternité
du monde comme réalité serait liée au dogme chrétien
tout entier, quel serait alors le rôle du Christ comme Incarnation
dans une histoire qui serait sans commencement ni fin ? Ce rapprochement
avec la théorie platonicienne fait également ressurgir
le problème des révolutions cycliques : si l'on admet
ces révolutions, doit-on en conclure que l'Incarnation se renouvellera
à des périodes régulières ? Ces questions
nous montrent combien en réalité le fossé est grand
entre platonisme et christianisme, plus grand peut-être que saint
Augustin lui-même ne l'avait compris.
Chapitre III
______
Le monothéisme, une solution possible pour les païens ?
1) Paganisme et monothéisme
Nous pouvons approcher le problème du monothéisme dans
la religion païenne à travers l'exemple de Jupiter et les
problèmes que cette divinité génère. Puisque
Jupiter est traditionnellement le roi de tous les dieux, c'est peut-
être à lui que revient la protection de Rome. Si Jupiter
est bien le même dieu que celui que vénèrent les
monothéistes qui refusent toute représentation de Dieu,
alors c'est un sacrilège que d'élever des statues à
son image. De plus, il est dit que "tout est plein de Jupiter"
or comment expliquer qu'alors que Jupiter est dans l'éther, sa
femme Junon est dans l'air, élément unis à l'éther
. Ensuite, les anciens ont distingués trois éléments
du monde (air, mer, terre) en en attribuant un à chacun des couples
divins, où donc situer Minerve qui est un dieu majeur ? Le cas
de Minerve révèle un problème puisque celle-ci
s'occupant de la partie supérieure de l'éther, elle devrait
être la reine de tous les dieux. On ne peut invoquer que la fille
ne peut surpasser le père car Jupiter lui-même a devancé
Saturne. Lorsque l'on étudie les oeuvres des poètes ou
les livres sacrés des païens, les incohérences sont
si nombreuses qu'il est impossible de prendre au sérieux un panthéon
qui se contredit lui-même, qui cite pour déesse des femmes
mariées une déesse adultère, ou qui présente
des dieux en conflit pour le partage des compétences. Le rôle
du grand Jupiter lui-même n'est pas défini clairement,
tantôt il est l'âme du monde matériel qui emplit
et meut cette masse universelle, tantôt il cède des parties
de ce monde à ses frères et soeurs, tantôt il est
l'éther au dessus de l'air de Junon, tantôt il est le ciel
tout entier, tantôt encore il est un dieu unique dont Virgile
dit : "le dieu, en effet, circule à travers toutes les terres,
toute l'étendue des mers et toutes les profondeurs du ciel ;
c'est de lui que les troupeaux de petit et de gros bétail, les
hommes, toute la race des bêtes sauvages empruntent à leur
naissance les subtils éléments de la vie ; c'est à
lui que tous les êtres sont rendus et retournent après
leur dissolution ; il n'est point de place pour la mort, mais, vivants,
ils s'envolent au nombre des constellations et ils gagnent les hauteurs
du ciel ". Cette doctrine panthéiste se retrouve chez les
Pythagoriciens, Platon et les Stoïciens, Virgile la reprend dans
L'Eneide, VI, 724 : "D'abord un souffle vivifie intérieurement
le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune
et l'astre titanique , et l'esprit, répandu par les membres du
monde, en meut la masse entière et se mêle avec ce grand
corps. C'est de lui que naissent la race des hommes, et celle des bêtes,
et la gent des oiseaux, et les monstres que porte la mer sous sa surface
de marbre. Il y a dans ces semences de vie une vigueur ignée
et une origine céleste tant que des corps nocifs ne les ralentissent
pas, et que des ressorts terrestres et des membres périssables
ne les émoussent pas."
On retrouve ici la tendance grecque vers le monothéisme qui touche
le paganisme romain. Pindare déjà se demande : "Qu'est-ce
que Dieu ? Qu'est-ce qu'il n'est pas ? Le tout". On lit chez Eschyle
"Zeus est l'éther ; Zeus est la terre ; Zeus est le ciel
; Zeus est le tout et ce qui est au-dessus de tout ". Cette conception
est reprise dans le De mundo : "Zeus est, pour tout dire en peu
de mots, le dieu à la fois céleste et souterrain qui reçoit
des noms tirés de toutes choses et de tout phénomène,
comme étant lui-même la cause universelle. Voilà
pourquoi les vers orphiques ont dit : Zeus fut le premier, Zeus est
le dernier : c'est le maître du tonnerre. Zeus est le milieu,
c'est de lui que tout vient. Zeus est la base de la terre et du ciel
étoilé ". On peut également constater que
même dans les oeuvres hermétiques se retrouve cette tendance
vers le monothéisme : "Dieu ou le Père, ou le Seigneur
de toutes choses, ou quel que soit le nom plus saint encore et plein
de révérence qu'on lui donne et que la nécessité
où nous sommes de nous comprendre entre nous doit nous faire
tenir pour sacré...Dieu n'a pas de nom, ou plutôt il les
a tous, puisqu'il est à la fois Un et Tout, en sorte qu'il faut
ou désigner toutes choses par son nom ou lui donner les noms
de toutes choses ".
L'idée d'un dieu unique était courante chez les hommes
cultivés et a contribué renverser la religion populaire.
Ceux qui voyaient en Jupiter l'âme du monde pensaient que Jupiter
était à lui seul tous les dieux et toutes les déesses,
ceux-ci n'étant donc que des parties du dieu. Pourquoi alors
les païens n'ont-ils pas vénéré seulement
Jupiter ? En vénérant le dieu unique ils vénèrent
en même temps toutes ses parties, tous les aspects de sa divinité.
Au contraire, vénérer Jupiter à travers l'une ou
l'autre de ses parties c'est agir comme si celles-ci étaient
indépendantes les unes des autres et cela romps l'unité
et la totalité du dieu.
2) La théorie de "Dieu âme du monde"
La théorie stoïcienne de l'âme du monde est exposée
ainsi par Cicéron : "Il y a donc une nature qui donne au
monde son unité organique et assure son maintien, et elle ne
peut être dépourvue de sentiment et de raison : en tout
être, en effet, qui n'est pas simple et homogène, mais
formé d'éléments différents joints et liés
les uns aux autres, il y a nécessairement une partie qui dirige...
Il faut donc qu'il y ait dans le monde une sagesse, qu'à cette
nature qui donne aux autres sa cohésion, une raison parfaite
assigne un rang suprême et qu'enfin le grand tout doive son unité
à un être divin." Saint Augustin tire les conséquences
de cette doctrine afin d'en montrer l'absurdité : si Dieu est
l'âme du monde et que le monde en est le corps, alors Dieu est
un être vivant unique composé d'une âme et d'un corps.
De plus, si ce Dieu contient en lui toutes choses et que de son âme,
en tant qu'elle est un principe vivificateur, dérivent la vie
et l'âme de tous les être vivants, alors il n'y a rien qui
ne soit partie de Dieu. On voit ce que cela peut impliquer que de dire
que tout ce qui vit sur terre et qui la compose est une partie de Dieu
: chaque geste accompli sur une des créatures terrestres est
un acte porté à Dieu lui-même ! Si le monde entier
est Dieu comme l'affirment les stoïciens, toutes les créatures
vivantes sont des parties de Dieu et pas seulement l'homme comme on
pourrait le penser. Et déjà, l'homme à lui seul
montre qu'il n'est pas une partie de Dieu car il sait faire preuve d'injustice
et de méchanceté, ce qui est indigne de Dieu ou de l'une
de ses parties.
3) Varron a entrevu le Dieu unique
Varron suit les règles instituées en matière de
religion par les anciens, sans toutefois être toujours d'accord
avec certaines d'entre elles : "il n'hésite pas à
avouer que s'il avait à constituer à nouveau la cité
il consacrerait les dieux et leurs noms d'après une règle
tirée plutôt de la nature ". Il reconnaît que
certaines vérités sont cachées au peuple car elles
ne lui inspireraient que le mépris, tandis que certaines erreurs
sont maintenues et considérées comme des vérités,
tout cela au nom du bien du peuple. On aurait ici, selon Augustin, l'origine
des mystères et des initiations tels qu'on les trouve chez les
Grecs. Le jugement qu'Augustin porte sur cette attitude est très
sévère : il s'agit de quelque chose qui va au-delà
de la tromperie, c'est une possibilité supplémentaire
pour les démons d'asservir l'homme car ils tiennent en leur pouvoir
et le peuple que l'on trompe et les dirigeants qui trompent.
Varron donne de Dieu la définition suivante : "il est une
âme dirigeant l'univers par le mouvement et la raison". On
voit combien Varron se rapproche de la conception augustinienne et chrétienne
de Dieu comme créateur de l'âme, sans toutefois adopter
le culte d'un dieu unique car il est trop influencé par la culture
romaine. Il rejoint néanmoins Augustin dans sa critique de l'idolâtrie
au nom de la pureté du culte. On le voit, Varron était
proche de la doctrine augustinienne et il aurait pu l'être davantage
encore s'il n'avait pas été héritier d'un passé
si pesant ; de la pensée de Varron à celle d'Augustin
il n'y avait qu'un pas qui aurait été rapidement franchit.
En effet, Varron constatant la mutabilité de l'âme, aurait
rapidement conclu que Dieu qui est par définition immuable ne
peut être une âme mais plutôt le créateur de
l'âme et ainsi ce qui le séparait d'Augustin n'aurait plus
été qu'une erreur de jugement passée.
Chapitre IV
_____
La réponse augustinienne
Ceux qui accusent le Christ des maux dont ils souffrent sont incohérents
: pourquoi n'ont-ils jamais accusé auparavant leurs dieux qui
se sont rendus complices par leurs actes ou leur insouciance de tant
de maux ? Tous les siècles qui ont précédé
l'avènement du christianisme à Rome ont vu le sang couler,
des crimes sans cesse perpétrés, et pourtant les temples
n'étaient pas fermés et l'on vénérait les
dieux romains plus que jamais. Si toutes ces catastrophes avaient eu
lieu sous le règne du christianisme, nul doute qu'on l'aurait
rendu responsable et mis au banc des accusés. Au lieu de cela,
personne n'a remis en question l'autorité ou la puissance des
dieux sous la domination desquels tout ceci est arrivé. Pourquoi
reprocher au christianisme de moindres maux tandis que l'on en tolère
de bien plus grands tout en continuant de vénérer des
dieux impuissants à rétablir une situation convenable
et à sauver l'âme de leurs fidèles. N'est pas tout
simplement parce que le paganisme après avoir été
plongé si longtemps dans l'erreur et la duperie, a du mal à
accepter la lumière de la vérité, dont la brûlure
lui est insupportable ?
1) L'erreur des païens
Là où ils croyaient avoir une religion, les païens
n'ont eu qu'une série de superstitions : culte de mauvais dieux,
mauvais culte du Dieu véritable, ils n'ont cessé d'être
dans l'erreur. Même ceux qui étaient proches de la vérité
se sont égaré au dernier moment. Ceux qui ont pris conscience
de leur situation ne cherchent plus qu'une chose : la purification de
leur âme, mais là aussi un piège leur est tendu.
Porphyre défend l'idée delon laquelle l'âme peut
être purifiée par les "Principes" ou Personnes
divines, qu'entend-il par là ? Il tient tout ce qu'il énonce
des Oracles chaldaïques ; ces oracles furent introduits dans l'empire
romain par un thaumaturge du nom de Julien, et eurent une influence
considérable sur les néoplatoniciens. Bidez dit à
leur sujet : "On y trouvait, à côté d'un récit
de la création, imitant celui du Timée, un mélange
de doctrines platoniciennes, pythagoriciennes, stoïciennes et orientales,
avec un culte du feu, une angélologie, une démonologie
et tout un thème du salut de l'âme ". Selon ces oracles,
la lune et le soleil, contraints par des moyens théurgiques,
sont impuissants à purifier notre âme. Ces dieux comptent
parmi les plus grands, est-ce à dire qu'aucun dieu ne peut nous
purifier ? Les oracles disent que les "principes" peuvent
avoir cette fonction, que devons entendre sous cette dénomination
? Il semble que sous ce terme, Porphyre désigne Dieu le père,
Dieu le fils , et quelque chose qui est entre les deux. Pour mieux comprendre
cette "Trinité" proposée par Porphyre, revenons
un instant sur la théorie platonicienne de la Trinité,
qui, si elle n'est pas présentée explicitement par le
philosophe grec peut néanmoins être saisie dans son ensemble
: chez Platon, il y a distinction entre Dieu le père, Dieu le
fils c'est à dire l'Intelligence paternelle, et l'âme du
monde. Au contraire, selon Plotin, il y a Dieu le père, Dieu
le fils compris comme le nouz, le verbe de l'Etre, et la nature de l'âme.
On voit que Plotin n'accorde aucune place au Saint Esprit. Saint Augustin
qui a basé son enseignement philosophique sur l'étude
de Platon essaie d'accorder celui-ci avec la doctrine chrétienne
de la trinité, cependant, il ne reconnaît pas chez les
platoniciens l'Esprit saint et avoue ne pas comprendre le sens de cette
troisième hypostase. La doctrine de la trinité n'est pas
claire, même expliquée au sein de l'Eglise ; c'est pour
cela qu'elle en a fait un mystère, quelque chose qui ne peut
être pensé par l'homme car il n'entre pas dans les catégories
humaine. Ceci n'est pas trop étonnant puisqu'il ne s'agit pas
moins que de l'essence même de Dieu ! La doctrine chrétienne
de la trinité défendue par saint Augustin peut être
résumée ainsi : il y a trois personnes distinctes mais
non séparées, pour une seule nature divine qui est commune
aux trois. Chacune des personnes a une attribution spécifique
: au Père est attribuée la création, au Fils nous
devons la rédemption, et au Saint Esprit nous reconnaissons l'animation
intérieure, divine, de la vie chrétienne. Ces différentes
"appropriations" permettent de clarifier les opérations
de chacune des trois personnes. Pour mieux comprendre cela, reprenons
l'image du fleuve : le Père serait la source, le fils, le fleuve,
et le Saint Esprit serait le courant. L'analogie est également
possible avec la personne humaine et ses trois facultés distinctes,
unifiées dans le moi. Saint Augustin rappelle afin que nous ne
tombions pas dans l'hérésie que chacune des trois personnes
divines est Dieu et qu'il n'y a donc pas trois principes différents.
Il faut toutefois être très prudent car il serait faux
de croire "que le Père est identique au Fils, que le Saint-Esprit
est identique au Père et au Fils" alors qu'au contraire
on peut affirmer que "le Père est Père du Fils, que
le Fils est Fils du père et que le Saint-Esprit, sans être
ni le Père ni le Fils, est l'Esprit du Père et du Fils".
La théorie platonicienne de la réincarnation des âmes
humaines dans des corps d'animaux est rejetée par Porphyre. Pour
Platon, il est possible qu'une âme humaine entre dans un corps
de bête si c'est ce qu'elle a choisi pour y passer sa nouvelle
vie, et il est possible également que l'âme d'une bête
entre dans un corps d'homme à condition cependant d'avoir déjà
été un homme. L'âme qui doit de nouveau s'enfermer
dans un corps prend celui de ce qui se rapproche le plus des préoccupations
majeures qui ont envahi son existence précédente : "Par
exemple, celles qui ne se sont occupées que de se gaver, se débaucher,
se soûler sans la moindre retenue, revêtent vraisemblablement
la forme d'ânes ou de bêtes de ce genre... Et celles qui
ont surtout prisé injustices, tyrannies, rapts, revêtent
la forme de loups, de faucons, de milans... ". Porphyre admet que
l'âme humaine se réincarne dans un autre corps après
la mort, mais il refuse que ce soit dans un corps animal : comment celui
qui a été un homme digne durant sa vie peut se retrouver
être une bête, c'est à dire un être dépourvu
de raison et mis au service de l'homme qui lui est supérieur
! Saint Augustin évidemment rejette la théorie de la réincarnation
dans sa totalité : le retour de l'âme se fera dans son
propre corps, de manière définitive.
Selon Porphyre, toute âme qui désire être heureuse
doit se détacher de son corps définitivement : ceci s'applique-t-il
également à l'âme du monde dont Porphyre a dit aussi
qu'elle ne pouvait être heureuse que rattachée à
un corps ? Il semble que l'on peut dire en effet que l'âme du
monde, si elle veut se purifier totalement et définitivement,
doit quitter son corps. Cette fois, Porphyre s'oppose aux platoniciens
sur le thème du cycle perpétuel de la vie et de la mort
: les vivants renaissent des morts, nos âmes subsistent dans l'Hadès
et ce sont elles qui renaissent ensuite. Pour Porphyre au contraire,
les âmes qui ont séjourné aux Champs-Elysées
et qui ont été purifiées dans le Léthé
ne peuvent vouloir être emprisonnées une fois encore dans
un corps, et ainsi perdre la pureté et la béatitude qu'elles
avaient acquis en même temps que l'éternité.
A l'écoute d'une telle théorie, saint Augustin n'hésite
pas à dire que"l'erreur impie de Porphyre dépasse
celle d'Apulée". Porphyre commet l'erreur grave de dire
que les dieux qui viennent instruire les théurges sont porteurs
des choses divines ; comment cela serait-il possible puisqu'ils n'annoncent
pas la volonté de Dieu ? Ce qui est grave encore, c'est qu'il
affirme que l'on peut obtenir la purification de son âme, entendu
de son âme spirituelle, auprès des théurges, incitant
ainsi par ses propos de nombreuses personnes qui, n'ayant pas ses talents
de philosophe, croient sans hésiter celui dont ils admirent la
prétendue sagesse. Porphyre promet une purification qui conduira
l'homme auprès des dieux de l'éther, le Christ promet
à l'homme une purification qui le mènera auprès
de Dieu le Père. De plus, la purification qu'apporte le Christ
est celle de l'intelligence, de l'esprit et du corps. Les théurges
et les démons qui les assistent ne peuvent purifier l'esprit
humain car leur propre esprit est souillé. Porphyre reconnaît
même que la magie est dangereuse, et qu'elle est interdite par
la loi. Lui-même n'a pas recours à la théurgie puisqu'il
pense que les télètes ne peuvent purifier l'âme
car seul l'esprit paternel a ce pouvoir. Il y a également une
autre erreur grave qu'a commis Porphyre aux yeux d'Augustin : il n'a
pas reconnu le Christ comme le Principe dont l'incarnation nous purifie.
Il est ainsi passé à côté de ce qu'a révélé
le christ au sujet du mal : contrairement à ce qu'ont cru les
manichéens, la chair n'est pas par essence mauvaise, le mal,
c'est le péché. Jésus en s'incarnant a épousé
la chair et l'âme humaine et a vécu cependant exempt du
péché, nous prouvant par là et que l'homme peut
s'efforcer de vivre hors du péché, et que la mort n'est
pas la sentence infligée à ceux qui ont péché.
Reconnaître dans le Christ le Principe, c'est également
reconnaître le purificateur : ce qui est principe et ce qui purifie
c'est le Verbe. Le Verbe est ce par qui tout a été fait,
il est le seul qui puisse purifier l'âme des hommes.
Nous l'avons vu, Porphyre distingue Dieu le père de Dieu le fils,
et il y ajoute celui qui est entre les deux, que les chrétiens
croient reconnaître comme étant l'Esprit Saint. L'erreur
de Porphyre, encore empreint du polythéisme, est de croire qu'il
y a là trois dieux. Si le terme employé n'est pas juste
et peut induire trop facilement en erreur, il y a tout de même
dans cette affirmation une ébauche de vérité. Le
point sur lequel Porphyre rompt définitivement avec le christianisme
est l'Incarnation du Fils de Dieu. Il est vrai que ce mystère
est particulièrement difficile à accepter, et saint Augustin
lui-même a eu du mal à y croire : "Moi, il me fallut,
je l'avoue, un peu plus de temps pour apprendre au sujet du Christ Verbe
incarné la différence entre la vérité catholique
et l'erreur photinienne ".
En revanche, Porphyre reconnaît implicitement l'idée de
grâce lorsqu'il dit qu'il "a été accordé
à un petit nombre d'arriver à Dieu par les forces de leur
intelligence". Il parle encore de la grâce à plusieurs
reprises pour expliquer que certains seront comblés par la providence.
Il est regrettable qu'il n'ait pas su voir en Jésus la plus belle
oeuvre de la grâce.
2) Le chemin de Vérité
Les hommes ne désirent en général que des biens
terrestres car ils ne peuvent en concevoir de meilleurs, or ces biens
dépendent uniquement de Dieu , entendons par là du seul
vrai et unique Dieu et non cette multitude de faux dieux que vénèrent
à tort les peuples païens. La preuve que saint Augustin
donne est la délivrance du peuple hébreu captif en Egypte
: des facteurs très variés ont permis aux Hébreux
de s'enfuir et cela n'a nécessité l'intervention que d'un
seul Dieu, le seul que les Hébreux aient prié de leur
venir en aide. A lui seul, ce Dieu a fait accroître son peuple,
il a fait les prodiges que l'on connaît et qui ont terrorisé
l'Egypte, il a ouvert les eaux avant de les laisser se refermer sur
l'ennemis, il a nourri son peuple et l'a conduit à la terre promise,
tout cela sans l'intervention d'aucun autre dieu que lui. C'est ce même
Dieu qui a comblé son peuple et de bienfaits et qui les lui a
retirés ensuite, quand il a vu son peuple pécher contre
lui en adorant des idoles et en usant de pratiques magiques, avant de
tuer son Fils.
De même que tous ces biens terrestres, la félicité
n'est pas le fruit du hasard, elle est donné par Dieu aux hommes.
Si Dieu accorde des biens terrestres aux bons comme aux méchants,
c'est pour que les bons ne se méprennent pas : la vraie félicité
n'est pas dans ce monde, les vrais biens ne sont pas dans ce monde.
Puisqu'un seul Dieu peut être le bienfaiteur qui procure biens
terrestres et félicité éternelle, c'est à
lui seul qu'un culte est dû. Les platoniciens comme saint Augustin
s'accordent à dire que la béatitude des anges vient d'une
"lumière intelligible". Cette lumière qui est
Dieu, est source non seulement de béatitude mais de l'intelligence
de toute âme, car aucune âme si supérieure soit-elle
ne peut se donner à elle-même l'intelligence et le bonheur
suprême. L'âme ne peut être lumineuse qu'en tant qu'elle
participe de la lumière de Dieu. Ceci justifie pleinement que
notre culte ne doive se tourner que vers Dieu, car il est le seul qui
puisse nous procurer l'immortalité et le bonheur.
Il n'y a qu'une seule religion qui nous permette de délivrer
notre âme, qu'une seule voie qui conduise au salut. Porphyre a
cherché la voie auprès des philosophes, des Indiens, des
Chaldéens et de leur initiation théurgique, de toutes
les écoles et de toutes les sectes possibles, mais il n'a jamais
trouvé ce qu'il cherchait. La réponse était pourtant
à sa portée, il avait déjà compris de grandes
choses sur la purification de l'âme. Porphyre recherche la voie
universelle, la voie qui délivre toutes les âmes et sans
laquelle aucune délivrance n'est possible, la voie qui est commune
à toutes les nations, à tous les hommes. La Providence
divine rend nécessaire une telle voie, car elle n'aurait pas
pu en priver l'humanité, au contraire elle devait la lui apporter.
La connaissance de la voie universelle du salut passe par l'affranchissement
des superstitions : Abraham passe pour avoir été chaldéen,
en fait il vivait sur le territoire de Our en Basse-mésopotamie,
qui fut effectivement envahi par les chaldéens mais au IXe siècle
av. J. -C. seulement. Il n'en demeure pas moins qu'après avoir
entendu l'oracle de la bouche de Yahvé il adopta le culte du
Dieu unique et véritable et quitta son pays et sa famille pour
aller accomplir ce que Dieu avait conçut pour lui, semant derrière
lui des autels à la gloire de Dieu.
La voie du salut s'impose au monde entier : les récits qui s'y
rapportent racontent le passé en annonçant l'avenir, ils
s'accomplissent sous les yeux d'innombrables témoins. On ne peut
qu'être émerveillé devant ces prédictions
qui ne s'attardent pas sur des choses matérielles à la
manière des devins, mais annoncent des événements
divins comme l'avènement du Christ, la rémission des péchés,
la grâce de la justice, la ruine du culte des idoles, le jour
du jugement, la résurrection des morts...
Conclusion
______
Si le terme "superstition" est employé couramment,
il n'est pas sûr qu'on en mesure toujours la portée. La
notion de superstition revêt une complexité et une multiplicité
de signification qui échappent bien souvent à celui qui
l'emploie. En latin, le substantif superstitio désigne tantôt
la superstition, tantôt le culte et la religion, tantôt
enfin la divination. Prise au sens de divination et incluant aussi toutes
les pratiques magiques qui s'y rapporte, la superstition revêtait
un sens péjoratif chez les Romains qui n'éprouvaient que
haine et dédain pour les pratiques religieuses et la divination,
exception faite pour les haruspices officiels. Rien d'étonnant
alors à ce que la superstition soit distinguée de la religion
à Rome : pour reprendre Benvéniste, la religion indique
une disposition intérieure et subjective, alors que la superstition
renvoie à des observances extérieures, à des "pratiques
de pur formalisme". Cette opposition entre religion et superstition
est largement développée par Cicéron dans le De
Divinatione : "Comme il faut répandre la religion, qui est
liée à la connaissance de la nature, il faut extirper
toutes les racines de la superstition ". La superstition est une
déviation de la religion, un ensemble de croyances et de rites
procédant d'une attitude irrationnelle et traduisant une ignorance
des lois de la nature et de la nature des dieux, alors que la religion
véritable repose sur la connaissance de ces deux choses. Cette
ignorance de la nature des dieux explique que les hommes les craignent,
d'autant plus que cette peur parfois irraisonnée semble être
liée à l'angoisse de la mort. La peur, liée à
la superstition en fait quelque chose d'excessif ; le superstitieux
cherche à conjurer sa terreur par des rites et un culte excessifs.
La philosophie considère souvent la superstition comme une forme
pervertie de la religion ; chaque peuple voit se développer parallèlement
une religion et une superstition. La superstition a souvent désigné
les cultes étrangers, considérés alors comme mauvais,
certainement parce qu'ils constituaient une menace pour la société,
comme ce fut le cas chez les Romains. La superstition devient alors
la religion d'autrui. Ainsi, les chrétiens ont appelé
superstition la religion païenne ; saint Augustin joua un rôle
décisif dans ce domaine en dénonçant la religion
romaine comme n'étant rien d'autre qu'une superstition peu honorable.
L'évêque d'Hippone opéra une véritable révolution
de la notion de superstition puisque sous ce terme il inclut l'idolâtrie,
l'évocation des démons, les arts magiques, les haruspices
et les augures, les ligatures et les remèdes condamnés
par la médecine, les caractères mystiques, les talismans,
les observations de faits anodins considérés comme présages...
Le sens du mot "superstition" a évolué à
travers les âges. Dans l'Antiquité classique, le mot a
déjà trois acceptions spéciales qui anticipent
sur celles que lui donnera la théologie catholique : religion
superflue, religion vicieuse et vaine observance. Dès la fin
de la République, la superstition désigna surtout une
religion rivale, un culte proscrit ou toléré. Dans le
nouveau testament, le mot superstitio désigne d'une part la crainte
religieuse qui porte les populations à garder ou à accepter
les divinités mal connues, et d'autre part les pratiques singulières
d'un pur sentiment religieux. Les Pères latins mettent en avant
la ressemblance extérieure qu'il y a entre superstition et religion.
Le superstitieux fait des recherches infinies pour trouver la forme
de culte la meilleure, il y apporte un sérieux et une minutie
qui lui font croire que son devoir est bien rempli envers les dieux
; si la négligence s'y glisse, il en a des remords. La superstition
est une contrefaçon de la vraie religion, c'est une "religion
simulée". Suite à de nombreux abus dans les milieux
nouvellement convertis, le terme s'est étendu à toutes
sortes d'excès religieux. C'est chez saint Augustin que le terme
prend toute sa dimension : sous le vocable "superstition"
sont regroupés les cultes étrangers, les pratiques vaines,
la crainte religieuse et la curiosité profane, les contre-façons
païennes ou les adjonctions au culte chrétien, l'idolâtrie...
La superstition est chez lui d'abord le culte des faux dieux : les païens
s'adressent à une créature.
La théorie augustinienne de la superstition en distingue différentes
classes : le culte indu au vrai Dieu, le culte des faux dieux c'est
à dire l'idolâtrie (on entend par là tout ce qui
a été institué pour honorer les idoles, ou pour
honorer comme un dieu une créature ou un élément
de la création), la divination : "ce qui a été
établi pour consulter les démons ou signifier quelque
pacte arrangé et convenu avec eux : les arts magiques et les
livres des auspices", la magie, et les vaines observances : "les
ligatures et remèdes répudiés par la science médicale,
les caractères mystérieux ou objets à porter sur
soi, qu'on décore du titre de 'physique', non pas qu'ils soient
exempts de superstition, mais parce qu'on les croit (à tort)
utiles par les ressources de la nature. En fait, ils ont des sens cachés
et même trop manifestes". A ces diverses observances où
le commerce avec les démons se laisse à la rigueur soupçonner,
il faut joindre une multitude d'observances futiles comme la rencontre
d'une pierre, d'un chat, d'un enfant. "Ces choses n'ont de valeur
que celle qui leur vient de la présomption des esprits, qui y
voient comme un langage convenu entre tous pour établir alliance
avec des démons. En fait, toutes ces observances sont pleines
d'une curiosité mauvaise, d'une inquiétude obsédante,
d'une servitude mortelle. Car ce n'est pas leur valeur propre qui a
fait observer ces rencontres ; mais au contraire, c'est à force
de les observer et de les noter qu'on leur a donné une vertu.
Aussi on leur donne des sens divers suivant les pensées et les
présomptions de chacun."
Il convient de distinguer les superstitions des coutumes qui font la
civilisation ; parmi les signes conventionnels, il y en a d'utiles,
c'est le cas des conventions sociales, il y en a de superflues comme
les gestes des histrions, qui ne sont pas superstitieux puisqu'ils n'ont
qu'une valeur ludique, et enfin il y a les signes superstitieux qui
n'ont de valeur que pour les démons.
Cet assemblage de diverses superstitions en une Superstition répond
à une classification historique. C'était en fait des crimes
qui ne ressortissaient à aucune discipline sérieuse, mais
tout au plus à la pseudo-théologie du paganisme. Les écrivains
latins ont regroupé sous le crime de superstitio toutes les pratiques
étrangères à la religion officielle. L'Eglise les
a également proscrits parce qu'ils pouvaient être confondus
avec l'idolâtrie. Saint Augustin alla plus loin, si elles n'étaient
pas un culte explicite des démons, l'astrologie et la magie ne
menaient-elles pas quelquefois à une connivence avec eux ? Après
les superstitions dont la teneur est un acte de culte désordonné
et dont l'opposition à la religion véritable est flagrante,
nous parlons ici de l'idolâtrie ou du culte faux du vrai Dieu,
il existe également d'autres abus tout aussi contraires à
la vraie religion comme la consultation des sorts ou des astres, ou
l'observation craintive de faits vulgaires. Si le but est honnête,
il s'agit de connaître l'avenir pour éviter les dangers
que présente la vie quotidienne, les moyens employés sont
pour le moins suspects : ce qui est certain c'est qu'ils n'ont rien
de religieux.
Il faut distinguer dans la superstition, comme d'ailleurs dans la religion,
l'objet matériel des actes et leur objet formel, qui seul leur
donne leur moralité. On entend par objet matériel les
gestes et toute activité corporelle et psychologique. L'objet
formel au contraire c'est le sens que l'homme donne à ces activités.
Les superstitions du type de l'idolâtrie ou le culte faux du vrai
Dieu ont pour objet matériel des actes de culte qui ont déjà
un sens désordonné par eux-mêmes, les autres superstitions
ont pour objets matériels des actes qui ne sont pas religieux
en eux-mêmes mais auquel celui qui les a posés donne un
sens. Prenons le cas par exemple de celui qui consulte un devin ; ce
qui donne à son acte sa vraie valeur dépend de ce à
qui ou à quoi il demande des renseignements sur son avenir. Ainsi,
s'il attend des réponses des calculs de l'homme, il n'y a ni
religion ni superstition, alors que s'il attend la réponse de
Dieu il y a acte religieux et au contraire s'il s'adresse aux démons,
que ce soit de manière explicite ou non, il y a superstition
formelle.
Le cultus falsi nominis ou culte du faux dieu se trompe sur le destinataire
du culte. C'est ce qui est généralement appellé
idolâtrie. Cette religion des faux dieux est en tête des
superstitions culturelles, est le type achevé de la superstition
et historiquement l'archétype de toutes les autres espèces.
Le culte faux du vrai Dieu quant à lui consiste en une altération
du culte du vrai Dieu, ce que les scolastiques appellent cultus vitiosus
veri nominis. C'est une erreur dans la façon d'honorer le vrai
Dieu, et sur le culte qu'il convient de lui offrir. On distingue ici
deux types de superstitions : le culte faux et le culte superflu.
Les cultes faux s'opposent à la "vérité"
de la religion alors que les cultes superficiels sont contraires au
"culte en esprit" car celui qui s'y adonne ne fait aucun progrès
dans la religion de l'esprit. Ils sont vrais dans leurs aspirations
puisqu'ils s'adressent au vrai Dieu, mais faux dans leurs réalisations
car ils s'opposent à la "vérité de l'Evangile".
Contre ces pratiques avant tout païennes, il convient d'être
intransigeant : c'est une superstition de culte pernicieux que "de
donner le nom de religion à une tradition humaine". Saint
Augustin a signalé à maintes reprises les écarts
des catholiques eux-mêmes : "Il y a des gens mal avisés
qui trouvent moyen d'être superstitieux jusque dans la vraie religion".
La superstition visée ici consiste avant tout dans une erreur
en matière de signes extérieurs et culturels : l'homme
qui cherche à exprimer sa religion se heurte à la réalité
religieuse qu'il cherche à atteindre : il use de signes culturels
à la signification particulière face à la res significata
de la religion. Qu'il s'agisse de signes naturels ou conventionnels
de religion, l'erreur ne réside pas dans le geste même
mais dans le sens qu'il revêt soit naturellement soit conventionnellement.
Les signes naturels ne peuvent être faux que si le sentiment religieux
lui-même est faux car c'est lui qui les dicte. Les signes conventionnels
en revanche dépendent des conventions culturelles et il est possible
de faire un acte extérieur de culte faux même en étant
animé d'un sentiment religieux des plus pur.
Le culte faux du vrai Dieu peut être divisé en deux catégories.
Tout d'abord, l'erreur peut venir du désaccord entre la réalité
signifiée et la signification du culte. Ce désaccord peut
avoir comme origine la réalité religieuse elle-même,
qui ne serait pas bien exprimée par des symboles. Dans le culte
faux du vrai Dieu, c'est bien le vrai Dieu et tous ses attributs qui
est la réalité que l'on veut signifier et l'erreur vient
de ce que ces réalités sont trop élevées
pour l'homme. Une autre source d'erreur possible est la péremption
des rites humains face à l'éternité divine : nous
touchons là le délicat problème du judaïsme,
en effet, les Juifs avaient des rites tout à fait adaptés
aux temps précédant la venue du messie, mais devenu insatisfaisants
ensuite pour exprimer la nouvelle réalité chrétienne.
Le culte périmé n'est pas la seule forme de culte faux
du vrai Dieu, nous pouvons citer aussi les infiltrations païennes
: des usages d'origine païenne qui n'avaient pas encore perdu tout
sens religieux ont été adoptés par certains chrétiens,
sans grande conviction cependant. Ces usages s'ils ne se heurtent pas
à la foi se heurtent sur la rigueur du dogme et de la morale.
D'autre part, le culte faux du vrai Dieu vient d'une fausse initiative
de celui qui fait acte de religion : il englobe toutes les pratiques
culturelles qui sont opposées à la législation
de l'Eglise. Il convient toutefois de distinguer les pratiques des cultes
extérieurs des règlements positifs qui, bien qu'étant
extérieurs eux-aussi, ont été admis pour développer
le culte de Dieu. Il existe deux sortes d'initiatives religieuses :
la première vient de l'Eglise, de la société religieuse
assistée par Dieu, alors que la seconde vient d'un individu ou
d'une collectivité. La falsification va à l'encontre des
prohibitions dictées par l'autorité ecclésiastique,
il s'agit véritablement d'un abus de confiance. Le culte faux
du vrai Dieu n'est pas incompatible avec une foi véritable, la
fausseté est dans le geste, dans le culte extérieur.
Le culte superflu du vrai Dieu s'adresse bien au Dieu véritable
mais est excessif dans ses réalisations, on se retrouve face
à une surabondance d'actes tournés vers Dieu. L'excès
est mauvais car il éloigne l'homme de ce qui est le plus important,
de ce qui est essentiel : en se noyant dans une multitude d'actes dévots,
on finit par ne plus savoir quelle est la signification de ce que l'on
fait. L'ancienne religion romaine n'a pas favorisé le culte superflu,
tous les rapports entre les hommes et les dieux étaient réglés
sous forme de contrat, y déroger aurait été une
impietas. De plus, l'enthousiasme mystique n'était pas de mise
chez les Romains qui lui préférait une pratique plus méticuleuse
: "Les gens religieux sont appelés ainsi parce qu'ils étudient
soigneusement et relisent tout ce qui concerne le culte des dieux".
Saint Augustin explique que "Le Christ nous a soumis à un
joug très doux et à un fardeau bien léger ; aussi
est-ce par des sacramenta très peu nombreux, d'observation très
facile et de signification très haute qu'il a rassemblé
en société le peuple nouveau", nous donnant ainsi
comme consigne la liberté. A ces recommandations primitives il
convient d'ajouter ce que la tradition vivante de l'Eglise compte d'usages,
demeurés locaux ou devenus universels, comme le jeûne eucharistique.
La notion de culte superflu implique qu'il y ait un acte de culte et
que l'excès dans les marques de religion soit dû à
un développement excessif des pratiques extérieures par
rapport à la religion intérieure de l'individu.
Les superstitions non cultuelles regroupent tous les procédés
profanes, parfois secrets, dont on attend des effets sans proportion
avec les moyens employés. Elles répondent aux besoins
de la vie propremement humaine. Ces superstitions se distinguent les
unes des autres par le but qu'elles visent : "La connaissance des
choses futures ou cachées, telle est la fin dernière de
la divination, qui dénote une malsaine curiosité de l'esprit".
Le désir de puissance sur la nature est nommé magie, mais
la magie qui consiste en des pratiques inoffensives (saint Augustin
cite les ligatures, les recettes condamnées par les médecins,
les grimoires, les amulettes...) relève plutôt des "vaines
observances". A un degré moindre encore, il y a l'attente
irraisonnée d'un événement heureux ou malheur qui
devrait faire suite à un acte donné, ou à l'absence
de cet acte : ainsi celui qui brise un miroir s'attend à quelques
années de malheur tandis que celui qui trouve un trèfle
à quatre feuilles espère que la chance lui sourira. Dans
la mesure où cette coyance se fonde sur une opinion fausse touchant
la signification du présage ou la valeur bénéfique,
ou au contraire maléfique, de la pratique, elle relève
de la magie ou de la divination. C'est dans cette catégorie qu'on
classe les vaines observances, dont d'ailleurs on distingue plusieures
sortes. Ainsi, l'art notoire quil cherche à procurer la science
sans travail, entendons par là une science toute faite, ce que
l'on appelle communément la science infuse. On cherche à
savoir agir, il s'agit avant tout d'une science pratique. On y trouve
également les observances de santé : elles ont pour but
la guérison, aussi bien des hommes que des animaux. Elles utilisent
des remèdes ineptes conjugués avec certains signes mystérieux
dans le but de guérir ou même de rendre invulnérable
contre certains maux. Entre cela et la magie, il n'y a qu'une différence
de degré. Il y a également l'observance des événements
: c'est le fait de régler ses actions d'après des événenments
fortuits, d'attendre un bonheur ou un malheur à la suite de tel
ou tel incident. Cette observation des présages peut être
rapprochée de la divination à la différence qu'ici
les signes ne sont pas recherchés mais simplement observés
quand ils se présentent. Enfin, on compte dans ses rangs l'observance
des porte-bonheur qui est le fait de croire que certains objets sont
dotés de vertus curatives ou maléfiques. Il s'agit généralement
de talismans, caractères, fétiches, élixirs...
La vaine observance est la simple attention accordée à
des faits anodins qui se passent autour de nous et sans nous : on note
ici l'attitude passive de l'individu.
Nous avons souligné maintes fois la distinction entre religion
et superstition. L'idolâtrie est superstition car elle rend un
hommage divin à une créature, c'est à dire à
un être crée et non au créateur lui-même.
La divination est superstitieuse dans la mesure où elle consulte
les démons et non Dieu. Les vaines observances et la magie sont
superstition car elles demandent une direction pratique à une
créature quelconque, faisant ainsi concurrence, d'une certaine
manière, aux institua Dei. La superstition ne consiste pas seulement
à vénérer un faux dieu mais aussi à lui
demander quelque chose. Elle semble parfois profane mais a souvent une
signification religieuse : même s'il ne s'agit pas d'acte de culte,
on se trouve généralement devant des cas d'appel à
des puissances supérieures à l'homme, cela étant
fait de manière plus ou moins explicite.
La superstition ne divinise pas la nature, cependant elle exagère
la valeur intrinsèque des créatures et leur prette des
pouvoirs que seul Dieu possède. Ainsi, les superstitieux croient
que la nature nous envoie spontanément des signes. Les phénomènes
naturels ne sont pas étudiés en eux-mêmes mais en
tant que signes possibles : "Les réalités qui retiennent
l'attention des devins, ne sont pas considrées en elles-mêmes,
mais comme des signes, qui sont pris comme principes de connaissance
et de direction pratique ". Les signes sont pris à tort
pour des causes or, "Il est parfaitement légitime de présager
des événements futurs à la vue de leur cause :
l'esclave qui voit son maître en colère pense que le fouet
n'est pas loin. Les infirmités s'annoncent chez nous par des
symptômes qui sont à la fois des signes et des causes des
maladies prochaines : les médecins ont bien raison d'y être
attentifs" (idem) : il ne faut pas outrepasser la zone d'influence
d'un signe, sinon il ne signifie plus rien du tout. L'attitude de l'Eglise
sur l'usage des forces naturelles dans la défense et la conduite
de sa vie est très strict : on ne peut y recourir que si elles
ont quelques vertus pour cela, autrement dit ce qui est déraisonnable
et fondé sur une opinion fausse doit être rejetté.
La condamnation augustinienne de la superstition englobe toutes les
formes de superstition, aussi diverses soient-elles : "On pèche
donc gravement en se livrant soi-même aux pratiques courantes
de la divination et de la magie, par exemple en se faisant dire la bonne
aventure ou tirer les cartes, à supposer qu'on y croit fermement,
ou même si le devin est seul à y croire" car alors,
le client coopère à son péché. Saint Augustin
ne se contente pas de dénoncer la superstition et du même
coup le paganisme, il propose quelque chose en échange : ce à
quoi les hommes vertueux aspiraient au travers de leurs croyances erronées
: une félicité éternelle et pourquoi pas une place
auprès de Dieu
L'installation du christianisme comme religion "officielle"
suffit-elle à vaincre le paganisme ? Il semble plutôt qu'il
s'agissait d'entériner une situation établie, le christianisme
ayant d'ores et déjà pénétré les
élites romaines. Saint Augustin souhaitait d'ailleurs une collaboration
entre pouvoir civil et pouvoir religieux, au sein d'un Etat dans lequel
le christianisme domine.